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«Une bascule inacceptable» : à Castres, du sursis requis contre des militants pro-A69 jugés pour «association de malfaiteurs» 

Ça passe ou ça Castres. Mardi, le parquet a requis des peines de trois à cinq mois de prison avec sursis contre cinq notables tarnais. Ils sont accusés d’avoir affiché les noms et adresses de plusieurs opposants à l’autoroute A69 tout autour de l’agglomération castraise.
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La configuration est inhabituelle. «D’habitude, les prévenus sont des opposants à l’autoroute», souligne d’emblée la présidente du tribunal correctionnel de Castres (Tarn), Fabienne Karrouz, ce mardi 7 avril. Sur le banc des accusés sont présents cinq notables tarnais partisans de l’A69 – cet axe routier en construction qui doit relier Castres et Toulouse (Haute-Garonne), très critiqué pour son bilan environnemental et social

De la peinture rouge a été jetée sur le muret de la maison d’une opposante à l’A69. ©DR

Ces élus et chefs d’entreprise sont jugés pour «dégradations en réunion»«mise en danger d’autrui par divulgation d’informations personnelles» et «association de malfaiteurs en vue de la préparation d’un délit». Parmi eux, Guy Bousquet, patron de la Jardinerie tarnaise, chef d’entreprise connu dans le département et président de l’association Via 81, qui milite pour l’A69. Les cinq hommes, âgés de 38 à 67 ans, sont accusés d’avoir monté une opération commando dans la nuit du 24 au 25 juin 2025, dans le but d’intimider des militant·es écologistes opposé·es à la construction de l’A69.

Peinture rouge et cagoules noires

Cette nuit-là, une quarantaine de panneaux ont été affichés autour de l’agglomération castraise, sur lesquels apparaissaient la mention «Hébergeurs ou soutiens de voyoux [sic]» ainsi que les noms, prénoms et adresses de neuf opposant·es à l’autoroute écrits en lettres rouges sanguinolentes et agrémentées d’une cible rouge.

Plusieurs domiciles et entreprises ciblées ont par ailleurs été aspergés de peinture rouge et tagués par des «Oui à l’A69, non aux voyoux [sic]». Des flèches ont également été tracées sur la chaussée portant les mêmes indications et pointant vers les habitations. De quoi pousser une dizaine de personnes à porter plainte et à réclamer des dommages et intérêts dans ce procès hors-norme.

L’entreprise locale de textile Missegle a été visée par des tags. ©DR

L’enquête a permis de montrer qu’une quinzaine d’individus, certains cagoulés et gantés de noir, étaient impliqués dans cette expédition punitive. Mais, faute de preuves, seuls cinq d’entre eux – ceux présents hier au tribunal – ont été inculpés. Ironie de l’histoire, c’est la patrouille de gendarmerie chargée de surveiller le chantier cette nuit-là qui a interpellé le véhicule conduit par Benoit Puech, conseiller municipal à Mazamet (Tarn) au moment des faits. S’y trouvaient également un autre élu de la commune, Frédéric Cènes, ainsi que Paul-Henri Houlès, cadre dans une entreprise locale d’ameublement et membre de l’association Via 81.

Le cinquième homme est Mathurin Castan, patron de l’entreprise du même nom réalisant du transport de vrac pour l’A69 (dont l’activité avait été impactée par l’arrêt du chantier suite à une décision de justice de février 2025). Il a été reconnu sur des images de vidéosurveillance, mais n’a pas souhaité donner le nom de ses complices. Guy Bousquet a pour sa part été placé en garde à vue après que son nom est apparu dans des conversations téléphoniques.

«Il n’y a aucune raison qu’ils dorment tranquillement»

Au terme de plusieurs convocations, le patron de la Jardinerie tarnaise a fini par avouer aux enquêteurs qu’il avait bien organisé une réunion préparatoire à cette action nocturne dans les locaux de son entreprise dans le courant du mois de juin. Sur une conversation WhatsApp dénommée «Via’Action», qui regroupe une quinzaine de militants pro-A69, il propose de réaliser des tracts, tags et pancartes visant les «voyous», ajoutant : «Il n’y a aucune raison qu’ils dorment tranquillement».

De son côté, Mathurin Castan suggère de réaliser des écriteaux intitulés «Écologistes vous n’êtes pas les bienvenus». Le but : «Qu’ils sentent que le territoire est hostile, ça mettra un peu de pression sur l’État et peut-être un peu sur eux». L’enquête a montré que les panneaux avaient été fabriqués dans les locaux de son entreprise, le groupe Castan.

