Reportage

«C’est un carnage écologique» : dans l’Oise, des centaines de personnes manifestent contre le canal Seine-Nord Europe

Vilain petit canal. Écologistes et syndicalistes ont manifesté leur opposition à la construction du canal Seine-Nord Europe, à Longueil-Annel (Oise), dimanche. L’infrastructure géante doit relier la Seine aux ports d’Anvers (Belgique) et de Rotterdam (Pays-Bas) afin d’intensifier le transport fluvial de marchandises. «Un carnage écologique», dénoncent les militant·es.
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«Méga canal, méga scandale» ; «Entretenez les canaux, n’en construisez pas de nouveaux». L’ambiance est familiale et le mot d’ordre clair, ce dimanche, à l’occasion de la manifestation contre le canal Seine-Nord Europe à Longueil-Annel (Oise). Ces dernières années, l’opposition a pris de l’ampleur face à la construction de cette voie navigable de 107 kilomètres de long et 57 mètres de large, qui doit relier la Seine aux grands ports du nord de l’Europe comme Anvers (Belgique) ou Rotterdam (Pays-Bas).

Quelques 300 participant·es sont rassemblé·es à l’appel d’une coalition d’organisations écologistes et de syndicats (Soulèvements de la Terre, Attac, Extinction rebellion, FSU Oise…). Au bout de la petite ville, entre le canal latéral de l’Oise existant et un bras oublié de la rivière, les collectifs ont monté des barnums sous les arbres. Au programme : balade naturaliste, tables rondes, marche le long de l’eau et concerts.

Le cortège s’élance sur la route le long du canal existant, à Longueil-Annel (Oise), dimanche. © Mathilde Picard/Vert

Les militant·es se sont installé·es sur les berges de la rivière, à quelques pas du tracé de la future voie d’eau. Avant de se rassembler – pourtant déclaré en préfecture –, elles et ils ont dû passer plusieurs contrôles de gendarmerie et se soumettre à des fouilles de voitures. En octobre dernier, un évènement de plus grande ampleur contre le projet avait réuni 2 000 personnes.

Ce canal, cela fait une vingtaine d’années que la Commission européenne en a fait l’une de ses priorités. Son objectif : accroître le transport fluvial de marchandises en améliorant la connexion entre la France, la Belgique et les Pays-Bas. La future route passera par certaines parties du canal nord existant, mais nécessitera aussi de creuser un tout autre passage en parallèle.

Carte du tracé du futur canal, dont une grande partie n’existe pas encore et doit être creusée. © Société du canal Seine-Nord Europe

«Pour cette nouvelle voie, il faudra excaver dix fois plus de terre que pour le tunnel sous la Manche, s’exclame Claire*, membre des Soulèvements de la Terre. C’est un carnage écologique.» La région Hauts-de-France et les conseils départementaux qui portent le projet prônent «le chantier du siècle». Selon la Société du canal Seine-Nord Europe, maître d’ouvrage de l’infrastructure, deux tiers des terres excavées seront réutilisées. Elle estime que la construction permettra de retirer l’équivalent d’un million de camions par an sur le réseau routier français quelques années après sa mise en service, puis 2,5 millions à plus long terme.

«Une escroquerie», selon Nat, militante chez les Soulèvements de la Seine, une coalition de lutte à l’échelle locale. «Ils promettent une diminution du trafic routier sur l’autoroute A1, alors qu’on ne transporte pas les mêmes marchandises sur une péniche et par camion, souligne-t-elle. Sur les bateaux, ce sera plutôt du vrac : des déchets, des produits de l’agriculture intensive destinés à l’export… Sans compter qu’une fois les marchandises déchargées des péniches, il faut bien les transporter par camions ensuite. C’est mathématique : plus de péniches apportera plus de camions, pas l’inverse.»

«On est pas contre le fluvial mais, là, on parle d’une autoroute sur l’eau, une tranchée qui va se voir depuis l’espace», souligne Benoit Michelan, du syndicat FSU Oise. Les organisations insistent sur la présence de deux canaux déjà existants et fonctionnels. «On pourrait rénover et augmenter le rendement des canaux du Nord et de celui latéral à l’Oise, ils sont sous-utilisés», plaide le syndicaliste. Une alternative qui épargnerait les 2 000 hectares de terres agricoles qui doivent être cédés au futur canal. Autre possibilité, «réinvestir dans le fret», propose Benoit Michelan. Et d’ajouter : «Ça coûterait bien moins cher ; il y avait un bon réseau ferré ici, qui a été abandonné petit à petit.»

