À peine élu·es, nombre de maires de droite et d’extrême droite ont pris la même première mesure : rétablir l’éclairage public la nuit. «J’imagine qu’il y a un compteur quelque part, donc j’irai et je rallumerai», avait promis le nouvel édile de Bordeaux (Gironde), le macroniste Thomas Cazenave, lors d’un débat télévisé qui l’opposait au sortant (Les Écologistes) Pierre Hurmic. C’est désormais chose faite. Au moins 20 autres communes telles que Carcassonne (Aude), Clermont-Ferrand (Puy-de-Dôme) ou encore Poitiers (Vienne) – la plupart anciennement à gauche – ont emboîté le pas. D’autres, comme Strasbourg (Bas-Rhin), pourraient bientôt s’ajouter à la liste.

En France, environ 62% des municipalités éteignent leurs lampadaires la nuit, selon les chiffres du Centre d’études et d’expertise sur les risques, l’environnement, la mobilité et l’aménagement (Cerema). Cette pratique vise le plus souvent à réduire la consommation d’énergie, surtout depuis le début de la guerre en Ukraine en 2022, mais aussi à limiter la pollution lumineuse. Sauf que des maires associent l’obscurité à l’insécurité et considèrent qu’avec de la lumière il y aurait moins de cambriolages et d’incivilités. «La lumière est ce qui fait le plus fuir les agresseurs», avait notamment déclaré dans une vidéo de campagne la candidate d’extrême droite à la mairie de Paris, Sarah Knafo.
Cet argument a cependant été démenti par une étude publiée en février. La doctorante en économie de l’environnement Chloé Beaudet a analysé les statistiques de la délinquance des communes de plus de 1 500 habitant·es entre 2017 et 2023. Elle a démontré qu’éteindre la lumière la nuit en ville n’augmentait pas les «dégradations et destructions volontaires, violences sexuelles, vols non violents, vols de véhicules et d’accessoires ainsi que le trafic et usage de stupéfiants».
«Cette mesure est avant tout un symbole de rupture, explique la sémiologue Nataly Botero. Les nouveaux maires veulent faire comprendre qu’avec la lumière, ils sortent la ville de la pénombre des politiques de leur prédécesseur.» Elle souligne également que la lumière fait partie de l’imaginaire de la modernité et qu’en éteignant les lampadaires, on procèderait à une régression. «On en revient au discours selon lequel l’écologie est arriérée, associée à l’image de vie dans une caverne et à la bougie», analyse-t-elle.
Une altération des comportements
Par ailleurs, les effets de l’éclairage sur la biodiversité ont été démontrés. Dans un rapport de 2019, l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) assure qu’il «induit des déséquilibres sur les écosystèmes». À force de vivre sous la lumière 24h/24, la faune et la flore voient leur rythme biologique se désynchroniser. Les animaux ne savent plus à quel moment ils doivent se reposer ou chasser. Quant aux végétaux, une exposition prolongée les maintient en activité photosynthétique – processus par lequel les plantes absorbent la lumière –, ce qui les épuise et modifie leurs cycles saisonniers.
«C’est comme pour les humains, si vous êtes dans le jour toute la journée et que la nuit on vous met aussi de la lumière, vous n’allez pas apprécier très longtemps», détaille Ségolène Travichon, directrice adjointe de la Ligue pour la protection des oiseaux (LPO) de Bourgogne-Franche-Comté. Des études montrent par ailleurs que l’éclairage nocturne altère la santé physique et mentale des humain·es, augmentant les risques de dépressions et de cancers.
Certaines espèces, comme les oiseaux migrateurs, sont naturellement attirées par les sources lumineuses. Elles utilisent habituellement les étoiles et la lune pour s’orienter lors de leurs déplacements. L’ajout d’éclairages artificiels perturbe ce repérage. Désorientés, les oiseaux dévient de leur trajectoire et peuvent mourir d’épuisement. Les lampadaires constituent aussi de véritables pièges pour les insectes. En s’y regroupant massivement, ils deviennent des proies faciles pour leurs prédateurs, ce qui contribue fortement à leur déclin.
