«On ne se sent pas écouté, alors on va prendre nos mégaphones jusqu’à leurs sonotones», lance Jaoued Doudouh. Il milite au sein de l’association apartisane Pas sans nous, qui prône une réforme radicale de la politique de la ville à Grenoble (Isère). À quelques jours du premier tour des élections municipales, les habitant·es des quartiers populaires de la cité alpine donnent de la voix pour faire entendre leurs revendications. Plusieurs collectifs se sont alliés pour proposer à l’ensemble des prétendant·es à la mairie, excepté celui d’extrême droite, de signer un pacte «pour un vrai pouvoir d’agir des habitant·es et une justice populaire à Grenoble et dans la métropole».
Cette charte engage les futur·es élu·es à respecter une série de mesures : former les jeunes à la protection de leurs droits, auditer les interventions de la police dans les quartiers ou encore mettre en place un observatoire sur la gentrification. Pour le moment, trois listes ont signé le pacte : celle de l’union de la gauche de Laurence Ruffin (Les Écologistes, Parti socialiste, Parti communiste), celle d’Allan Brunon (La France insoumise) et la liste citoyenne Grenoble Alpes collectif. Éric Piolle, premier maire Les Écologistes d’une grande ville après son élection en 2014, ne s’est pas représenté après ses deux mandats.
L’association Pas sans nous s’est également associée au collectif écologiste Alternatiba afin de soumettre un pacte complémentaire pour la transition écologique et sociale. Il a été signé par les trois mêmes listes, et par Grenoble Capitale citoyenne. Au programme : lutter contre le mal-logement, développer une restauration collective durable, soutenir l’apprentissage du vélo ou encore améliorer l’inclusivité dans l’espace public.
«La première revendication est d’intégrer réellement les habitants aux décisions, parce qu’on est de plus en plus discriminés», s’indigne Jaoued Doudouh. Il regrette la déconnexion entre les élu·es et les habitant·es des quartiers : «On nous parle sans cesse de qualité de l’air, qu’il faut qu’on arrête de prendre la voiture, mais jamais de la contamination intérieure de nos logements.» Selon lui, l’écologie n’a de sens que si elle permet de résorber les inégalités qui affectent le quotidien. Sans compter que les plus précaires représentent 10% de la population de la métropole. «On accompagne une dame qui vit dans la moisissure depuis quatre ans, elle est complètement malade. Pour nous, l’écologie, c’est déjà de vivre dans la dignité et la salubrité», appuie-t-il.
Plus de démocratie directe pour lutter contre les vagues de chaleur
Alain Manac’h, figure de l’éducation populaire dans le quartier de La Villeneuve, au sud de la ville, n’en pense pas moins. Fatigué du «mépris pour les gens des quartiers populaires», il souhaite une «démocratie directe où les habitants co-construisent les projets avec la mairie». Il soutient pour cela la liste citoyenne Grenoble Alpes collectif. Malgré tout, il reconnaît «qu’il y a eu des choses bien faites sous le mandat d’Éric Piolle, comme le grand chantier de rénovation de logements sociaux». À La Villeneuve, 2 400 habitations à loyer modéré sont en cours de réhabilitation et d’isolement thermique, pour un budget de 60 millions d’euros.

Ces travaux doivent permettre d’améliorer les conditions de vie des Grenoblois·es, particulièrement touché·es par les fortes chaleurs en été. Dans la métropole, Météo-France prévoit une multiplication par cinq des canicules d’ici 2050. Alors que dans les quartiers populaires le thermomètre grimpe encore plus en raison de la bétonisation des espaces, La Villeneuve a la chance de bénéficier d’un plan d’eau au sein du grand parc Jean-Verlhac. L’été, la population s’y donne rendez-vous pour avoir un peu de fraicheur, et les associations y organisent des activités festives. Mais le bassin n’a jamais été adapté pour la baignade et vieillit. Ces dernières années, sa rénovation a suscité de nombreuses critiques. «Les habitant·es avaient un projet qui a été balayé par la mairie, elle a pris des décisions qui ne correspondent pas à nos besoins», déplore Alain Manac’h.
