On vous explique

Trois ans après l’incendie de tonnes de batteries de Bolloré Logistics près de Rouen, un taux record de lithium dans la nappe phréatique

Les nappes situations. L'embrasement d’un entrepôt exploité par le groupe Bolloré, survenu il y a trois ans à Grand-Couronne, a provoqué une pollution massive de la nappe phréatique au lithium, qui perdure et s’amplifie. Les différents industriels impliqués dans le sinistre se rejettent la responsabilité. Une enquête judiciaire est toujours en cours.
  • Par

Le 16 janvier 2023, l’incendie de l’entrepôt exploité par Bolloré Logistics à Grand-Couronne, une commune du sud de la métropole de Rouen (Seine-Maritime), a plongé la population dans l’inquiétude. Quatre ans après l’accident de Lubrizol, indélébile dans la mémoire collective, un immense panache de fumée noire, visible à des kilomètres à la ronde, assombrissait de nouveau le ciel de l’agglomération.

Grand-Couronne, le 16 janvier 2023. Il a fallu plus de deux jours aux pompier·es pour venir à bout des flammes. © SDIS76 via AFP

Cette fois, 892 tonnes de batteries au lithium – soit 12 000 unités – se sont embrasées. Il a fallu plus de deux jours aux pompier·es pour venir à bout des flammes.

Une pollution massive de la nappe phréatique

Sans faire de victime directe, l’incendie a provoqué de lourds dommages environnementaux. Une enquête judiciaire, toujours en cours, devra déterminer les responsabilités. En attendant, les bilans d’analyse se succèdent depuis trois ans et aboutissent tous à la même conclusion : la nappe phréatique présente sous le site incendié est hautement contaminée au lithium. Pire, des analyses rendues publiques fin janvier 2026 y ont mis en évidence un taux de ce métal jamais atteint jusque-là, de 200 000 microgrammes par litre (µg/l). Soit 37 000 fois plus que le taux moyen détecté dans les eaux souterraines en France.

Six ans après, les traces de l’incendie sont toujours visibles. © Nicolas Cossic/Vert

Signe que la pollution s’est aggravée au fil du temps, comme le souligne France nature environnement : «Alors que les premiers résultats d’analyse révélaient déjà des taux de lithium 1 000 fois supérieurs aux recommandations de l’Institut national de l’environnement industriel et des risques (Ineris), les analyses de novembre 2025, publiées récemment [en janvier 2026, NDLR], font désormais état d’une concentration 10 000 fois supérieure à ces mêmes recommandations.»

Christophe Holleville, secrétaire de l’Union des victimes de Lubrizol et figure locale de la lutte contre les pollutions industrielles, s’interroge : «Est-ce dangereux ? Je n’en sais rien, mais je sais que c’est loin d’être naturel.» Une étude publiée en 2024 dans la revue scientifique Science of the total environment rappelle que le lithium peut provoquer «une gamme d’effets toxiques chez les organismes aquatiques, notamment un stress oxydatif, des troubles neurologiques et une inhibition de la reproduction».

Des industriels qui se rejettent la responsabilité

Ce «coût environnemental immense», selon FNE, n’a cessé de s’alourdir à mesure que les travaux de dépollution ont été retardés. En cause : un bras de fer opposant la société Highway France Logistics 8, propriétaire de l’entrepôt de Grand-Couronne, et le groupe Bolloré qui était, à l’époque du sinistre, à la fois l’exploitant effectif du local de stockage où le feu s’est déclenché et le propriétaire des batteries au lithium, respectivement via ses filiales Bolloré Logistics et Blue Solutions. Chacun se rejetant la responsabilité du sinistre et les coûts associés aux travaux de réhabilitation.

Le 16 janvier 2023, 12 000 batteries au lithium ont pris feu dans l’entrepôt géré par Bolloré Logistics à Grand-Couronne, en Seine-Maritime. © Nicolas Cossic/Vert

Ainsi, une barrière hydraulique – un système devant permettre de confiner et de traiter les eaux polluées – mise en place en 2023 a été désinstallée en octobre 2024, ouvrant la voie à une propagation de la contamination. La société Highway France Logistics 8, refusant de s’acquitter seule des frais de fonctionnement, de l’ordre de 150 à 200 000 euros par mois, avait cessé de payer l’entreprise qui gérait cette installation. Profitant d’une faille de la réglementation, le groupe Bolloré n’avait, lui, pas pris part au financement.

Bataille juridique

Le 7 octobre 2024, la préfecture de Seine-Maritime a pris un arrêté qui a marqué un tournant dans cette affaire. Révélé par le média local 76actu, le document a cette fois directement mis en cause le groupe Bolloré, accusé d’avoir stocké dans l’entrepôt, sans autorisation, des batteries défectueuses et donc considérées comme des «déchets dangereux». Cette charge a permis à l’État d’imposer à Blue Solutions et à Bolloré Logistics – racheté en février 2024 par l’armateur CMA CGM – la prise en charge financière de la barrière hydraulique et du retrait des résidus de batteries au lithium calcinées demeurant sur le site.

