Reportage photo

«Personne ne m’a jamais informé» : à Reims, des habitants face aux rejets toxiques d’un géant des bouteilles de champagne

Fumée tue. La verrerie Owens Illinois (O.I.), qui fabrique à Reims des millions de bouteilles pour des maisons de champagne, rejette des quantités phénoménales de polluants dans l’atmosphère. Parmi ceux-ci se trouve l’arsenic : un élément chimique cancérogène. La population est laissée dans l’ignorance. Tour de quartier.
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En ce dimanche matin de février, à Reims (Marne), des joggeur·ses courent le long du canal de l’Aisne à la Marne. En arrière-plan se dressent deux immenses cheminées : celles de l’usine de fabrication de bouteilles de champagne Owens Illinois (O.I.). Aucune fumée ne s’en échappe ou, du moins, rien n’est visible à l’œil nu.

L’usine Owens Illinois (O-I) à Reims, le 26 février 2026. © Yann Castanier/Vert

Pourtant, d’après l’enquête de Vert, le site industriel rejette en continu quantité de substances toxiques, outrepassant parfois les normes auxquelles il est soumis. Ces émissions pourraient présenter un risque sanitaire pour la population, lié notamment à une substance cancérogène, l’arsenic, d’après une étude exclusive à laquelle Vert a eu accès.

À l’ouest et au nord de l’usine se trouvent des quartiers résidentiels : les anciens pavillons ouvriers. Une zone qui se situe dans le périmètre d’exposition potentielle aux rejets de l’usine, qui se dispersent par voie aérienne et se déposent dans les sols. Didier, 64 ans, possède le premier pavillon devant l’entrée de l’usine, avenue Thomas Legrand. Il y habite depuis 1997. Lorsque nous lui apprenons la réalité de la contamination, ses yeux s’écarquillent : «Personne ne m’a jamais informé.»

Le quartier de la verrerie, à deux pas de l’usine. © Yann Castanier/Vert

En remontant l’avenue, une supérette fermée au store défoncé et un kebab qui n’ouvre qu’à 18h affichent leur fierté de se trouver à proximité du lieu de production. Les magasins portent les noms de Kebab verrerie, Supérette verrerie… L’école maternelle se situe quelques dizaines de mètres plus loin. Devant celle-ci, un panneau «Quartier de la verrerie».

«On sentait le soufre quand on était gamin»

Au cœur de celui-ci, Berthold, 68 ans, a toujours vécu ici. Dans le passé, l’usine façonnait les identités. «On y travaillait de père en fils. Mes frères et beaux-frères y bossaient. Maintenant, juste un de mes gendres.» Quand on lui parle de pollution, il se remémore : «On sentait le soufre quand on était gamin et qu’on jouait dans la rue.» Dans le jardin à l’arrière de sa maison, il entretient un potager, seulement l’été : «Des tomates et des salades.» Un problème, car l’arsenic s’accumule dans le sol et contamine les humain·es par l’alimentation. Berthold ne le savait pas.

Berthold a toujours vécu dans ce quartier. © Yann Castanier/Vert

Même chose pour ses voisin·es, à quelques rues de là, que nous trouvons en train de jardiner. Le petit Brighton, 4 ans, a les mains dans la terre pendant que sa mamie bine avec son père, Wilfrid. Ce dernier raconte : «Je travaille en méthanisation. Ici, ça ne pousse même pas avec du digestat», un engrais issu du processus de méthanisation.

Face à la maison de quartier Espace verrerie, une fresque murale enfantine écaillée évoque l’industrie de manière naïve : une usine aux toits pointus et des bouteilles portées dans un chariot. Comme pour faire oublier une réalité. Le nom d’une rue porte celui de l’un des fondateurs, Firmin Charbonneaux. Il a été propulsé bienfaiteur de la ville.

Michelle et Wilfrid, mère et fils, jardinent dans le quartier de la verrerie, à quelques dizaines de mètres de l’usine. © Yann Castanier/Vert

Plus haut dans le quartier, Clémence, 27 ans, et son compagnon ont acquis un petit pavillon il y a tout juste un an. Son visage s’affaisse légèrement lorsqu’elle apprend la contamination : «On aurait aimé savoir quand on a acheté.» Toutes les personnes rencontrées ignoraient la situation. Julie, 32 ans, qui vit dans un des immeubles qui jouxtent l’usine et amène ses enfants jouer dans le parc le week-end ; Martine, 67 ans, fière d’avoir un balcon ; et aussi Carlos, Roselyne, Michel, David…

Elom, 37 ans, a bien remarqué qu’il était parfois malade : «Je suis allé à l’hôpital pour un problème respiratoire. Hier, on a parlé avec mon frère de l’odeur qui sort des cheminées.»

Elom aussi vit dans le quartier. L’odeur des cheminées l’interpelle. © Yann Castanier/Vert

Bruno habite une petite maison depuis les années 1990, à 400 mètres à vol d’oiseau de l’usine. Il essaie de se rassurer : «Mais les filtres fonctionnent, en général. Dans le temps, il y avait une poudre blanche sur les meubles de jardin. Ça fumait. On voyait. Ce qui m’étonne, c’est votre enquête alors que ça ne fume plus [il semblerait que la fumée soit moins visible qu’auparavant, NDLR]. Le monsieur d’en face, décédé à 96 ans, a toujours vécu là.»

Le long du canal, au sud de l’usine, un panneau annonce l’«écoparc» d’activités Farman. Il est surplombé par… les deux cheminées d’O-I.

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