Révélations

Arsenic et gaz toxique : à Reims, enquête sur les rejets troubles d’un poids lourd de la fabrication de bouteilles de champagne

Tousser le bouchon. Le géant américain de l’emballage en verre, Owens-Illinois (O-I), fabrique sur son site de Reims (Marne) des dizaines de millions de bouteilles de champagne chaque année. Une production prestigieuse qui cache un lourd coût environnemental – voire sanitaire – pour la population vivant à proximité de l’usine, révèle Vert sur la base de ressources publiques et de documents exclusifs.
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C’est un breuvage qui fait la renommée de toute une région. Avec ses fines bulles et sa robe d’or, le champagne séduit et s’exporte aux quatre coins du monde pour un montant global de 3,8 milliards d’euros en 2024, d’après le service statistique des douanes (DSECE). Mais ce commerce ne pourrait pas tourner sans un acteur méconnu du grand public : le groupe américain Owens-Illinois (O-I), premier producteur d’emballages en verre au monde.

L’usine Owens Illinois (O-I) à Reims (Marne), le 22 février 2026. © Yann Castanier/Vert

De son usine implantée au sud de Reims (Marne), non loin des vignobles, sortent chaque année plus de 300 millions de bouteilles. Une production qui approvisionne une grande partie du marché champenois : jusqu’à 50% en 2022, selon le média spécialisé Vitisphère. Le sigle de l’entreprise apparaît sous les flacons de marques aussi renommées que Mumm, Moët et Chandon ou Nicolas Feuillatte.

Derrière les bulles, la pollution

Derrière cette activité associée à l’image du luxe se cache une autre réalité : le largage dans l’atmosphère, par tonnes, d’un ensemble de substances, où se mélangent des toxiques pour les voies respiratoires, des métaux pouvant s’accumuler dans les sols et des composés cancérogènes. Le site rémois de la multinationale aux 6,5 milliards de dollars (5,78 milliards d’euros) de chiffre d’affaires en 2024 fait ainsi partie «des quinze émetteurs les plus impactants de la région sur la qualité de l’air», souligne la Direction régionale de l’environnement (Dreal) du Grand Est, dans un rapport d’octobre 2025.

Elom, 37 ans, habite dans le quartier de la verrerie. L’odeur des cheminées l’interpelle. © Yann Castanier/Vert

Au point d’avoir des conséquences sur la santé des populations riveraines ? Pour le savoir, Vert a compilé des dizaines de rapports officiels publics et collecté autant de documents exclusifs. Pour obtenir certains d’entre eux, nous avons dû saisir la Commission d’accès aux documents administratifs (Cada), seul recours face au refus opposé par les services de l’État de nous communiquer certaines informations.

Comptes rendus d’inspection, bilans d’émissions atmosphériques, étude interne… Notre enquête révèle que les polluants rejetés par le site industriel dans l’air sont susceptibles d’engendrer un risque sanitaire supérieur à ce qui est toléré en France. Sans qu’à aucun moment la population ait été informée. «Nous n’en avons jamais entendu parler. Mais c’est plutôt inquiétant, lâche Benoît Pannetier, président de l’association Air Environnement Grand Reims. Je vais parler aux adhérents et je ne doute pas que cela fera réagir.»

Des rejets hors de contrôle

Pour fabriquer ses bouteilles, O-I doit chauffer la matière première, notamment du calcin, un verre pilé recyclé, à très haute température dans de grands fours. Ce procédé de fusion relargue des fumées chargées en particules, censées être traitées avant rejet dans l’air extérieur. Ces émissions de polluants sont autorisées par l’État, dans la mesure où elles respectent certaines limites. Mais ces limites ont été largement franchies par l’industriel étasunien en 2023.

O-I est le premier producteur d’emballages en verre au monde. © Yann Castanier/Vert

Cette année-là, le système de traitement des fumées, censé en réduire la teneur en substances toxiques, a cessé de fonctionner pendant 629 heures, soit près d’un mois au total. Une durée en «mode dégradé» 2,5 fois supérieure au seuil maximal accepté, fixé à 250 heures par an par la préfecture de la Marne. Conséquence : des quantités anormalement élevées de composés nocifs ont pu se disperser dans l’environnement sans aucune filtration préalable. Alertée par ces dysfonctionnements, la Dreal a contraint l’industriel à réaliser une étude d’évaluation des risques sanitaires (ERS). Un document exclusif que Vert s’est procuré.