Mais les deux sociétés ont fini par obtenir la suspension de cet arrêté devant le tribunal administratif en décembre 2024. Pour sa défense, Blue Solutions a notamment évoqué le «coût très élevé» des mesures imposées, estimé à 3,2 millions d’euros hors taxe pour le retrait des résidus de batteries, le «préjudice d’image» et l’exposition «à des sanctions pénales». Finalement, le Conseil d’État, plus haute juridiction administrative en France, a donné raison à la préfecture en mai 2025 en invalidant la suspension de l’arrêté.

La dépollution traîne, l’environnement trinque

Pendant ces longs mois de procédures, les résidus de batteries sont restés tels quels sur le site, souillant l’environnement. «Tant que les déchets ne sont pas retirés, ils continuent d’alimenter les eaux souterraines en lithium, retardant la suppression des dommages causés» par l’incendie, soulignait ainsi l’État dans son arrêté d’octobre 2024. Ils ont été débarrassés entre mars et juillet 2025, soit plus de deux ans après le sinistre.

Responsable du chantier, la société Highway France Logistics 8 s’est insurgée du déséquilibre de financement de la dépollution dans un courrier de mai 2025. Dans ce document public, elle a indiqué avoir déjà avancé «dix millions d’euros», quand Blue Solutions n’aurait toujours «pas déboursé un centime». À l’issue de la décision du Conseil d’État, la barrière hydraulique a été réinstallée en juillet 2025. Ses frais de fonctionnement sont désormais partagés à parts égales entre Blue Solutions et Ceva Logistics, le nouveau nom de Bolloré Logistics depuis son acquisition par CMA CGM.

«Le site doit être dépollué, c’est un dossier très complexe par le nombre d’acteurs et le coût de ces opérations. Les industriels dont c’est la responsabilité se la rejettent», résumait en décembre 2025, auprès d’Ici Normandie, Zoheir Bouaouiche, secrétaire général de la préfecture de la Seine-Maritime. «Les entreprises impliquées n’ont pas fait ce qu’il fallait. Résultat, on se retrouve avec une énorme pollution de la nappe. C’est déplorable», s’indignent auprès de Vert Patrice et Annick, un couple habitant Grand-Couronne depuis 50 ans.

Des manquements, des accusations et des plaintes

«C’est vraiment un panier de crabes, où tout le monde a fait un peu n’importe quoi en profitant d’un flou dans les réglementations. Et aujourd’hui, tout le monde attaque tout le monde», analyse l’associatif Christophe Holleville. En mars 2025, le Bureau d’enquêtes et d’analyses sur les risques industriels (BEA-RI), chargé d’une partie des investigations, a rendu ses conclusions. La cause de l’incendie serait liée à un emballement thermique – une surchauffe – d’une batterie au lithium. Le rapport pointe également des manquements des industriels. «Il en ressort notamment que le système d’extinction n’était pas suffisamment dimensionné pour contrôler ce départ de feu», explique à Vert Benjamin Cherdrong, sapeur-pompier et expert en risque incendie.

En réponse à ce rapport, Highway France Logistics 8 a mis en cause les «entreprises du groupe Bolloré» à l’origine, selon elle, de la mise en place d’une «filière de stockage potentiellement illicite de déchets dangereux au sein de l’entrepôt de Grand-Couronne». Ce que Blue Solutions conteste. La filiale du milliardaire breton réfute la qualification de «déchets» et affirme par ailleurs avoir informé Highway France Logistics 8 de la nature de ses batteries.

Contactée, la société Highway France Logistics 8 n’a pas souhaité faire de commentaire. Également sollicités, le groupe Bolloré, Blue Solutions et Ceva Logistics n’ont pas donné suite. Dans cette affaire, France nature environnement a déposé plainte, en mai 2025, contre les trois entreprises impliquées, pour «pollution des eaux» et «écocide». La métropole de Rouen a aussi déposé une plainte contre X en 2024. Ce sinistre a ouvert la voie à une évolution de la réglementation encadrant le stockage des batteries au lithium. Cependant, comme le regrette l’expert Benjamin Cherdrong, «en France, il faut souvent attendre une catastrophe pour légiférer».

Depuis plusieurs mois, toute la rédaction de Vert est pleinement mobilisée pour vous informer au mieux sur les élections municipales. Nos journalistes ont publié plus de 50 articles en accès libre pour permettre à chacune et chacun de voter en connaissance de cause, sur les questions écologiques, mais pas seulement.

💚 Cet important dispositif est rendu possible par les 12 000 membres du Club de Vert. Grâce à leurs dons réguliers, nous pouvons proposer des contenus pédagogiques, des décryptages, des enquêtes et des reportages partout en France, pour toutes et tous.

Pour continuer notre travail en toute indépendance, nous avons besoin de plus de soutiens.

👉​ Rejoignez sans plus attendre le Club de Vert à partir de 5€/mois et donnez à l’écologie la place qu’elle mérite dans le débat démocratique.