Reportage

«Indispensables» pour le climat ou «inacceptables» pour l’environnement ? En Normandie, les éoliennes en mer divisent

Ravive le vent. D’ici 2030, la Normandie devrait devenir la région française qui produit le plus d’énergie éolienne maritime. Justifiée par des impératifs climatiques, cette perspective ne fait pas l’unanimité localement, où associations et pêcheur·ses redoutent des conséquences sur la biodiversité et sur la préservation mémorielle des plages du débarquement.
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Les vestiges du port artificiel d’Arromanches (Calvados) se dessinent à l’horizon, ce lundi 5 janvier. Cette petite station balnéaire, située à une dizaine de kilomètres au nord de Bayeux (Calvados), est l’un des principaux sites mémoriels du débarquement du 6 juin 1944. De Sword Beach à Utah Beach, les plages du Calvados et de la Manche sont mondialement célèbres pour leur rôle dans la libération de la France et de l’Europe lors de la Seconde Guerre mondiale. Elles attirent chaque année des millions de visiteur·ses, notamment lors des commémorations du 6 juin.

La commune d’Arromanches (Calvados) vue depuis les hauteurs. Cette station balnéaire est l’un des sites majeurs du débarquement du 6 juin 1944 en Normandie. © Clément Gousseau/Vert

Mais les touristes pourraient bientôt découvrir de nouvelles attractions. Au large de ces plages, d’importants projets de parcs éoliens en mer (ou offshore) sont envisagés ou déjà en cours de construction. Sur le site du gouvernement, pas moins de huit projets sont recensés le long des côtes normandes. Parmi eux, les gigantesques Centre-Manche 1 et Centre-Manche 2, dont les travaux n’ont pas encore débuté. D’une puissance cumulée de 2,5 gigawatts, ils devraient produire à eux seuls 40% de la consommation d’électricité de la Région et l’équivalent de la consommation annuelle de plus de 3,5 millions d’habitant·es, selon les promoteurs. Le parc de Centre-Manche 2, confié par l’État à TotalEnergies, est même le plus grand projet d’énergie renouvelable jamais attribué en France.

«Un intérêt énergétique important»

Pour le ministère de la transition écologique, l’objectif est clair : accélérer massivement la production d’électricité renouvelable ou décarbonée pour absorber la nécessaire électrification des usages (passage de la voiture électrique à la voiture thermique, du chauffage fossile aux pompes à chaleur, etc.) et ainsi permettre à la France d’atteindre la neutralité carbone d’ici 2050. Dans la prochaine décennie, la Normandie devrait ainsi devenir la première région française en termes de production d’énergie éolienne maritime, selon les projections actuelles.

«Pour sortir à terme des énergies fossiles, les énergies renouvelables sont essentielles», rappelle Raoul Leturcq, membre du conseil d’administration de France nature environnement (FNE) Normandie. «Les parcs éoliens en mer ont un intérêt énergétique important, et sont essentiels pour éviter d’être dépendants d’énergies fossiles importées d’autres pays. Mais il faut être attentif à leur impact sur la biodiversité», résume-t-il.

Le port artificiel d’Arromanches (Manche). Au large, les travaux du projet «Parc éolien en mer du Calvados». © Clément Gousseau/Vert

Ces projets, qui semblent indispensables sur le plan climatique, peinent à convaincre localement en raison de leurs impacts visuel et environnemental. C’est le cas du «Parc éolien en mer du Calvados», en cours de construction à une dizaine de kilomètres au large d’Arromanches et de Courseulles-sur-Mer. Des associations locales et des pêcheur·ses y dénoncent des conséquences importantes sur la biodiversité, la pêche et la préservation mémorielle de la côte.

Chantier pharaonique

Depuis les hauteurs d’Arromanches, difficile de voir autre chose que ce chantier pharaonique. L’un des plus grands navire-grue au monde, le Saipem 7000, a été spécialement affrété pour procéder à l’installation de 64 fondations (en jaune sur la photo ci-dessus) sur lesquelles seront posées les éoliennes, de 175 mètres chacune. À terme, le parc cumulera une puissance de 450 mégawatts, permettant de produire l’équivalent de la consommation en électricité de 630 000 personnes, selon le consortium à la tête du projet, mené par EDF Power solutions.