Métaux lourds, composés organiques volatils, résidus d’hydrocarbures, acides… «À partir du bilan des émissions du site étudié, l’ERS permet de modéliser des concentrations [de polluants] dans les milieux environnementaux, explique Guillaume Karr, expert en santé environnementale à l’Institut national de l’environnement industriel et des risques (Ineris). Cette démarche prospective vise à identifier les expositions et les risques attribuables au site.» Cette étude couvre un périmètre de 6,24 kilomètres carrés situé dans «le rayon d’influence des émissions atmosphériques» de l’usine, sur les communes de Reims et de Cormontreuil, comprenant des zones résidentielles, des champs agricoles, le jardin communautaire potager du secteur du bois de l’Aumône, le parc des expositions et le collège Paul Fort.

Selon ces modélisations, les rejets du site pourraient entraîner des dépassements de la valeur cible de l’arsenic pour la qualité de l’air sur une partie de la zone étudiée. © Étude d’évaluation des risques sanitaires du site O-I Reims. Février 2025. Bureau d’études Apave

«Ici, il y a deux expositions possibles : l’inhalation d’air pollué et les dépôts de particules sur le sol, pose Laure Laffont, ingénieure de recherche en chimie de l’environnement à l’université Paul-Sabatier de Toulouse. Dans ce dernier cas, cela peut se traduire, par exemple, par des enfants qui mettent leur main à la bouche après avoir joué par terre, ou par la consommation de fruits et légumes contaminés par les retombées.» Parmi les plus de 30 substances prises en compte dans l’étude, une semble particulièrement préoccupante : l’arsenic, un métal associé à plusieurs types de cancers.

Selon les modélisations présentées dans l’étude, les rejets du site pourraient entraîner des dépassements de la valeur cible de l’arsenic pour la qualité de l’air sur une partie de la zone étudiée. Fixée par l’Union européenne à 6 nanogrammes par mètre cube (ng/m3), cette limite vise à «réduire au minimum les effets nocifs» de ce composé pour lequel «il n’existe pas de seuil identifiable au-dessous duquel [il] ne présente pas de risque pour la santé des personnes», acte une directive de 2004.

Berthold, habitant du quartier de la verrerie à Reims, près de l’usine O-I. © Yann Castanier/Vert

D’après l’ERS, la concentration d’arsenic attribuable aux émissions du site pourrait atteindre jusqu’à 11,3 ng/m3 dans l’air à proximité d’immeubles d’habitation situés à 370 mètres au nord-ouest du point de rejet. Un taux 28 fois supérieur à la moyenne des concentrations/taux relevés en contexte industriel, et 113 fois plus important que les valeurs moyennes détectées en contexte urbain, en France, selon les données publiées par l’Ineris en 2024.

«Ces sujets-là sont sensibles»

Mais l’inhalation pourrait ne pas être la voie d’exposition la plus préoccupante, estime le toxicologue Robert Garnier, ancien chef de service du centre antipoison de Paris : «L’arsenic est lourd et retombe sur le sol. Les populations se contaminent d’abord avec ce qu’elles mangent, si la production vient du coin, comme d’un potager.» Pour connaître l’état réel de contamination du secteur, ajoute l’expert, il faut «prendre en compte l’antériorité des rejets». Les données très parcellaires du registre national des émissions polluantes font seulement état de 808 kilogrammes d’arsenic rejetés dans l’atmosphère entre 2005 et 2011. Seules des analyses de terrain permettront de confirmer ou d’infirmer les hypothèses d’exposition. Sur demande des services de l’État, O-I devait en effectuer d’ici à janvier 2026. Contactée à ce sujet, la préfecture de la Marne n’a pas donné suite.

Un schéma conceptuel des scénarios d’exposition. © Étude d’évaluation des risques sanitaires du site O-I Reims. Février 2025. Bureau d’études Apave.

