«Avec le changement climatique, le corps s’habitue très vite, et on oublie qu’en hiver on devrait avoir froid», remarque le prévisionniste de Météo-France Corentin Perrot. Cela fait 44 jours que les températures sont au-dessus des normales saisonnières en France, selon l’institution. Alors qu’il devrait faire en moyenne 10 degrés (°C) l’après-midi sur la moitié nord de l’Hexagone en ce mois de février, et 13°C sur la moitié sud, Paris atteindra 19°C ce mercredi, et il fera 21°C à Biarritz (Pyrénées-Atlantiques). Mardi, il faisait même 24°C à Nîmes (Gard) et 26°C à Pau (Pyrénées-Atlantiques).
Nous vivons donc des températures environ 10°C au-dessus des normales de saison. Or, ces normes de Météo-France sont mises à jour tous les dix ans, elles prennent donc déjà en compte le réchauffement climatique global. La France se réchauffe plus vite que la moyenne mondiale et le seuil des 25°C est franchi de plus en plus tôt dans l’année.

Un faux printemps qui dure aussi longtemps, «ce n’est arrivé qu’une seule fois depuis le début de nos relevés, en octobre 1994, avec 46 jours consécutifs», précise Corentin Perrot. Dans un contexte de réchauffement global de la planète, «les épisodes froids en hiver deviennent de moins en moins intenses, fréquents et durables et, a contrario, les épisodes chauds deviennent plus fréquents, plus durables et plus intenses», détaille-t-il encore.
Cette douceur exceptionnelle est liée à la série de jours de pluie consécutifs la plus longue mesurée en France depuis le début des mesures en 1959. Les précipitations n’ont pas cessé sur le pays entre le 14 janvier et le 22 février, soit 40 jours d’affilée. Elles ont provoqué une situation de crue généralisée et 294 communes seront déclarées en état de catastrophe naturelle, a annoncé le premier ministre Sébastien Lecornu, mardi.
«Le fait qu’il ait beaucoup plu contribue à cette douceur, analyse Corentin Perrot. La recrudescence de perturbations venues de l’ouest a apporté de l’air de l’Atlantique, qui est globalement assez doux.» L’océan a «un effet radiateur» sur l’atmosphère, qui réchauffe l’air amené sur la France par les dépressions.
Les courants venus de l’ouest, voire du sud-ouest, ont ainsi contribué à maintenir des températures dignes d’un mois de mai, en plein cœur de l’hiver ; et la pluie a empêché l’installation d’un éventuel froid polaire venu du nord.
«La végétation recommence à penser qu’on est au printemps»
Résultat : une double inquiétude pour les agriculteur·ices. Celles et ceux dont les cultures ont été inondé·es par les crues historiques de ces dernières semaines redoutent l’asphyxie des racines des arbres, le pourrissement des céréales ou des semis, qui seront plus tardifs en raison des sols gorgés d’eau. Dans le sud, c’est plutôt la longue période de douceur qui est redoutée, car elle provoque une floraison précoce des végétaux. En cas de gel au printemps, ils sont d’autant plus vulnérables qu’ils se sont développés.

Dans la moitié sud de la France, «les oiseaux et les crapauds se remettent à chanter, certains arbres ont des bourgeons, la végétation recommence à penser qu’on est au printemps, observe l’agroclimatologue Serge Zaka. On est passé au-dessus du seuil végétatif des plantes, c’est-à-dire que la température à laquelle elles poussent a été dépassée pendant plusieurs jours.» Même certaines cultures de colza sont montées en fleurs.
«Le manque de soleil pèse, et c’est compréhensible de se réjouir de son retour, mais on n’est pas les seuls sur cette planète, les écosystèmes, eux, subissent l’assaut du climat», appuie le scientifique.
Le réchauffement climatique accroît le risque de floraison précoce
Les premiers concernés sont les amandiers et les abricotiers, qui se réveillent plus tôt que d’habitude. Une source de stress pour leurs propriétaires, car ils deviennent plus fragiles face au froid, et le gel peut survenir jusqu’au mois de mai. Cette vulnérabilité concerne tous les arbres et est exponentielle. C’est le cas du bourgeon du plaqueminier – l’arbre à kakis. Il peut résister jusqu’à -12°C. Sa résistance au froid passe à -7°C lorsqu’il gonfle avec de l’eau et de la sève, puis à -2°C quand il s’ouvre. Pour finir à -0,5°C quand le fruit apparaît.
«Des floraisons précoces sont survenues en 2021, 2022 et 2023, avant c’était une fois tous les dix ans, déplore Serge Zaka. Avec le changement climatique, le gel est moins fort mais les arbres sont plus sensibles en raison de ces floraisons qui avancent plus vite, donc ça génère des dégâts supplémentaires.»
Il y a bien des solutions ponctuelles une fois que le froid s’abat sur les cultures, comme l’installation de bougies, utilisées dans les vignes. Mais, avec ces mesures-pansements, «les coûts de production augmentent et on reste moins compétitifs», remarque l’agroclimatologue. Il ne reste plus qu’à espérer des conditions météorologiques favorables à un retour du froid dans les prochaines semaines. Il permettrait de ralentir le développement des végétaux, «mais un froid raisonnable, sans gel !», voudrait Serge Zaka.
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