«Cet endroit, c’est mon berceau. Ici, tout le monde est attaché à Pen Bron.» Ce lundi 30 mars, Danièle Estay multiplie les anecdotes, en sillonnant cette langue de sable d’1,2 kilomètre de long, à l’extrémité de la commune littorale de La Turballe (Loire-Atlantique). «Je me souviens des kermesses organisées dans le parc de l’hôpital lorsque j’étais enfant ; j’ai même pleuré ici après la tempête de Xynthia», qui a ravagé une partie de la côte atlantique en 2010, raconte la militante écologiste locale de 79 ans.

La presqu’île de Pen Bron a été choisie par Vinci Immobilier pour y installer un important complexe touristique à horizon 2030, en lieu et place d’un ancien centre de rééducation, actuellement propriété de l’association Helyans. Un compromis de vente a même été signé, d’après le vendeur, qui n’a pas souhaité s’exprimer davantage.
Chute de blockhaus sur la plage
Le projet suscite l’opposition de Danièle Estay et d’associations environnementales locales, réunies au sein du Collectif pour la protection de Pen Bron, qui redoutent les conséquences du surtourisme sur l’érosion du site.
Ces derniers mois, la presqu’île a fait l’objet de multiples articles dans la presse locale, qui rend compte de son érosion, illustrée par la chute de plusieurs blockhaus de la Seconde Guerre mondiale. À Pen Bron, le trait de côte recule de 50 centimètres par an sur certains secteurs, d’après les données de l’indicateur national de l’érosion côtière. Pas de quoi refroidir l’appétit de Vinci Immobilier, qui indiquait, fin 2025, vouloir lancer les travaux en 2026.

Pen Bron fait partie du site classé des marais salants de Guérande. La presqu’île est également rattachée – pour son massif dunaire, le plus grand du département – au réseau Natura 2000. Ce dernier vise à assurer la survie à long terme des espèces et des habitats particulièrement menacés, à forts enjeux de conservation en Europe, selon le ministère de la transition écologique.
Pen Bron bénéficie d’une «protection forte de ses paysages», rappelle l’agglomération Cap Atlantique. Ce qui n’empêche pas la bande sableuse d’être fortement fréquentée l’été : elle est située dans une zone touristique entre La Baule et Guérande, qui a recensé 10,9 millions de nuitées en 2023, selon Cap Atlantique.
Ce potentiel n’a pas échappé à Vinci Immobilier, qui devrait réhabiliter 24 000 mètres carrés de bâtiments, selon des données publiques du promoteur, qui n’a pas souhaité répondre à nos questions.
Un hôtel d’une centaine de chambres, une résidence locative et différentes offres d’hébergement devraient notamment être créés, selon l’entreprise. Elle précise sur son site internet que le «projet s’inscrit dans sa stratégie environnementale», qui vise à atteindre l’objectif de zéro artificialisation nette des sols d’ici 2030. Son coût n’a pas été dévoilé.

Dans le même temps, les forêts et les dunes de la presqu’île seront cédées par l’association Helyans au Conservatoire du littoral, un établissement public géré par le conseil départemental de Loire-Atlantique, chargé de la préservation des espaces naturels.
Une zone non urbanisable, bientôt urbanisée ?
«C’est un non-sens total lorsque l’on connaît les risques actuels et futurs sur cette presqu’île. On va rajouter des touristes dans une zone où la fréquentation est déjà problématique», s’insurge Danièle Estay.
«On aurait souhaité que cet endroit soit dédié à un projet tourné vers l’intérêt général, avec des résidences d’artistes, ou une renaturation du site, au lieu de favoriser un aménagement qui risque d’avoir des conséquences sur la faune et la flore, et dont les conséquences sur l’érosion sont difficilement mesurables», renchérit Jacques-Yves Raimbault, coprésident de France nature environnement Loire-Atlantique.
Le projet de Vinci Immobilier est tombé sur un os : la nécessité de modifier le plan local d’urbanisme (PLU) de La Turballe, qui empêchait jusqu’alors l’urbanisation de Pen Bron. «Actuellement, on ne peut pas en faire une zone résidentielle», rappelle-t-on à France nature environnement. Si des démarches ont bien été entreprises par la municipalité pour modifier le PLU, il nous a été impossible d’évoquer le sujet avec le maire (sans étiquette), Didier Cadro, indisponible avant «début juin», selon ses services.
Un recours déposé… et rejeté
En attendant, trois associations (France nature environnement Loire-Atlantique, Terre et mer pour l’avenir du vivant et la Ligue pour la protection des oiseaux) ont déposé un recours auprès de l’agglomération Cap Atlantique pour contester sa nouvelle version du Scot, le schéma de cohérence territoriale, entré en vigueur le 10 avril. Ce document permet aux intercommunalités de planifier l’aménagement de leur territoire.
Elles s’opposent à la qualification du site de Pen Bron dans le Scot, jugée «équivoque», car ne définissant pas réellement la zone, et notamment son caractère non urbanisable. En clair : selon les associations, ce document risque de permettre au projet de Vinci Immobilier de voir le jour.

Selon nos informations, Cap Atlantique a opposé un refus à ce recours, pour des raisons juridiques et techniques, tout en indiquant rester ouverte au dialogue.
Contactée, l’agglomération a refusé de répondre à nos questions, se contentant de rappeler que «le Scot révisé marque un attachement clair et prioritaire à la préservation du patrimoine architectural et de l’écrin environnemental de Pen Bron, ce qui rejoint les préoccupations du collectif de défense». Ce, même si la ville de La Turballe restera décisionnaire pour modifier son PLU, et ainsi autoriser ou non l’urbanisation de Pen Bron.
D’après une source proche du dossier, les associations engagées pourraient déposer un nouveau recours contre le Scot, judiciaire cette fois, devant un tribunal administratif. «C’est une éventualité parmi d’autres», nous fait-on savoir.
«On crée du danger»
Selon les scientifiques interrogé·es par Vert, Pen Bron est un exemple de ce qu’il ne faut plus faire en termes d’aménagement du littoral. «Il faut arrêter de créer des espaces là où cela pose ou risque de poser des problèmes. En maintenant notre occupation, on crée du danger. Maintenant, il faudrait rétropédaler et arrêter de densifier le littoral», explique Riwan Kerguillec, ingénieur de recherche et coordinateur de l’Observatoire régional des risques côtiers en Pays de la Loire.
Dans un rapport de 2023 sur la gestion du trait de côte sur le territoire de Cap Atlantique, la cour régionale des comptes rappelait que cette zone «fortement urbanisée présente de nombreux enjeux menacés par l’érosion côtière, dont l’ampleur apparaît sous-estimée. Ce littoral, soumis à une forte pression touristique, est exposé aux risques littoraux.»
Professeur de géologie marine à l’université de La Rochelle, Eric Chaumillon rappelle que «la seule option globale pour l’adaptation du littoral est la préservation des écosystèmes. On ne dit pas de ne plus rien faire en bord de mer, mais de laisser des zones suffisamment larges, de plusieurs centaines de mètres, entre les installations et le trait de côte.»
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