À 22 ans, le militant écologiste Amine Kessaci a une voix qui porte contre le narcotrafic à Marseille (Bouches-du-Rhône). Il a forgé son engagement dans le sillage d’un homicide, celui de son frère Brahim, retrouvé dans une voiture brûlée en 2020. À 16 ans seulement, il a fondé l’association Conscience pour soutenir les habitant·es des quartiers populaires de la cité phocéenne.
La suite : deux candidatures infructueuses, aux européennes en 2024 sur la liste des Écologistes, puis aux législatives en 2025, sous la bannière du Nouveau Front populaire. En 2026, il prend part à la bataille pour les municipales dans la deuxième ville de France, sur la liste d’union d’une partie de la gauche et des écologistes Printemps marseillais, menée par le maire sortant (Parti socialiste) Benoît Payan. Parmi ses propositions, plusieurs visent à lutter contre l’emprise du narcotrafic.

Les conditions de sa campagne sont chaotiques : il est menacé d’être assassiné et sous protection policière depuis l’été 2025. En novembre dernier, deux hommes à moto ont abattu son frère de 20 ans, Mehdi, en plein cœur de Marseille. Une tentative d’intimidation ? Les premiers éléments de l’enquête n’ont pas apporté la réponse.
Amine Kessaci a été exfiltré d’un meeting à Aix-en-Provence (Bouches-du-Rhône), le 5 février dernier. Il était venu apporter son soutien au candidat local de l’union de la gauche, Marc Pena.
Pourquoi avez-vous fait le choix d’être candidat aux municipales, avec le Printemps marseillais ?
Car je suis un militant de gauche, engagé pour l’union de la gauche. J’étais le candidat du Nouveau Front populaire aux dernières élections législatives et je m’engage aux côtés du Printemps marseillais parce qu’il y a déjà un bilan. C’est une équipe qui a travaillé pendant six ans, avec l’ouverture d’antennes de la police municipale dans le quartier Saint-Jérôme [au nord de la ville, NDLR] et sur La Canebière, d’un parc à La Busserine [au nord également] ; ou avec la rénovation des écoles. Dans cette locomotive, j’ai envie d’agir pour que la réponse que nous devons avoir face au narcotrafic soit la plus transversale possible.
Avec ces menaces qui pèsent sur vous, comment menez-vous campagne ?
C’est surtout parce qu’il y a ces menaces que je dois mener campagne. Quand on a perdu deux frères dans ces circonstances, quand on a trop perdu dans cette guerre contre le narcotrafic, on ne peut pas faire machine arrière. C’est impossible pour la mémoire de mes frères. Je tiens debout et je ne me tairai pas.
«Je pense que l’écologie doit être une réponse partout.»
C’est une lutte à mort qui est engagée aujourd’hui : soit ces gens-là réussissent à me tuer, soit on réussit à poser des bases. Ma motivation, c’est que plus personne ne doit pleurer la mort de ses frères, de ses enfants. Plus aucune personne ne doit craindre d’être assassinée parce qu’elle a osé mettre des mots sur ce que les gens vivent.
Pourquoi êtes-vous engagé en tant qu’écologiste ?
Aujourd’hui, je suis dans une démarche transpartisane : je suis dans cette liste du Printemps marseillais et je ne suis pas un représentant des Écologistes. Aux élections européennes, j’étais candidat «société civile» sur la liste des Écologistes, parce que je crois en la force des citoyennes et citoyens.

Je pense que l’écologie doit être une réponse partout. Quand on parle de rénovation thermique dans les bâtiments, c’est une mesure environnementale et c’est aussi une question de dignité : pour que les gens ne meurent pas de chaud dans leur appartement l’été, et de froid l’hiver. L’écologie, ce n’est pas quelque chose que l’on brandit comme ça ; c’est une feuille de route que l’on s’applique : dans l’alimentation, dans l’emploi…
C’est important pour ma génération. On parle du monde dans lequel on vivra demain, ce qui doit nous intéresser. Marseille est une ville portuaire, avec de la pollution atmosphérique d’origine maritime. Les gens qui respirent les particules des bateaux de croisière, qui vivent avec des cancers à cause de ça, ou à cause de la malbouffe : ce sont les classes populaires. De fait, la réponse est écologique. C’est pour ça que, dans l’union de la gauche et des écologistes, je trouve toute ma place.
Selon vous, qui est responsable de l’essor du narcotrafic ?
La classe politique, en général, porte une responsabilité dans les décisions prises ces dernières années. J’en veux terriblement à Nicolas Sarkozy, qui a retiré des quartiers la police de proximité [une doctrine d’emploi de la police nationale mise en place par le gouvernement socialiste de Lionel Jospin en 1998, supprimée par le ministre de l’intérieur Nicolas Sarkozy en 2003, NDLR]. Après, je ne suis pas de ceux qui cherchent des boucs émissaires partout ; je suis de celles et ceux qui veulent se lever et dire : “Nos solutions, c’est ça !”
«Aujourd’hui, quand des jeunes veulent sortir de la drogue, il n’y a rien.»
