À Lyon, samedi dernier, l’extrême droite était dans la rue. Près de 3 200 personnes ont défilé en mémoire du militant néofasciste Quentin Deranque, décédé le 14 février, deux jours après avoir été passé à tabac dans une confrontation avec des antifascistes. La marche a rassemblé plusieurs figures de l’extrême droite groupusculaire et a été marquée par des saluts nazis et des insultes racistes. Une «récupération politique sans la moindre pudeur» condamnée par la famille de la victime, comme «la présence de certains extrémistes notoires et les débordements racistes».
Pendant le week-end, sur les pentes de la Croix-Rousse, quartier de Lyon marqué à gauche et cible régulière des groupuscules, la majorité des lieux militants ou associatifs sont restés fermés. «On a quand même flippé le week-end dernier, témoigne Sylvine Bouffaron, activiste climat. Comme beaucoup de militants, je ne suis pas sortie pendant deux jours.» La Lyonnaise s’est opposée publiquement à la tenue de la marche. Maintenant, elle se sait ciblée : «Je suis sur toutes les boucles de fafs [les militant·es d’extrême droite, NDLR]. Il faut que je fasse beaucoup plus gaffe depuis quelques jours.» Pour elle, «la marche de ce week-end a été un point de bascule. Mais il y en a eu d’autres avant.»
Lyon est «le bastion historique» de l’extrême droite, comme le note un rapport confidentiel du parquet général de Paris, dévoilé par Mediapart. Ici, toutes ses tendances sont implantées depuis plusieurs années. «Il y a, proportionnellement à la population, beaucoup plus de militants d’extrême droite à Lyon qu’à Paris», illustre Alain Chevarin, auteur du livre Lyon et ses extrêmes droites (éditions de la Lanterne, 2020). Le média Rue89 Lyon a recensé 102 attaques, agressions et actes haineux perpétrés par l’extrême droite radicale dans la ville entre 2010 et 2025. Environ la moitié ont ciblé des opposant·es politiques.
«Être reconnaissable, c’est risquer de se faire agresser»
Une menace que les militant·es de gauche connaissent bien, et qui touche aussi le milieu écolo. Après les locaux lyonnais de la CGT samedi, ce sont ceux des Écologistes qui ont été visés par une alerte à la bombe lundi. «C’est comme si l’extrême droite se sentait encore plus légitime à Lyon», témoigne Eliot, 20 ans, référent des Jeunes écologistes et victime de menaces de mort et de viols depuis le drame.

En pleine campagne pour les élections municipales des 15 et 22 mars, les Écologistes ont interdit à leurs militant·es les collages d’affiches de nuit, afin d’«éviter les représailles» des groupuscules. Plus aucune action ne se fait à moins de cinq personnes, «un nombre pour décourager toute forme d’action violente», précise le sénateur écologiste du Rhône, Thomas Bossus. «Cela fait partie de la formation quand on est militant à Lyon, écologiste ou pas, d’avoir des consignes particulières sur la façon dont l’extrême droite fonctionne», détaille celui qui a aussi été responsable des Verts (le précédent nom des Écologistes) à Lyon, dès 2016.
Parmi les consignes : cacher les symboles politiques (stickers, drapeaux…) quand on rentre de manifestation, ne pas partir seul·e et éviter certains quartiers, comme le Vieux-Lyon, fief des groupuscules. Pour Zazie Roques, membre du bureau national de l’Unef et ex-responsable de l’antenne lyonnaise de ce syndicat étudiant proche de la gauche, «être reconnaissable, c’est risquer de se faire agresser». «Alors quand on entend qu’il y a une descente de fafs, on tourne le tote-bag pour cacher le logo, on enfonce la capuche sur la tête et on marche vite.»
