Tous les voyants sont au vert sur le réseau électrique espagnol, malgré la guerre au Moyen-Orient qui fait bondir les prix du gaz et flamber ceux du kilowattheure (kWh) sur les marchés européens. La forte montée en puissance des renouvelables ces dernières années en Espagne protège le courant ibérique des turbulences géopolitiques actuelles. Pour les très gros acheteurs, ce sont les prix les plus bas d’Europe (Royaume-Uni compris). Pour les particulier·es, la facture reste stable.
Depuis le lancement de l’offensive israélo-étasunienne en Iran, le 28 février, les pays du Golfe, qui produisent plus du dixième du gaz naturel consommé dans le monde, ont dû réduire leurs exportations, faisant grimper les cours mondiaux. Or les prix de l’électricité sont très sensibles au coût du gaz en Europe, en raison du fonctionnement des marchés. Concrètement, la dernière centrale allumée pour satisfaire la demande d’électricité fixe le coût de l’ensemble du marché. Or il s’agit souvent de centrales fonctionnant au gaz. Quand les producteurs doivent allumer les centrales à gaz pour couvrir les besoins, la facture bondit pour la totalité du courant acheté.

Mais, en Espagne, la très forte présence d’énergies renouvelables, leur diversité et l’appui d’un parc nucléaire doté de sept réacteurs permettent au marché de se passer du gaz la plupart du temps. «La croissance de l’éolien et du solaire en Espagne a réduit de 75% la coûteuse influence de la génération à partir d’énergies fossiles depuis 2019. Le déclin dans le nombre d’heures où le prix de l’électricité est lié au gaz a été plus rapide que pour les autres pays dépendants de cette hydrocarbure, comme l’Italie ou l’Allemagne», pointait un rapport du laboratoire d’idées Ember, en octobre 2025. «Depuis le début de 2026, les prix du gaz n’ont marqué les prix en Espagne que 15% du temps au début de l’année, contre 89% en Italie», a signalé, le 13 mars, un autre rapport d’Ember.
C’est le produit d’une politique volontariste des gouvernements de gauche, menée par le socialiste Pedro Sánchez depuis son arrivée au pouvoir en 2018. La réussite majeure ? Le boom du photovoltaïque. En 2019, l’ensemble des panneaux solaires du pays cumulait une puissance de 7,8 gigawatts (GW). En 2025, ces capacités de production ont bondi à un peu plus de 41 GW. Près du tiers de toute la puissance installée dans le pays. À cela s’ajoutent les panneaux solaires des particulier·es pour leur autoconsommation, dont la capacité est passée de moins d’1 GW à 8,7 en six ans. L’éolien aussi a progressé, mais plus modestement. Résultat : près de 57% de l’électricité produite en 2025 était d’origine renouvelable.
Une production très bon marché. «Si on regarde le coût, plusieurs études montrent que le solaire est la moins chère. En plus, l’autoconsommation réduit encore les prix du marché en allégeant la demande exprimée», précise Xavier Cugat, directeur des opérations d’ESR Energy Solutions, entreprise de services pour panneaux solaires, expert reconnu des renouvelables. Dimanche 29 mars, le prix d’un mégawattheure était en moyenne de 10 euros sur le marché espagnol, contre 50 pour la France, 58 pour l’Allemagne et 150 pour l’Italie.
«Ces prix bas se répercutent sur les client·es, surtout pour celles et ceux qui ont opté pour des tarifs indexés sur ces marchés [un peu plus de 40 % des ménages, NDLR]. Cela augmente aussi la compétitivité des entreprises, particulièrement les activités gourmandes en électricité», estime le spécialiste. Ce ne sont en revanche pas les prix que paient les consommateur·ices. Le kilowattheure leur est vendu bien plus cher que sur le marché : il faut y ajouter les taxes, les coûts de commercialisation… Avant la guerre, les tarifs en Espagne étaient dans la moyenne européenne ; aujourd’hui, ils n’explosent pas.
En outre, face à la crise de l’énergie, le gouvernement espagnol a fait publier un décret royal au Parlement, jeudi dernier, pour réduire la TVA sur l’électricité de 21 à 10% pour tout le monde. Le décret assure aussi la prise en charge par l’État de 80% des coûts d’utilisation du réseau pour les industriels les plus gourmands en électricité.
Mais attention : «Les renouvelables ne protègent l’économie que sur l’électricité, [qui couvre] moins de 25% de la consommation totale d’énergie en Espagne», insiste Pedro Linares, fondateur du centre de recherche Economics for energy. «En dépit des avancées récentes dans les énergies vertes, la consommation finale d’énergie reste fossile à 70%, dont la totalité est importée», précise-t-il dans une note de blog du 26 mars.
Les renouvelables produisent principalement de l’électricité et, en dehors du réseau électrique, l’Espagne peine à substituer le fossile par du vert. Le premier poste de consommation étant les transports routiers (40% au total), suivis par l’industrie, puis le secteur résidentiel. Pour se sevrer de sa dépendance aux hydrocarbures, le pays doit accélérer l’électrification des usages (passage de la voiture thermique à l’électrique, de la chaudière au fioul à la pompe à chaleur, etc.). Mais il accumule les retards.
«Seuls 110 000 véhicules électriques ont été vendus en 2025 [il y a 600 000 électriques ou hybrides dans le pays, NDLR]. Il est impossible d’atteindre l’objectif de 5,5 millions pour 2030. Par ailleurs, les Espagnols sont un peu conservateurs quant à leurs pratiques énergétiques : il est courant d’avoir des chaudières à gaz en ville et des cuves à fioul dans les maisons individuelles», regrette Xavier Cugat.
Dans ce contexte, difficile politiquement de laisser se tarir le flux d’hydrocarbures. Les mesures phares du décret royal validé le 26 mars restent des allègements sur les carburants. Le même jour, après une visite à Alger, le ministre des Affaires étrangères a annoncé un accord pour renouer avec les exportations de gaz algérien, interrompues en 2022.
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