Le tout répressif, on voit où ça nous a menés. On a laissé les réseaux s’organiser, grossir… jusqu’à devenir de grands groupes mafieux. Dans mon livre, Marseille, essuie tes larmes (Le bruit du monde, 2025), je parle de «narcocratie» : c’est le pouvoir qu’ont les narcotrafiquants d’influer sur nos vies, de réduire en esclavage la jeunesse, d’expliquer que la seule perspective d’avenir pour les jeunes, c’est le deal.
Vous portez l’idée d’une association des maires contre le narcotrafic : quel est le but ? Comment cela fonctionnerait ?
La première chose, c’est l’aspect plaidoyer. L’association permettra de mener des débats, notamment sur la légalisation du cannabis. On travaillera aussi sur un plaidoyer pour l’Europe, parce qu’elle doit nous protéger ; elle doit se doter d’un office anti-stupéfiants pour repérer où sont les biens des narcotrafiquants, où sont leurs avoirs, et pour qu’on travaille sur la confiscation des biens. Aujourd’hui, les collectivités peuvent uniquement travailler sur la confiscation des biens immobiliers.
La deuxième chose, c’est un dispositif dit de «dépaysement». Par exemple, que le maire de Grenoble puisse interpeller la maire de Strasbourg ou de Poitiers en disant : “J’ai deux jeunes dans ma ville qui sont dans les réseaux, je veux les en sortir, il faut leur trouver des emplois et des logements.” Le dépaysement, c’est ce qui permettra de lutter concrètement contre le narcotrafic. Parce que, aujourd’hui, quand des jeunes veulent sortir de la drogue, il n’y a rien. Du coup, soit ils sont menacés par les réseaux, soit ils sont tués, soit ils se retrouvent à la rue. Il n’y a aucune alternative.
Est-ce que les biens confisqués pourraient être réorientés pour des activités sociales, comme cela fonctionne en Italie ?
Bien sûr. Il faudra le faire avec des mesures de sécurité pour que personne ne soit mis en danger. On le fera dans la mesure du possible, si on peut les mettre à disposition d’associations, de projets environnementaux… Je pense qu’on a beaucoup à s’inspirer de la loi italienne contre le crime organisé [la loi Rognoni-La Torre de 1982 a notamment introduit deux dispositions phares : le délit d’association mafieuse, et la saisie et la confiscation du patrimoine des personnes appartenant à un réseau mafieux, NDLR].
La dépénalisation ou la légalisation du cannabis, cela fait-il partie des solutions ?
La dépénalisation, ce n’est pas ce sur quoi il faut s’arrêter. Ça voudrait dire qu’on continue d’arrêter les vendeurs, mais pas les consommateurs. Je trouve ça d’une injustice terrible. L’une des voies que l’on doit tester, c’est la légalisation encadrée du cannabis, parce qu’on a besoin d’atteindre économiquement les réseaux. Ça permettra aussi de mener des politiques de santé publique : on pourra suivre la consommation, voir qui consomme, comment, pourquoi, etc.
Pour une politique municipale de lutte contre le narcotrafic, quelles sont vos propositions ?
On va ouvrir une antenne de la police municipale dans chaque arrondissement de Marseille, et doubler le nombre de policiers municipaux d’ici la fin du mandat. Il faut que l’on arrive à un effectif de 1 600 au total. C’est une façon de compléter notre vision de la police de proximité. Celles et ceux qui veulent nous faire croire que la police municipale doit être une «brigade anticriminalité municipale» [c’est une proposition de Martine Vassal, la candidate de la droite aux municipales à Marseille, NDLR] racontent un peu n’importe quoi.
«Marseille ne tombera pas entre les mains de l’extrême droite.»
La police municipale, elle, peut travailler sur la tranquillité publique. Elle peut aller dans les cités pour accompagner les éboueurs et ramasser tout ce qui permet aux dealers de bloquer l’accès à nos quartiers : les poubelles, les barrières, les canapés…
Quelles sont les mesures que vous souhaitez mettre en place pour les habitants et habitantes ?
On a besoin de formation pour les jeunes, de créer des alternatives économiques pour que les gens aient des emplois et puissent vivre de leur argent. Il faut aussi désenclaver les quartiers avec des transports en commun. Enfin, nous devons nous intéresser à ce que les gens mangent et voir s’ils mangent à leur faim.
On va également ouvrir une maison de santé dans chaque arrondissement et accompagner ces ouvertures d’un guichet unique pour les démarches administratives. Il faut désengorger les associations : elles se retrouvent noyées, à aider des gens à faire des papiers, alors que ce n’est pas leur travail de porter le service public sur leur dos. Il faudra aussi travailler sur l’accompagnement des familles de victimes. La «charte du relogement», que je porte depuis six ans maintenant, sera signée par les bailleurs sociaux pour que, à chaque fois qu’une maman perd un enfant, elle soit relogée dans le mois qui suit. Ce n’est pas normal qu’une maman ait à faire son deuil dans le lieu où son fils a été assassiné.
Il y a un risque de victoire de l’extrême droite à Marseille. Comment agir face à ça ?
Il faut agir pour les gens. Les gens s’en foutent de savoir qu’Amine Kessaci est contre l’extrême droite. Franchement, ça n’est pas leur sujet principal. À Marseille, on est «à jamais les premiers» [un slogan des supporteur·ices de l’OM, NDLR], on sera les premiers à montrer l’exemple contre le Rassemblement national. Marseille ne tombera pas entre les mains de l’extrême droite.
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