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Cancer du sein, fausses couches… Exposées à un gaz toxique, ces salariées de Tetra médical veulent faire reconnaitre la responsabilité de leur employeur

En Ardèche, le personnel du laboratoire médical a été exposé pendant des décennies à l’oxyde d’éthylène, un gaz toxique. Le 30 mars, cinq ex-salariées ont déposé un dossier au tribunal judiciaire de Privas pour demander la reconnaissance de leurs pathologies en maladies professionnelles. Vert y était.
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Sur les marches du tribunal judiciaire de Privas (Ardèche), lundi 30 mars, la voix de Carole Talancieux vibre de rage : «C’est douloureux d’entendre “On ne reconnaît pas”, “On ne reconnaît pas”, alors qu’on sait, nous, à quoi on a été exposées. Et encore, même quand on obtiendra la reconnaissance, quand prendra-t-on en compte notre vie d’après ? À 44 ans, j’ai eu un cancer ; j’en ai pour dix ans de traitements hormonaux.»

Les yeux de cette ancienne assistante commerciale regardent, fixes, vers un but invisible. Employée pendant deux ans par le laboratoire Tetra médical, à Annonay (Ardèche), elle ne s’imaginait pas lutter sur les bancs d’un tribunal à cause de son emploi. Avec quatre ex-collègues, elle a déposé un dossier pour obtenir la reconnaissance de sa pathologie en maladie professionnelle. Le délibéré dans cette affaire est attendu le 28 mai prochain.

Tribunal judiciaire de Privas (Ardèche), le 30 mars 2026. Angélique Duchamp, Cathy Guironnet, Carole Talancieux et Isabelle Boudra, ex-salariées de Tetra médical, et Guy Rousset, syndicaliste. © Giovanni Simone/Vert

Retour en 2023. Elle apprend l’histoire de sa collègue, Cathy Guironnet. Cette dernière, employée du contrôle qualité chez Tetra médical depuis 1988, vient d’obtenir la reconnaissance en maladie professionnelle auprès du Fonds d’indemnisation des victimes de pesticides (FIVP) pour un cancer du sein. Stupéfiée par le nombre de malades parmi ses collègues et leurs enfants, Cathy Guironnet toque alors à la porte de la branche d’Annonay du syndicat CGT. Elle tombe sur Guy Rousset, syndicaliste engagé autour du scandale de l’amiante dans son usine, en 1996. Il sait comment mener une mobilisation pour la santé au travail.

Guy Rousset prend contact avec les ancien·nes salarié·es de Tetra, entreprise liquidée pour motif économique en 2022, et organise une réunion publique d’information début 2023. Une décision qui déclenchera la mobilisation de toutes les anciennes collègues de Cathy Guironnet. «Au début, j’étais là pour soutenir Cathy, je trouvais ça scandaleux, se souvient Carole Talancieux. Après, j’ai fait une mammographie par acquis de conscience…» À la réception du résultat, l’ancienne assistante commerciale tombe de nues : elle est frappée par un cancer du sein.

Cancers, fausses couches et surdité

Au sein de l’usine ardéchoise, un scandale sanitaire éclate. Ici, on produisait du matériel médical à usage unique, notamment des compresses non tissées, qu’on stérilisait à l’aide de l’oxyde d’éthylène, un gaz reconnu cancérogène, mutagène et toxique pour la reproduction (CMR) par la réglementation de l’Union européenne. L’oxyde d’éthylène était déjà reconnu comme «toxique» par une circulaire du ministère de la santé de 1979, et il a été classé comme cancérogène par le Centre international de recherche sur le cancer (Circ) en 1994.

Le laboratoire Tetra médical à Annonay, en Ardèche, à l’abandon depuis sa liquidation en 2022. © Giovanni Simone/Vert

L’audience au tribunal de Privas est la dernière des étapes de cette lutte : les cinq salariées de Tetra médical qui s’y retrouvent espèrent obtenir la reconnaissance en maladie professionnelle pour des cancers, des fausses couches ou de la surdité. Cette reconnaissance a été rejetée par le FIVP et elles cherchent maintenant un deuxième avis auprès d’un Comité régional de reconnaissance des maladies professionnelles (CRRMP). Si elles insistent, c’est que quatre collègues ont déjà obtenu gain de cause, et qu’elles mènent ce combat depuis plus de trois ans.

