«J’étais dans mon champ lorsque j’ai entendu un bruit fort. Un déferlement de boue est arrivé et s’est répandu dans les champs et autour des maisons. C’était effrayant», se remémore un agriculteur du village de Kalusale, dans le nord de la Zambie, qui souhaite rester anonyme.
Le 18 février 2025, la rupture partielle du barrage d’une mine de cuivre appartenant à l’entreprise chinoise Sino-Metals a libéré au moins 50 millions de litres de déchets toxiques dans les rivières environnantes, polluant toute la zone. La rivière Kafue, voie navigable la plus importante du pays et grande source d’eau potable, a été contaminée. Des milliers de poissons ont été retrouvés morts jusqu’à 100 kilomètres en aval du barrage, et les oiseaux ont immédiatement déserté la zone.

Dans le village de Kalusale, situé à seulement quelques kilomètres du barrage, les conséquences sont énormes. «Quand on est revenu le lendemain, toutes nos plantations étaient brûlées. La contamination de nos terres est telle qu’on n’a plus le droit de cultiver avant au moins trois ans», regrette l’agriculteur, qui a dû déménager avec sa famille. En parallèle, les habitant·es ne peuvent plus consommer l’eau des puits et du robinet, ni faire boire leur bétail ou pêcher.
Pression des associations écologistes
Composée d’une vingtaine d’organisations environnementales, la Zambia environmental justice coalition (ZEJC) a été créée pour demander au gouvernement un plan clair de décontamination et de dédommagement pour les habitant·es. «Nous avons immédiatement joué un rôle important dans l’information, raconte Timothy K. Phiri, directeur de l’ONG Mizu Eco-Care et membre de la coalition. Beaucoup de Zambiens ne semblaient pas être au courant de la teneur de cette pollution. Nous avons donc publié des informations sur les réseaux sociaux, mais aussi des déclarations officielles. Et nous mettons la pression sur le gouvernement, encore aujourd’hui, pour réclamer des compensations justes et le nettoyage de la zone.»

Le gouvernement a rapidement affirmé que la situation était sous contrôle mais, un an après l’accident, de nombreuses questions restent en suspens. Trois rapports ont été réalisés sur cette pollution et ses impacts, mais les deux premiers ont été rejetés par Sino-Metals – dont la mine a été temporairement fermée – et jamais publiés.
«Nous trouvons très suspect que deux rapports crédibles n’aient pas été reconnus, s’agace le membre de la ZEJC. Après chacun de ces rapports, nous avons réclamé des actions du gouvernement, mais ils ont nié les résultats. À tel point qu’un secrétaire permanent du ministère de l’information est allé jusqu’à boire de l’eau dans la région pour prouver qu’elle était bien saine. Mais les dommages n’apparaissent pas après un verre ! Qu’en est-il de ces personnes qui ont bu cette eau tous les jours pendant un an ?»

Parmi les rapports rejetés par l’entreprise chinoise, Vert a pu prendre connaissance du très fouillé compte rendu réalisé par Drizit, une entreprise sud-africaine indépendante qui documente des cas de pollution en Afrique. Selon ce document, «la majorité des puits creusés [dont l’eau est utilisée pour boire et cuisiner, NDLR] présentent des concentrations supérieures aux limites autorisées pour plusieurs paramètres, notamment le pH, le fer, l’aluminium, le chrome, le plomb, le cadmium et le cyanure». Parmi les effets à long terme d’une contamination aux métaux lourds sont cités les troubles neurologiques, les maladies pulmonaires, les maladies cardiovasculaires et les cancers.
Le gouvernement noie le poison
Malgré les recommandations et la pression des organisations, le gouvernement n’a toujours pas relogé les personnes qui vivent près de la zone contaminée. «Après un accident si grave, avant même d’avoir le résultat de rapports, on savait que des éléments chimiques se trouvaient dans l’eau et la terre. Il fallait mettre en sécurité les habitants par précaution», s’indigne Timothy K. Phiri.