Initialement attendu pour 2024, le parc devrait finalement entrer en service en 2027. Des problèmes techniques ont notamment retardé les forages (creusement des trous visant à accueillir les fondations des éoliennes), mais «la campagne de forages a repris en août 2025 et, à la date du 5 janvier 2026, dix nouveaux forages ont été réalisés, s’ajoutant aux quatre fondations déjà installées début 2025», précise l’acteur industriel.

Des travaux qui révoltent la fédération Belle Normandie environnement, un collectif anti-éoliennes. L’association Libre Horizon, engagée dans la protection des sites historiques et pour la préservation de l’environnement, est également mobilisée contre le site éolien.

Une manifestation d’opposant·es au projet de parc éolien en mer du Calvados avait été organisée en 2017 à Arromanches (Calvados). Depuis, le bras de fer se poursuit devant les tribunaux. © Belle Normandie environnement

«Nous avons mené différents recours contre l’autorisation environnementale du projet, à cause notamment des impacts inacceptables sur l’environnement naturel dans une zone à la biodiversité marine extrêmement riche et sensible», précise Hervé Texier, président de Belle Normandie environnement. Il cite la mise en danger des espèces benthiques (vivant sur le fond marin), pélagiques (qui vivent au-dessus du fond marin) et des autres poissons et mammifères.

«Depuis tout petit, je connais cette zone pour les nombreux crabes, phoques, homards et dauphins qu’elle abrite, raconte de son côté Ugo Rullier, de Libre Horizon. Mais ils sont en train de couler des milliers de tonnes de béton et de tout détruire dans un environnement autrefois vierge. C’est un scandale.»

De vierge, le site n’en a que l’apparence : la mer Manche est l’un des couloirs de circulation maritime parmi les plus importants au monde et pas moins de 277 navires de pêche sont en activité dans la baie de Seine, dont la majorité pratique les arts trainants (c’est-à-dire le chalutage ou la drague des fonds marins).

Une implantation sans «réelle prise en compte de la biodiversité»

Les deux collectifs craignent également les conséquences mortelles du projet pour les oiseaux. «Des millions de spécimens empruntent les couloirs de migration le long du littoral de la Manche», rappelle Hervé Texier. Ils ont été rejoints dans leur combat par Sea shepherd France, notamment pour déposer des recours devant le Conseil d’État.

De son côté, EDF Power solutions affirme que «l’environnement est un sujet majeur pour le parc éolien en mer du Calvados. De nombreuses études réalisées sur plusieurs années ont permis de définir un projet adapté aux enjeux environnementaux de la zone d’implantation du parc. Aujourd’hui, l’engagement se poursuit avec un programme de suivi.»

Le port de Courseulles-sur-Mer (Calvados) est situé à dix kilomètres du projet de parc éolien dans la Manche. © Clément Gousseau/Vert

Dans un avis négatif publié en 2023, le Conseil national de protection de la nature considère que «la zone d’implantation potentielle [du projet, NDLR] a été décidée par l’État sans réelle prise en compte de la biodiversité», et que «les inventaires de faune sont trop datés (souvent dix ans) par rapport aux exigences habituelles (maximum admis de 3 à 5 ans)», en raison du retard pris par le projet. L’instance dénonce aussi une «sous-estimation générale des effectifs et surtout des mortalités réelles» des oiseaux migrateurs, ainsi que «l’absence d’alternative sur l’emplacement de ce parc».

«Une catastrophe pour les petits pêcheurs»

Près d’Arromanches, une dizaine de pêcheur·ses s’activent sur le port de Courseulles-sur-Mer. Dans cette commune littorale, dont la plage (Juno Beach) fait partie des sites historiques du D-Day, le projet de parc éolien en mer du Calvados, ainsi que ceux des futurs Centre-Manche 1 et 2, n’ont pas que des soutiens.

