Hantavirus : «La biodiversité, lorsqu’elle est préservée, a un effet protecteur et peut réduire la transmission»

Rat, ta trouille
Depuis la découverte d’un foyer de hantavirus sur un bateau de croisière il y a un mois, tous les regards se tournent vers ce virus au taux de mortalité élevé. La chercheuse en écologie des maladies infectieuses, Audrey Arnal, rappelle que la prévention passe aussi par la protection de la biodiversité.
Tenerife (Espagne), le 11 mai 2026. Des agent·es de la Guardia civil, vêtu·es de combinaisons de protection, s’approchent du MV «Hondius» pour aider au débarquement des dernier·es passager·es. © Andres Gutierrez/Anadolu via AFP

Le 11 avril dernier, un passager du bateau de croisière Hondius est décédé d’un hantavirus, une maladie transmise aux humain·es par un petit rongeur d’Amérique du Sud. Un mois plus tard, trois autres voyageur·ses sont mort·es à cause de ce virus ; les autres ont été rapatrié·es dans leurs pays respectifs.

En France, cinq personnes ont été hospitalisé·es dimanche soir à l’hôpital Bichat, à Paris, dont une dans un état grave. Le gouvernement a indiqué lundi que «tous les cas contacts, sans exception» sont tenus à «une quarantaine renforcée en milieu hospitalier». De son côté, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) invite à la prudence pour éviter toute transmission.

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Au-delà de la gestion de la contamination, il est essentiel de mieux contenir ce type de virus en protégeant la biodiversité. C’est ce qu’explique à Vert Audrey Arnal, chercheuse en écologie des maladies infectieuses et en santé publique à l’Institut de recherche pour le développement (IRD) et professeure associée à l’université nationale autonome de México (Unam), au Mexique.

Que sait-on du hantavirus ?

C’est un virus zoonotique [ou zoonose, NDLR] : il peut se transmettre de l’animal à l’humain, et inversement. Il existe plusieurs types de hantavirus. Ils sont principalement portés par des rongeurs sauvages qui les gardent de manière chronique, sans forcément développer de maladies apparentes. La transmission à l’humain se fait essentiellement par l’inhalation de fines particules contaminées, qui peuvent provenir de l’urine, de la salive ou des excréments.

Dans les Amériques, les hantavirus provoquent des syndromes pulmonaires à hantavirus (HPS), dont la mortalité, assez élevée, peut atteindre 30 à 40% avec des syndromes sévères. Les hantavirus sont très connus des spécialistes, on sait qu’ils ont un fort potentiel zoonotique, c’est-à-dire un potentiel à générer un problème de santé publique. Celui qui a touché les passagers du bateau Hondius est le virus Andes.

Audrey Arnal est chercheuse en écologie des maladies infectieuses et en santé publique à l’Institut de recherche pour le développement (IRD). © DR

Il circule principalement en Argentine et au Chili, et présente une particularité majeure : sa transmission d’humain à humain est très documentée, contrairement à celle des autres hantavirus. Cette transmission reste rare et nécessite généralement des contacts très étroits ou prolongés entre individus. Un bateau réunit les conditions parfaites pour cela.

C’est un virus à surveiller avec un fort potentiel de gravité. Il y avait déjà eu d’autres contaminations auparavant au Chili et en Argentine, mais ce qui a visibilisé la situation, c’est la dimension internationale et le système de diffusion via le navire. Cela rappelle beaucoup le Covid-19, mais celui-ci reste bien plus facilement transmissible que le hantavirus.

Dans le cas du virus Andes, quel animal a transmis la maladie ?

Le rat pygmée de rizière à longue queue, qui vit en Amérique du Sud, est le rongeur «réservoir» du virus Andes. Cela signifie qu’il porte le virus et est capable de le transmettre sans que le pathogène ne l’affecte. La particularité de cet animal est d’être opportuniste et adaptable : on le retrouve aussi bien dans un milieu forestier que dans un environnement rural où il y a eu un peu de déforestation et où l’humain est installé. Il est même présent dans des zones périurbaines, en bordure des villes.