En août 2025, peu après la délivrance du rapport de Drizit, l’ambassade américaine a ordonné le retrait immédiat de son personnel de la région par crainte de «contamination généralisée de l’eau et du sol». Le porte-parole du gouvernement zambien, Cornelius Mweetwa, a immédiatement affirmé que «les résultats des analyses en laboratoire montr[aient] que le pH [était] revenu à la normale» et que l’eau était potable, contrairement aux conclusions du rapport. «Il n’y a donc absolument aucune raison de paniquer aujourd’hui et d’alarmer la nation et la communauté internationale», a-t-il estimé.
Alors quel est l’intérêt du gouvernement de minimiser les impacts de cet accident ? Dans cette province de Copperbelt (littéralement la «ceinture de cuivre»), les mines sont très nombreuses, et la zone est réputée pour l’extraction du cuivre. La demande mondiale pour le métal rouge ne cesse de croître : il est utilisé dans le bâtiment, l’électronique, les énergies renouvelables et le numérique. L’État zambien se retrouve alors coincé entre une population en colère et les intérêts économiques. «Ce qui est clair, c’est que le gouvernement souhaite accroître sa production de cuivre, explique David Ngwenyama, écologue indépendant. Mettre en avant cette catastrophe ne ferait pas une bonne publicité pour les mines.» Le gouvernement a d’ailleurs publiquement fait part de ses regrets car la fermeture de la mine l’empêchait de remplir ses quotas de cuivre pour 2025.
«Le 6 janvier 2026, un nouveau rapport a été publié, demandé par le gouvernement zambien cette fois, reprend l’écologue. Lors de sa présentation, tout le monde affirmait que la situation était revenue à la normale. Mais, quand on le lit en détail, on constate que des taux élevés de métaux lourds ont été trouvés à des dizaines de kilomètres du barrage huit mois après l’accident ! Nier la portée de cette catastrophe ne fait qu’augmenter l’exposition des habitants aux substances toxiques.»
Plaintes pour des dédommagements justes
En septembre dernier, plusieurs organisations de la coalition se sont réunies avec des citoyen·nes pour porter plainte contre Sino-Metals et NFC Africa Mining, la firme chinoise propriétaire des terres. En tout, quatre plaintes ont été déposées. Avocat spécialisé en droit environnemental, Mehluli Malisa Batakathi a cofondé Conservation advocates Zambia, une ONG qui défend l’utilisation du droit comme moyen de protéger l’environnement. «Cette affaire est l’une des plus grandes catastrophes minières connues par l’Afrique australe. Nous partons en justice pour tous ces villageois car ils n’ont pas les moyens de porter plainte, mais aussi pour la mise en place d’une exploitation minière responsable dans le pays.»

D’autant que, selon de nombreux témoignages, des membres de l’entreprise Sino-Metals se sont rendus directement chez les habitant·es touché·es pour leur donner des dédommagements dérisoires (environ 100 dollars, soit 86 euros) et leur faire signer des documents afin de s’assurer qu’elles et ils ne porteraient pas plainte contre l’entreprise. «La plupart des habitants ne parlent pas anglais ou ne savent pas lire, et on ne leur a pas laissé la possibilité de consulter un avocat», s’agace Mehluli Malisa Batakathi.
Sont alors réclamés par les plaignant·es le nettoyage de la zone comme initialement prévu et un dédommagement de 9,7 milliards de dollars (8,4 milliards d’euros) pour la restauration de l’environnement sur le long terme, la relocalisation des habitant·es et l’assistance médicale. Néanmoins, la plainte est toujours en phase préliminaire, car Sino-Metals affirme que les documents signés par la population font foi et que l’entreprise ne peut donc pas être poursuivie. Contacté par Vert, Sino-Metals n’a pas donné suite.
Alerter sur les pollutions quotidiennes
Si cet épisode est marquant par son ampleur, les cas de pollution minière en Zambie sont loin d’être isolés. «Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que certaines de ces entreprises, et pas seulement Sino-Metals, sont des récidivistes, explique l’écologue David Ngwenyama. Les incidents se répètent sans cesse, cela fait partie de leurs pratiques courantes. Le seul accident dans cette affaire, c’est que le pH de l’eau est devenu tellement acide qu’ils n’ont pas pu le cacher.» Le scientifique regrette le manque d’attention porté à la sécurité, et la détérioration des barrages. Quelques jours après l’accident, l’Institut des ingénieurs de Zambie a d’ailleurs pointé des défaillances potentielles de conception et d’exploitation du barrage, et a observé des fissures.

«Mettre en place des mécanismes de sécurisation est coûteux, donc certaines entreprises préfèrent payer régulièrement de petites amendes pour faire plus de profits, reprend Timothy K. Phiri, membre de la coalition. Nous voulons que les entreprises minières comprennent qu’elles doivent prendre toutes les précautions nécessaires pour éviter les accidents. Nous demandons donc des sanctions très élevées pour envoyer un message fort à tous les pollueurs potentiels : quiconque polluera fera faillite.»
Le 21 mars, Sino-Metals a annoncé le lancement d’un programme de dépollution, d’assainissement et de restauration des zones touchées. Une avancée qui ne permet pas d’oublier qu’au début du mois, le gouvernement zambien avait autorisé l’entreprise chinoise à reprendre ses activités minières.
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