Les habitants défendent leur patrimoine
La municipalité Les Écologistes souhaitait construire une piscine à la place du plan d’eau arboré. Une idée qui a indigné un collectif de riverain·es, car elle nécessiterait d’entourer l’espace de barrières. Les habitant·es ne pourraient plus s’y rassembler facilement à toute heure. Le collectif plaide au contraire pour une zone de baignade avec peu de fond pour assurer la sécurité, sans en fermer l’accès. Aujourd’hui, les travaux sont suspendus. La candidate Laurence Ruffin prévoit de «remettre en discussion le projet» et tient à préciser que sa liste «porte un projet de renouvellement» par rapport à la majorité actuelle.
La liste Grenoble Alpes citoyenne propose de «créer une assemblée d’habitants décisionnaire pour voter le budget de la ville», explique Ariane Audisio, la codirectrice de la campagne. Le but : éviter que les projets des citoyen·nes ne finissent aux oubliettes et qu’elles et ils «soient dépossédés de la gestion des infrastructures».
La zone de baignade, comme le grand ensemble de la galerie de l’Arlequin dans le quartier de la Villeneuve, fait partie des éléments de patrimoine que l’association Pas sans nous souhaite faire reconnaître avec son pacte comme «ressources vivantes et biens communs gouvernés par et pour les habitant·es». Une mesure qui fait écho à l’indignation provoquée par la destruction du 160 et du 20 galerie de l’Arlequin, deux bâtiments démolis pour créer une ouverture sur le parc. «Ils font des trous dans le béton en nous disant que c’est pour améliorer la qualité de vie, mais ça n’a pas fait baisser la délinquance», remarque Alain Manac’h. Ces deux dernières années, plusieurs fusillades ont eu lieu à proximité des points de deal du quartier.
Pour offrir des perspectives aux jeunes, les collectifs insistent sur la nécessité de donner des moyens (financements, accès aux locaux…) aux associations pour mieux les accompagner. Une stratégie à laquelle souscrivent les listes Grenoble Alpes collectif et Oui Grenoble, de Laurence Ruffin. Pour elle, «la réduction des inégalités passera, entre autres, par une coopération avec les associations et les initiatives de terrain». Contacté·es par Vert, les représentant·es locaux de La France insoumise n’ont pas donné suite.
«Ce sont nos corps qui sont menacés par l’extrême droite et le réchauffement climatique»
À La Villeneuve, les idées ne manquent pas pour s’attaquer à la pauvreté et au manque d’accès aux services publics. Alors qu’il n’y a plus qu’une seule boulangerie et une pharmacie pour 12 000 habitant·es, l’idée d’ouvrir une épicerie solidaire en partenariat avec des agriculteur·ices de la région essaime dans les divers collectifs du quartier. «Pour l’instant, les gens sont forcés d’aller dans les grandes surfaces tout autour, alors qu’ils voudraient pouvoir manger de la bouffe saine», s’offusque Alain Manac’h. Les listes d’Allan Brunon et de Laurence Ruffin s’engagent aussi à ouvrir de nouveaux centres de santé.
Malgré leurs divergences, les listes Oui Grenoble et Grenoble Alpes collectif font front commun contre les projets politiques des candidats de droite et d’extrême droite Valentin Gabriac (Rassemblement national) et Alain Carignon (Les Républicains). Ce dernier, ex-maire de Grenoble, a été condamné pour corruption en 1996. Pour Jaoued Doudouh, cette proximité de valeurs ne doit pas faire oublier les revendications des habitant·es des quartiers populaires. «Ce sont nos corps qui sont menacés par l’extrême droite et le réchauffement climatique, rappelle-t-il. Donc, cette fois-ci, la lutte ne se fera pas sans nous.»
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