«C’est vraiment de la merde», s’emporte un pêcheur, qui a souhaité rester anonyme, occupé à empiler des caisses vides de poisson. «Ils ont déjà bousillé le fond marin avec leurs travaux. C’est une catastrophe écologique», ajoute Benjamin Lecuise, son collègue.

Les pêcheur·ses évoquent d’importantes conséquences économiques, mais difficilement chiffrables : chaque entreprise de pêche devant individuellement estimer la part de son activité habituelle dans la zone concernée par les travaux. «On a perdu une grosse zone de pêche en baie de Seine. Les poissons s’en vont, c’est un carnage. On doit aller pêcher plus loin et dépenser plus de carburant. C’est une catastrophe pour les petits pêcheurs», se désole Benjamin Lecuise.

Des indemnisations individuelles ont été proposées aux entreprises de pêche, calculées sur la base de «60% du meilleur chiffre d’affaires réalisé [par les pêcheur·ses] dans les zones d’exclusion [du parc] entre 2014 et 2020», indiquent les acteurs du projet dans la procédure d’indemnisation mise en place. À l’entrée en service, et durant toute la durée de vie du parc, le comité des pêches local percevra en outre 35% des 10 millions d’euros de taxes annuelles versées par les promoteurs, soit plus de 3 millions d’euros par an.

Des éoliennes à proximité de sites inscrits au patrimoine mondial de l’Unesco ?

Les opposant·es s’inquiètent également de l’impact visuel des éoliennes : «Ces projets industriels vont détruire progressivement la beauté de nos côtes», assure Ugo Rullier. Selon lui, ces parcs éoliens pourraient compromettre la candidature, portée par la région Normandie, pour inscrire les plages du débarquement au patrimoine mondial de l’Unesco. «Je ne vois pas comment cela pourrait être compatible», juge Bernard Loing, fondateur de l’association D-Day Héritage, qui milite pour le classement des plages au sein de l’organisme onusien. Invitée à réagir, la région Normandie n’a pas répondu à nos questions.

Juno Beach, entre Courseulles-sur-Mer et Bernières-sur-Mer (Calvados), est l’une des principales plages du débarquement du 6 juin 1944. © Clément Gousseau/Vert

Depuis le lancement du projet de parc éolien au large de Courseulles-sur-Mer, le consortium mené par EDF Power solutions a, lui, multiplié les campagnes de mécénat, devenant même le premier mécène privé du site mémoriel d’Arromanches. «Le parc éolien en mer du Calvados est engagé dans une démarche volontaire d’implication locale aux côtés des acteurs du territoire pour faire vivre le devoir de mémoire, confirme l’acteur industriel. «Un enfumage pour empêcher les acteurs mémoriels de s’opposer au projet», dénonce l’association Libre Horizon.

«Ces parcs éoliens en mer valent le coup»

Depuis peu, les associations brandissent le bilan prévisionnel 2025-2035 de RTE, le principal gestionnaire du réseau électrique français, pour s’attaquer aux projets d’éolien en mer. Celui-ci documente en effet la situation «d’abondance» d’électricité décarbonée en France. «L’État devrait peut-être enfin reconnaître qu’il s’est trompé, cesser les études sur les futurs projets Centre-Manche et abandonner les travaux au large de Courseulles», plaide ainsi Ugo Rullier.

Toutefois, comme RTE l’a souligné, cette «abondance de production bas carbone à faible coût» offre, au contraire, «un atout considérable pour décarboner l’économie du pays, réduire ses imports de combustibles fossiles [dont le coût s’est élevé à 53 milliards d’euros en 2025] et accueillir de nouveaux usages».

En termes de «risques-bénéfices, à moyen long terme, ces parcs éoliens en mer valent le coup. Si on regarde uniquement l’impact que les travaux peuvent générer, évidemment on peut être hostile. Mais ces énergies renouvelables sont indispensables», estime Raoul Leturcq, membre du conseil d’administration de FNE Normandie.

Belle Normandie environnement et Libre Horizon ne comptent pas déposer les armes pour autant. Elles viennent de déposer un nouveau recours devant le Conseil d’État, cette fois pour s’opposer au renouvellement de l’autorisation de mise en service du parc éolien en mer du Calvados, qui court jusqu’en 2028.

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