À l’inverse, d’autres espèces sont lucifuges – elles fuient la lumière –, comme les chauves-souris ou les crapauds, et refusent de traverser une zone éclairée. Avec l’éclairage nocturne, elles risquent d’abandonner leur habitat, de s’isoler et de ne plus se reproduire. C’est ce qui inquiète Ségolène Travichon et les membres de la LPO de Besançon (Doubs).
Une menace pour les espèces protégées
Ici, le nouveau maire Ludovic Fagaut (Les Républicains) a décidé d’illuminer de nouveau la citadelle, classée monument historique et soumise à un arrêté préfectoral de protection de biotope – un type d’aire protégée. Celui-ci interdit toute perturbation des espèces entre le 15 février et le 15 juin, mais ne considère pas la pollution lumineuse. Dans les falaises et les remparts s’abritent une trentaine d’animaux protégés, dont des hiboux grands-ducs et des faucons pèlerins. On trouve aussi une espèce de chauve-souris, le grand rhinolophe, pour qui la moindre pollution lumineuse est source d’inconfort.

«Le maire a pris cette décision au pire moment, en pleine période de nidification, souligne Ségolène Travichon. En modifiant leurs repères avec l’éclairage, on risque d’avoir un taux d’éclosion plus faible, tout comme celui de la survie des plus jeunes.» Si la lumière persiste, ces espèces pourraient quitter les lieux. Pour le moment, la LPO a observé que le hibou grand-duc avait abandonné sa première ponte, sans pouvoir assurer que cela avait un lien direct avec l’éclairage nocturne.
À la suite des préoccupations exprimées par des scientifiques dans une lettre adressée au maire, celui-ci a quelque peu revu son dispositif et y a apporté des ajustements afin de «mieux prendre en compte les enjeux liés à la biodiversité». Il prévoit notamment de laisser dans l’obscurité l’arrière du site, zone de départ des chauves-souris, et de supprimer l’éclairage des falaises, où nichent les faucons pèlerins et les hiboux grands-ducs.
Lumière rouge et détection de mouvement
D’autres approches permettent de concilier sentiment de sécurité et préservation de la biodiversité. À Besançon, l’ancienne équipe municipale avait engagé une modernisation du système d’éclairage en collaboration avec des écologues. Basé sur des LED, ce dispositif repose sur des points lumineux à intensité modulable, afin de limiter les perturbations pour la faune. Sa mise en service, prévue d’ici la fin de l’année, reste d’actualité malgré l’alternance municipale.
Par ailleurs, l’installation de lampadaires à détection de mouvement, la réduction des plages horaires d’éclairage ou encore l’utilisation de la végétation comme masque constituent autant de solutions envisageables. «Plus on peut être dans le noir, mieux c’est», rappelle Ségolène Travichon. Peut-être que des municipalités s’inspireront aussi de la ville danoise de Gladsaxe qui, chaque nuit, est plongée dans une lumière rouge, dont la longueur d’onde est moins perturbante pour les chauves-souris.
À lire aussi
-
«Des millions d’euros économisés» : à Montpellier, un plan anti-pollution lumineuse sur mesure qui fait consensus
Des étoiles plein les cieux. La réduction de l’éclairage public suscite parfois des crispations, mais pas à Montpellier. Le «Plan lumière» de la métropole héraultaise, massivement approuvé par la population, a permis d’économiser des millions d’euros et de protéger la biodiversité. Vert vous donne la recette de ce succès. -
Pollution lumineuse : les policiers peuvent désormais verbaliser les commerces qui restent allumés la nuit
Éteins la nuit. Entré en vigueur ce lundi, un décret vise à rendre plus efficaces les sanctions pour non-extinction des publicités lumineuses, enseignes et vitrines entre 1h et 6h du matin.