Pour la stérilisation chez Tetra médical, les produits étaient insérés et emballés dans des autoclaves, des récipients hermétiques qui résistent à des pressions élevées. Ces derniers étaient remplis de gaz, avant qu’il soit expulsé vers l’extérieur. Une partie restait néanmoins dans les cartons et une phase de désorption – un temps nécessaire pour que les résidus de gaz s’envolent – devait être observée dans des pièces appropriées. Au contrôle qualité, Cathy Guironnet ouvrait certains colis pour vérifier la production. Problème : ils étaient ouverts avant la fin de la désorption, par des salariées qui ne portaient presque pas de protections. «On savait qu’on utilisait ce gaz, mais on n’en connaissait pas bien les effets, soupire Cathy Guironnet. La direction nous disait que c’était un gaz lourd, qui restait près du sol, et donc qu’il n’y avait pas de danger.»

«On me demandait même de nettoyer les filtres VMC»

Selon les témoignages de plusieurs de ses collègues, les colis étaient entreposés un peu partout dans l’entreprise, dans les couloirs et les espaces communs. «Je faisais le ménage de 2002 à 2009, rappelle Monique Roche, elle aussi à l’audience pour une reconnaissance en maladie professionnelle. On me demandait même de nettoyer les filtres VMC ; comment voulez-vous qu’il n’y ait pas de gaz là-dessus ?» À la liquidation de l’usine, des tests sanguins sur douze salarié·es ont donné des résultats ahurissants, avec des taux de HEV, marqueur biologique de l’oxyde d’éthylène, 7 à 30 fois plus élevés que la norme de référence.

En 2023, quand l’affaire est rendue publique lors d’une réunion organisée par la CGT, le parquet de Privas s’en saisit et ouvre une enquête pour mise en danger de la vie d’autrui contre la direction de Tetra médical. Celle-ci a été reprise par le pôle de santé publique du parquet de Marseille (Bouches-du-Rhône), et l’instruction est toujours en cours.

En juillet 2025, le personnel de Tetra a obtenu des prud’hommes d’Annonay la reconnaissance du préjudice d’anxiété. Ce concept juridique désigne la souffrance psychologique éprouvée par une personne du fait de l’incertitude de développer une maladie grave en raison de son exposition à un risque. Entre-temps, quatre dossiers avaient acquis la reconnaissance en maladie professionnelle, et trois enfants de salariées avaient vu leurs maladies reconnues en lien avec l’exposition de leurs mères. Sept autres procédures sont toujours en cours pour des enfants, et de nombreux dossiers de reconnaissance en maladie professionnelle ont été déposés, dont les cinq évalués à Privas le 30 mars.

Sur le plan médical, le Groupement d’intérêt scientifique sur les cancers d’origine professionnelle d’Avignon (Giscop84) a mis en place un suivi postprofessionnel et postexposition pour les ancien·nes salarié·es, en lien avec la Santé au travail du Haut-Vivarais et le centre de santé des Cévennes, à Annonay.

«Si ce n’était que pour moi, j’aurais peut-être lâché»

Il s’agit d’un cas très rare de suivi collectif, ce droit étant d’habitude accordé aux salarié·es sur la base de dossiers individuels. «Nous venons d’avoir confirmation de la Dreets [la Direction régionale de l’emploi, de l’économie, du travail et de la solidarité, NDLR] qu’ils financeront les quinze premiers mois de ce suivi collectif, pour les actes non-médicaux qui ne sont pas déjà remboursés par» l’Assurance maladie, confirme Noémie Zapata, ingénieure de recherche au Giscop84. L’idée du suivi, poursuit-elle, «est de garantir un accès effectif à ce droit, parce que, individuellement, les salariés peinent à faire les démarches, et qu’il y a un manque d’information sur cette possibilité».