300 personnes ont manifesté contre le projet de canal géant, dimanche. © Mathilde Picard/Vert

Autant de suggestions abordées lors des prises de parole qui se multiplient sous le soleil de Longueil-Annel. Au micro défilent un agriculteur qui défend le modèle paysan ; des syndicalistes de la CGT, de la Confédération paysanne ; et, surtout, Hélène. Elle vit sur une péniche sur le vieux bras de l’Oise qui traverse la commune et c’est pour elle que les militant·es du coin et d’ailleurs sont venu·es.

Son bateau est amarré sur une partie de la rivière que la Société du canal a décidé de boucher. Elle souhaite la remblayer pour les besoins du chantier. Résultat : trois péniches habitées, dont celle d’Hélène, doivent déménager et s’installer plus loin. Le dernier délai pour quitter les lieux : ce dimanche 29 mars.

«La catastrophe n’est pas pour moi mais pour la rivière, les martins-pêcheurs, les cormorans, les grenouilles dans les roselières… J’ai l’impression de les abandonner», s’émeut Hélène. Cela faisait onze ans qu’elle vivait dans cet écrin de verdure. Elle est la dernière à quitter le bras de l’Oise et la forêt, pour s’installer provisoirement sur le canal latéral, au milieu des habitations.

Alors que son bateau prend la route pour s’amarrer plus loin, les militant·es se pressent sur le pont de l’Écureuil pour le regarder passer et applaudir son passage. La foule se met en branle pour le suivre depuis la route. «La guerre de l’eau a commencé, on se battra pour la gagner», scandent les manifestant·es jusqu’au nouvel emplacement de la péniche d’Hélène.

Le départ de la péniche d’Hélène du bras de l’Oise qui doit être comblé. © Mathilde Picard/Vert

Le bateau longiligne restera dix-huit mois dans cette zone plus urbaine, avant de s’installer à l’entrée de la Vieille-Oise remblayée. «Quand je reviendrai, l’eau ne coulera plus, elle sera morte, déplore Hélène. Moi, j’ai perdu. Mais je veux que mon exemple serve à mobiliser pour éviter que d’autres endroits soient détruits sur le tracé.»

Les coupes des arbres au bord du vieux bras de l’Oise ont déjà commencé. «Je grimpais dedans quand j’étais petite. Lorsque j’ai montré les dégâts à ma famille, tout le monde avait les larmes aux yeux», raconte Claire. Pour cette militante, les mesures de compensation écologique mises en avant par la Société du canal «sont absurdes». Elles reposent sur l’idée qu’une destruction de la biodiversité causée sur une partie du chantier peut être contrebalancée par des plantations à un autre endroit.

Nat ne décolère pas : «On détruit des zones qui sont là depuis des centaines de milliers d’années, avec des essences adaptées au milieu fluvial, pour replanter en six mois des arbres qui ne sont pas forcément faits pour ce milieu.» Selon elle, les exemples de compensations qui ne marchent pas sont nombreux sur le tracé du futur canal : «À Chiry-Ourscamp, ils replantent des arbres chaque année et, à chaque fois, ils meurent car la zone est trop humide.»

En attendant, «plus de 300 espèces en danger sont menacées», explique Claire. Les opposant·es ont porté plainte contre la Société du canal pour délit d’atteinte aux espèces protégées et ont déposé un recours au tribunal administratif d’Amiens (Somme) pour contester l’autorisation environnementale d’une partie du tracé. Sur toutes les lèvres : le coût de l’infrastructure, initialement estimé à 5 milliards, et rehaussé à 7,3 milliards d’euros.

L’hydrologue Agnès Ducharme et Hélène, dont la péniche a dû quitter son emplacement. © Mathilde Picard/Vert

À l’occasion d’une table ronde, Agnès Ducharme, hydrologue et chercheuse au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), revient sur les 20 millions de mètres cubes nécessaires au remplissage du canal. «Cette infrastructure est comme une piscine géante», illustre-t-elle. L’eau sera pompée dans l’Oise l’hiver pour le remplir et s’assurer qu’un niveau d’eau suffisant permette la circulation des bateaux.

«Avec le changement climatique, il y aura une baisse du débit de l’Oise de 5 à 50% l’été d’ici la fin du siècle, explique la scientifique. «Cela remet en cause le bon fonctionnement de l’ouvrage.» La région est déjà touchée par des alertes sécheresse : dans ces conditions, pomper l’eau pour un canal signifie qu’«il y en aura moins pour les écosystèmes, pour les exploitations agricoles, et que la qualité de la ressource sera dégradée pour les habitants», liste la chercheuse.

En plus du pompage, la Société du canal a prévu une réserve d’eau de 14 millions de mètres cubes pour alimenter le canal lorsqu’il atteindra ses niveaux les plus bas. C’est 22 fois la quantité de stockage de la mégabassine de Sainte-Soline. De quoi tisser des liens entre les luttes. Un nouveau rassemblement a été annoncé pour l’été prochain.

*Les personnes citées par leur seul prénom n’ont pas souhaité donner leur nom.

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