Au cours de cette audience longue de cinq heures, les prévenus n’auront cependant eu de cesse de minimiser leur implication dans cette opération, assurant ne pas se rappeler des personnes présentes lors des réunions préparatoires aux dégradations. Mathurin Castan est même allé jusqu’à affirmer que les pancartes seraient apparues toutes seules dans son atelier. La présidente du tribunal leur a sévèrement rappelé qu’ils avaient tenté de masquer la vérité aux enquêteurs puis s’étaient finalement rétractés devant les preuves matérielles. «J’ai été consternée à la lecture de vos déclarations. Vous niez l’évidence», s’est indignée Fabienne Karrouz en s’adressant à M. Bousquet. Les cinq hommes n’ont pas eu un mot d’excuse à l’égard des victimes.

Devant le tribunal de Castres, les proA69 étaient une trentaine venu.es soutenir les prévenus ©Lou-Eve Popper/Vert

Ces dernières ont pourtant insisté sur «l’inquiétude» et les nuits sans sommeil provoquées par la découverte des panneaux. Myriam Joly, dirigeante de l’entreprise textile Missegle, a évoqué sa «véritable terreur» au regard des actes d’intimidation intervenus quelques mois plus tôt. En août et septembre 2024, des attaques nocturnes avaient été menées au domicile d’une opposante, au moyen de cocktails Molotov (l’enquête est toujours en cours).

Son avocate Claire Dujardin a par ailleurs rappelé que des menaces de mort avait déjà été proférées par le camp des pro-A69 et que l’association Via81 avait eu, sur sa page Facebook, des mots très durs à l’égard des militants écologistes, les qualifiant de «pue-la-pisse», de «singes» et affirmant «on va légaliser la purge». Elle a également mentionné que l’un des agriculteurs désigné sur les panneaux le 24 juin 2025 avait vu son système d’irrigation endommagé par des militants pro-autoroute quelques jours plus tard.

Le parquet dénonce «une bascule inacceptable» des pro-A69

Lors de ses réquisitions, la procureure de la République de Castres, Elodie Bugel, a estimé que ces actes rappelaient «des épisodes peu glorieux de notre histoire» et affirmé que les cinq prévenus avaient opéré «une bascule inacceptable»en affichant publiquement l’identité et l’adresse de leurs opposant·es. Le parquet a ainsi requis des peines de prison ferme allant de 3 à 5 mois avec sursis, ainsi qu’une peine d’inéligibilité de trois ans s’appliquant à tous les prévenus. Benoit Puech, réélu conseiller municipal en mars à Mazamet, ne devrait pas perdre son mandat pour autant. Le maire divers droite de la commune, soutien de longue date de l’A69, était d’ailleurs présent au tribunal pour «venir soutenir des amis».

Face aux réquisitions du parquet, les avocats de la défense se sont habilement glissés dans les failles du dossier, soulignant tout d’abord qu’il ne pouvait y avoir d’association de malfaiteurs sans dégradations lourdes. Or l’enquête n’a pas permis de prouver que les cinq hommes avaient participé aux graffitis et jets de peinture rouge.

Le conseil de M. Bousquet et de M. Castan a pour sa part tenté de peindre un portrait humain de ses clients. Bien que ce drame soit sans lien avec l’affaire jugée le 7 avril, il a ainsi rappelé que la fille de M. Bousquet avait été «assassinée» et que ce dernier était un homme diminué (il a été amputé de la jambe gauche). «Pour autant, il n’est pas devenu aigri et s’est intéressé à son territoire», a-t-il tenté. Quant à M. Castan, «il dirige une entreprise de 100 salariés, excusez du peu !», a-t-il affirmé, comme si ce statut social pouvait permettre d’excuser ses actes.

Pour justifier que les prévenus aient voulu se faire justice eux-mêmes, il a expliqué que ces deux chefs d’entreprise avaient simplement souhaité prévenir les dégradations en vue de la «turboteuf» organisée par des militants écologistes quelques jours plus tard (notre article). «Des entreprises Carayon et Bardou & fils ont été défoncées lors de précédentes manifestations» a-t-il rappelé, ajoutant qu’une carte ciblant les entreprises liées à l’A69 sur le territoire avait circulé sur les réseaux des zadistes. «Mes clients sont taxés par eux de méchants capitalistes, alors ils les taxent de voyous, ce sont simplement des injures, ils n’ont jamais voulu exposer quiconque à un danger imminent» a-t-il conclu, demandant leur relaxe. Le jugement sera rendu le 2 juin.

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