
Des scientifiques qui ont le sens du timing. Alors que l’Hexagone traverse depuis fin mai une succession d’épisodes de chaleur intense, le Haut Conseil pour le climat (HCC) publie ce jeudi son huitième rapport sur les politiques climatiques. Créé en 2018, cet organisme indépendant composé de douze expert·es évalue chaque année l’action publique sur le climat et formule des recommandations auxquelles le gouvernement doit répondre dans les six mois. Plus sévère que les éditions précédentes, ce nouveau rapport appelle l’exécutif à faire «face à ses responsabilités».
L’année 2025 a encore une fois été marquée par une aggravation des impacts du réchauffement climatique, sur le territoire et dans le monde entier. Elle a été la troisième année la plus chaude jamais enregistrée à l’échelle mondiale, juste derrière 2023 et 2024 (notre article), avec des températures en hausse de 1,47 degré Celsius (°C) par rapport à la période préindustrielle (deuxième moitié du 19ème siècle), selon Copernicus. Cela rend le dépassement du seuil de 1,5°C «inévitable» dans les prochaines années, soit l’objectif que s’étaient fixés les États signataires de l’Accord de Paris pour le climat (2015).

En France, 2025 a été la quatrième année la plus chaude enregistrée depuis 1900 (+2,4°C), derrière 2022, 2023 et 2020, avec un jour sur deux au-dessus des normales de saison (moyenne 1991-2020). Plus de 5 700 décès sont attribuables à la chaleur sur l’ensemble de l’été 2025, contre 3 700 l’année précédente, selon Santé publique France. Des inondations très graves ont dévasté la Bretagne début janvier, la Nouvelle-Aquitaine en avril, ou encore le Sud-Est de l’Hexagone en septembre. Et des incendies hors normes ont ravagé le territoire, avec plus de 30 000 hectares calcinés, dont 11 000 dans l’Aude au mois d’août dernier.
Les émissions de gaz à effet de serre continuent de baisser, mais trop lentement
À l’origine de la multiplication de ces événements climatiques extrêmes : les émissions de gaz à effet de serre d’origine humaine. En 2025, le rythme de réduction a encore ralenti. D’après une estimation du Citepa, l’organisme chargé de mesurer les émissions pour la France, la baisse a été de 2,1% l’an passé, contre 3% en 2024 et 6,7% en 2023. «Le rythme doit s’accélérer», presse le Haut Conseil pour le climat. Il va même «devoir au moins doubler ces prochaines années pour atteindre en moyenne plus de 4% par an en 2026, 2027 et 2028». C’est l’objectif que la France s’est fixé dans son projet de troisième stratégie nationale bas carbone (SNBC 3).
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Cette trajectoire apparaît d’autant plus difficile à atteindre qu’en 2025 la baisse a été portée, pour moitié, par une baisse d’activité dans l’industrie et l’élevage – et non par une transformation structurelle de ces deux secteurs. Ainsi, «il n’est pas acquis que la dynamique se poursuive en 2026», pointe le HCC. Du côté des transports, des efforts ont été réalisés, mais la baisse reste «en deçà du rythme nécessaire». Quant aux émissions liées à la production d’énergie, elles ont même augmenté.
Pour Diane Strauss, directrice de l’ONG Transport & Environment et membre du HCC, «les leviers de réduction des émissions ont été mobilisés de manière très inégale». Les progrès reposent principalement sur des «innovations technologiques», tandis que «la sobriété, dans les transports, le bâtiment ou l’alimentation, reste largement sous-exploitée». Cette année, comme l’an passé, tous les secteurs ont respecté leur «budget carbone», c’est-à-dire leur limite sectorielle d’émissions de gaz à effet de serre. Mais c’est uniquement parce que la SNBC 3 a assoupli les objectifs.
Des mesures d’adaptation jugées «insuffisantes»
Réduire les émissions ne suffira pas. Le réchauffement est déjà à l’œuvre et ses conséquences s’intensifient. Selon le troisième Plan national d’adaptation au changement climatique (Pnacc), le nombre de jours de vagues de chaleur pourrait être multiplié par cinq d’ici à 2050, et par dix d’ici à la fin du siècle. Il n’est donc plus seulement question de limiter le réchauffement climatique : il faut aussi s’y adapter. «Nos infrastructures, notre aménagement du territoire, nos activités économiques, nos pratiques socioculturelles ont été dimensionnées dans un climat qui n’existe plus», insiste Valérie Masson-Delmotte, climatologue et membre du Haut Conseil pour le climat.
Pour l’heure, les mesures d’adaptation restent «insuffisantes», juge le HCC. «Nous l’avons vu très récemment avec les logements devenus des bouilloires thermiques, avec un système de santé sous tension, avec un bâti scolaire et universitaire inadapté, avec le manque de lieux de fraîcheur […]. Ça pose clairement le problème de la prise en charge des populations fragiles», abonde la sociologue et membre du HCC, Sophie Dubuisson-Quellier.
Les financements sont encore «sous-dimensionnés», estime encore le HCC. En 2025, le budget de Ma prime rénov’, principal dispositif d’aide à la rénovation énergétique des logements, a été réduit de moitié. Même constat pour le leasing social pour l’achat d’un véhicule électrique, lui aussi revu à la baisse. En plus d’augmenter les budgets, le HCC appelle à «prioriser» les mesures d’adaptation, en ciblant d’abord les populations les plus vulnérables. «Il faut augmenter la disponibilité et l’accessibilité générale de lieux publics frais, rafraîchis, végétalisés, ventilés, de points de baignade surveillés, accessibles gratuitement en cas de forte chaleur», insiste Valérie Masson-Delmotte.
Il faut, à l’inverse, limiter la «maladaptation» de certains secteurs, qui favorisent encore trop les «réponses technologiques qui traitent certains impacts tout en aggravant ou en reportant les risques sur d’autres acteurs», explique Valérie Masson-Delmotte. Cela concerne l’agriculture, qui «massifie ses capacités d’irrigation» ces dernières années, via la création de retenues d’eau artificielles (les fameuses mégabassines). Il s’agit là d’«un exemple parfait de maladaptation qui risque d’augmenter les tensions sur l’eau en été», estime Paul Leadley, professeur d’écologie à l’université Paris-Saclay et membre du HCC.
Un nécessaire «changement d’échelle»
Au niveau politique, le rapport pointe un «affaiblissement des dispositifs liés à l’action climatique en 2025 et 2026». Certes, quelques avancées sont saluées, comme le Pacte énergie-climat ou le plan d’électrification. Mais elles sont éclipsées, selon les expert·es, par une série de menaces : assouplissement des règles sur la gestion de l’eau dans la loi d’urgence agricole, de l’objectif de zéro artificialisation nette (ZAN) ou projet de réforme de l’Ademe (abandonné pour l’instant). Ces évolutions constituent, selon Sophie Dubuisson-Quellier, «des alertes sérieuses» et risquent de retarder la mise en œuvre des politiques climatiques.
Pour «faire face aux défis des prochaines années», le Haut Conseil pour le climat formule 82 recommandations à l’attention du gouvernement. Parmi elles, on peut citer le «renforcement du cadre réglementaire en santé au travail» pour les travailleur·es exposé·es à la chaleur, la modernisation du réseau ferroviaire ou encore l’organisation «sans délai de la sobriété hydrique en agriculture». Jean-François Soussana, président du HCC, résume : «Il est impératif de sortir des énergies fossiles tout en protégeant la population, les territoires et l’économie. Cela nécessite un changement d’échelle des politiques d’atténuation et d’adaptation.»