La perte de biodiversité a-t-elle favorisé la transmission de ce virus ?

La biodiversité joue un rôle central dans la dynamique de sa transmission, pour deux raisons : la déforestation et l’urbanisation augmentent la probabilité d’un contact entre les rongeurs et les humains.

Le rat pygmée de rizière à longue queue est le rongeur «réservoir» du virus Andes. © Wikimedia

Au contraire, la biodiversité, lorsqu’elle est préservée, a un effet protecteur et peut réduire la transmission de ce virus grâce à «un effet dilution». Celui-ci apparaît quand un écosystème est riche en différentes espèces, parce qu’il est bien conservé. Les agents pathogènes [comme les virus, NDLR] rencontrent alors différents hôtes [comme des animaux]. Certains vont être «compétents», c’est-à-dire qu’ils aident à la transmission du virus, mais beaucoup d’autres vont être non-compétents : ils ne transmettent pas, ou mal, le virus. La multitude d’hôtes non-compétents limite la circulation du virus entre les espèces animales et réduit donc le risque d’exposition aux humains.

À l’inverse, quand on a des perturbations anthropiques [déforestation, construction d’infrastructures, NDLR], on réduit cette biodiversité.

Des mesures de protection de la biodiversité permettraient-elles de prévenir cette transmission ?

Pour maintenir cet effet de dilution, la conservation de l’environnement peut être intéressante. La difficulté est qu’il ne faut pas oublier qu’on parle d’écosystèmes qui comprennent des populations humaines. Celles-ci ont un rôle dans la déforestation et, pour freiner cette activité, elles ont besoin de revenus stables. Il faut trouver un juste équilibre entre un écosystème qui se maintient et une économie qui permette à tout le monde de s’alimenter. Souvent, dans ces communautés, soit on fait du tourisme, soit de l’élevage intensif… soit on ne mange pas à sa faim.

Pour trouver cet équilibre, il faut mettre en place un lien fort entre sciences, société et politiques publiques. Il est très important de développer des stratégies de prévention pour éviter en amont l’arrivée d’une épidémie qui fasse peur au monde entier.

Ces stratégies passent par le concept One health [«Une seule santé», NDLR] : travailler sur la préservation de toutes les santés en même temps : humaine, animale et des écosystèmes. Cela signifie qu’on ne peut plus travailler uniquement sur les symptômes de l’être humain – ce n’est pas probant –, en particulier pour les maladies zoonotiques transmises de l’animal à l’humain.

Le changement climatique a-t-il également un rôle dans l’émergence de ces zoonoses ?

Oui, il a aussi son impact. Pas dans le cas des hantavirus, où l’urbanisation et la déforestation sont les causes principales, mais il favorise l’émergence d’autres virus zoonotiques comme la dengue. Cette maladie transmise par le moustique est liée à de gros problèmes de santé publique, notamment au Mexique.

Le lien entre santé et environnement est-il valable pour toutes les pandémies ?

Presque toutes les pandémies sont des zoonoses, donc se comprennent grâce au lien entre santé et environnement. On estime qu’il reste encore 600 000 virus inconnus chez les animaux, susceptibles d’être transmis aux humains.

Pour comprendre comment appréhender une zoonose, j’aime bien prendre l’image du Minotaure, dans la mythologie grecque. Imaginez que le monstre représente le hantavirus. Il a été tué par le héros Thésée : ça, c’est la réponse sanitaire directe. C’est-à-dire qu’on intervient une fois que la menace a émergé – une réponse souvent tardive.

Dédale, lui, architecte brillant, préfère contenir le Minotaure dans son labyrinthe : ça, c’est la prévention. On choisit de limiter les conditions favorables à l’émergence d’une maladie. Contenir ce virus est aussi essentiel que de l’affronter.

Combien d’années d’inaction politique ? Combien de victimes ?

Après les scandales de l’amiante, du plomb, ou du chlordécone, l’histoire semble se répéter aujourd’hui avec les PFAS, le cadmium, les pesticides toxiques, les perturbateurs endocriniens et tant d’autres nouvelles substances.

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