Historiquement, le métal toxique était utilisé dans l’industrie verrière pour conférer une meilleure transparence au matériau. Si cette pratique est en voie de disparition, la substance est susceptible de se retrouver dans les calcins, ce verre pilé recyclé puis fusionné à haute température pour produire de nouvelles bouteilles. «L’arsenic, je n’en ai pas entendu parler. Ces sujets-là sont sensibles, on ne nous donne pas les informations», glisse un syndicaliste du site, qui souhaite conserver l’anonymat. En avril 2025, la cour d’appel de Lyon a reconnu la responsabilité du groupe O-I dans l’apparition d’un cancer chez Christian Cervantes, ancien verrier de Givors (Rhône) décédé en 2012. Il attribuait sa maladie à son exposition professionnelle, notamment à l’arsenic.

Aux abords de l’usine, les habitant·es n’ont pas plus connaissance de ces risques de surexposition à des polluants nocifs. Celles et ceux que nous avons rencontré·es s’interrogent. À l’instar d’Elom, 37 ans : «J’ai été à l’hôpital pour un problème respiratoire. Hier, on a parlé avec mon frère de l’odeur qui sort des cheminées.» À deux pas de son potager, où il cultive l’été tomates et salades, Berthold, 68 ans, se remémore : «On sentait le soufre quand on était gamin et qu’on jouait dans la rue.» Un contaminant – du dioxyde de soufre, précisément – toujours rejeté par tonnes par la verrerie à ce jour.

«Les rejets ont été sous-estimés»

L’étude de risques sanitaires que nous avons obtenue visait notamment à estimer la probabilité supplémentaire qu’un individu développe un cancer à cause de son exposition aux rejets d’un site industriel, par rapport à un individu qui ne serait pas exposé. Cette démarche consiste à calculer «l’excès de risque individuel» (ERI). Cet indicateur est calculé sur la base d’un scénario d’exposition pendant une vie entière aux substances toxiques émises par l’usine. S’il est estimé que ces rejets provoqueront un cas de cancer supplémentaire sur une population théorique exposée de 100 000 personnes – par rapport à une population non exposée –, alors le risque sanitaire sera considéré comme «inacceptable». C’est en tout cas la doctrine actuelle de l’Organisation mondiale de la santé et des autorités françaises.

Dans le cas de la verrerie rémoise d’O-I, l’ERI a été évalué à 0,95 cas de cancer supplémentaire pour 100 000 personnes exposées. C’est donc à la limite de l’acceptable, selon les standards internationaux. Problème : l’industriel a basé son étude sur le fonctionnement normal de son site, sans prendre en compte les émissions anormalement élevées de 2023, liées aux dysfonctionnements de ses filtres à fumées. «Les rejets ont été sous-estimés, il est donc difficile d’en tirer une conclusion», pointe la chimiste Laure Laffont. «Si l’on prend en compte les émissions réelles, il est plus que probable que le seuil sera dépassé», abonde le toxicologue Robert Garnier.

Contacté, le groupe O-I indique : «La direction d’O-I Reims reste fermement engagée à exercer ses activités de manière responsable dans la communauté, à coordonner ses actions de façon transparente avec les autorités réglementaires, et à améliorer en continu ses performances environnementales et de sécurité.»

«Un potentiel impact sur l’environnement et la population»

Les services de l’État ne s’y sont pas trompés et ont demandé à O-I de reprendre son étude afin de la compléter et de l’approfondir. D’autant qu’une autre famille de substances fait l’objet d’inquiétudes : les oxydes d’azote (NOx), qui peuvent être toxiques pour les voies respiratoires. «La ville de Reims est concernée par un plan de protection de l’atmosphère (PPA) dont le NOx est le polluant le plus problématique. Les seuils de la qualité de l’air sont souvent dépassés, donnant lieu à des pics de pollution dont O-I constitue l’une des sources principales de NO2», ou dioxyde d’azote, note ainsi la Dreal dans un rapport d’avril 2025.

Et pour cause : en 2023, la verrerie a relargué au moins 255 tonnes d’oxydes d’azote. Soit 8% des émissions enregistrées par Atmo Grand Est (l’organisme régional pour la surveillance de la qualité de l’air) sur l’année, pour l’ensemble de l’agglomération du Grand Reims, composée de 143 communes, tous secteurs confondus. «Pour conclure, cette étude […] montre un potentiel impact sur l’environnement et la population avoisinante, notamment sur l’aspect NOx et métaux […] en cas de dépassement prolongé», estime la Dreal. L’évaluation des risques sanitaires approfondie devait être remise par O-I en janvier 2026. Vert a sollicité la préfecture pour avoir accès à ces conclusions mais s’est heurté, là encore, au silence de l’État.

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