Les témoignages sont unanimes : sans l’alerte lancée par Cathy Guironnet, personne n’aurait relié les maladies à l’exposition à l’oxyde d’éthylène. Pourtant, les signaux étaient là : plusieurs proches, employé·es aussi chez Tetra, sont décédé·es jeunes de cancers ; de nombreuses fausses couches ont été observées ; ainsi que des vertiges ou plusieurs IVG à cause de malformations des enfants.

Par ailleurs, certaines maladies n’ont jamais été mises en avant, même après que le scandale a été rendu public, à cause de la lourdeur des dossiers. Trois ans après, les anciennes employées sont toujours sur le pont, et ont réussi à créer de forts liens de solidarité. «C’est grâce à la mobilisation des ex-Tetra que les syndicats, les collègues chercheurs et les avocats se sont lancés. Sans elles, il n’y aurait rien eu», reconnaît Annie Thébaud-Mony, fondatrice du Giscop84. «Si ce n’était que pour moi, j’aurais peut-être lâché, abonde Carole Talancieux. Mais mes sœurs étaient enceintes quand je travaillais chez Tetra. Si mes neveux et nièces avaient été touchés à cause de cela, je ne me le serais jamais pardonné.»

Tetra était une entreprise familiale, qui reposait sur la cooptation. «J’y ai travaillé avec mon frère, illustre Monique Roche. Puis mon fils, ma fille et ma belle-fille sont venus aussi.» La mobilisation est d’autant plus forte, et particulièrement chez les femmes, que ces personnes pourraient être touchées par l’intoxication à l’oxyde d’éthylène.

Culpabilité

Pour Giovanni Prete, maître de conférence à l’université Sorbonne-Paris Nord, ce n’est pas une surprise : «Dans tous les cas que nous suivons, ce sont surtout les femmes qui se battent pour la reconnaissance des maladies. C’est une prolongation de l’acte de soin, que les femmes sont le plus souvent encouragées à réaliser.» L’ingénieure de recherche Noémie Zapata, qui s’occupe de la mise en place du suivi médical au Giscop, renchérit : «Dans les scandales liés à la santé et à l’environnement, ce sont souvent les femmes qui lancent la mobilisation. C’est ce qui est arrivé aux États-Unis dans une usine de stérilisation qui employait également de l’oxyde d’éthylène.»

Giovanni Prete travaille avec Jean-Noël Jouzel, chercheur à Sciences Po Paris, sur les maladies des enfants en lien avec l’exposition des parents aux pesticides. Ils ont observé un non-recours massif aux fonds d’indemnisation dans le cas des victimes de pesticides, essentiellement lié à un sens de culpabilité. «Tetra médical est une exception par sa mobilisation collective, observe Giovanni Prete. Les ouvrières ont su créer cette solidarité, et ont aussi eu la chance de rencontrer très vite un syndicaliste impliqué dans la lutte contre l’amiante, et le Giscop84…»

Mais les procédures longues et complexes pèsent sur la vie des anciennes employées, déjà aux prises avec leurs maladies. Angelique Duchamp, assistante commerciale de 2005 à 2016 chez Tetra, a brutalement perdu l’ouïe d’une oreille, en 2018, après avoir quitté l’entreprise. Elle souffre d’acouphènes et de vertiges, et a fait plusieurs fausses couches entre 2016 et 2017. «En tant que mère, je ne peux que culpabiliser, regrette-t-elle. J’ai été enceinte chez Tetra médical, quand même. Je me dis que j’aurais dû m’informer avant, même si je sais que c’est de la responsabilité de l’entreprise. La reconnaissance, elle sert à ça aussi, pour se défaire de la culpabilité. Et pour pouvoir dire à mes enfants, un jour, qu’il y a des choses moches mais qu’il y a une justice, aussi.»

Contacté·es, ni les avocat·es des liquidateurs ni l’ancienne direction de Tetra médical n’ont donné suite à nos demandes d’entretien.

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