Quarante néofascistes attaquent une conférence sur Gaza
À l’Alternatibar, l’un des lieux phares du milieu écolo lyonnais, situé à la Croix-Rousse, on baisse le rideau quand on estime qu’une soirée est «à risque». «On est plutôt considérés comme écolos, et donc moins une cible des groupuscules, nuance Tatiana Guille, porte-parole de l’association Action justice climat Lyon (AJC), qui gère le bar. Mais on ne peut pas être juste écolo, ce n’est pas suffisant pour un collectif militant, on doit aussi être antiracistes et antifascistes.»

Pour la première fois, en février 2024, le bar a constitué son propre service d’ordre pour se protéger lors d’un événement sur la Palestine. Au début de la conférence, des consignes ont été transmises au public en cas d’attaque : rester calme, se diriger vers la pièce du fond, faire confiance au service d’ordre. Trois mois auparavant, une quarantaine de militants d’extrême droite avaient attaqué une autre conférence sur Gaza, dans le Vieux-Lyon.
C’était le 11 novembre 2023. Mélanie*, activiste chez Greenpeace, était dans la salle à titre personnel. Après le début de la conférence, elle a été prévenue par des boucles militantes de la présence d’un groupe de néofascistes en ville. À leur arrivée, les spectateur·ices sont parvenu·es à barricader l’entrée pour empêcher les agresseurs de pénétrer dans le local. Ils se sont acharnés sur la façade et ont cassé les vitres à coups de barres de fer et de mortiers d’artifices. L’assaut a duré une quinzaine de minutes. Plusieurs personnes, dont une à l’extérieur, ont été gravement blessées. Le public, qui comptait aussi des enfants et des personnes âgées, était sous le choc.
À Vert, Mélanie décrit l’angoisse qu’elle a gardée de l’épisode : «Ça parait improbable, ces événements-là. On n’imagine pas ça en France, qu’on risque d’être séquestré par une quarantaine de personnes cagoulées qui crachent des slogans inaudibles.» Elle raconte qu’après la mort de Quentin Deranque, «ces sensations sont revenues». «J’ai eu un rappel direct de cet événement, ça m’est revenu en tête.» La jeune femme de 23 ans dit de ne pas avoir envie de militer à Lyon en ce moment.
Des militants fichés par l’extrême droite
Tatiana Guille, la porte-parole d’AJC, a aussi «été exposée à des choses vraiment pas agréables». Lors d’un tractage en pleine journée dans le Vieux-Lyon, en décembre 2022, cinq militants d’extrême droite ont surgi et se sont acharnés sur un de ses camarades au sol. «J’étais tétanisée. Le fait de ne pas être intervenue m’a beaucoup fait culpabiliser», se rappelle-t-elle. Elle a eu besoin d’un soutien psychologique.
À la même période, son profil Instagram et son adresse personnelle sont apparus dans des groupes d’extrême droite sur le réseau social Telegram. Une intimidation qu’ont vécue beaucoup de personnes engagées, prises en photo contre leur gré et parfois sans qu’elles s’en rendent compte, dans la rue ou dans le métro, avant de se retrouver identifiées par l’extrême droite. «Ça participe beaucoup à ce climat de peur», confirme Tatiana, qui a dû quitter son domicile quelques jours, par précaution.
«Oui, il y a une spécificité à militer à Lyon, poursuit-elle. Mais cela nous pousse à faire front ensemble.» L’essentiel des organisations politiques, syndicales et associatives ont formé un collectif pour lutter contre l’extrême droite, baptisé «Fermons les locaux fascistes». «C’est assez énorme comme interorganisation, et c’est très rare. Avoir ce besoin de se regrouper, à ce point-là, c’est aussi quelque chose qu’on retrouve particulièrement à Lyon.»
«On est beaucoup plus nombreux qu’eux»
Depuis les années 2010, les groupuscules ont ouvert plusieurs locaux, souvent pointés comme la base-arrière d’où déferlent les agressions et «ratonnades». Les derniers ont été fermés en juin 2024, au moment de la dissolution du groupuscule identitaire Les Remparts, héritier du mouvement Génération identitaire, lui-même dissout en 2021. Depuis, l’activisme de l’extrême droite dans la ville semblait en recul, jusqu’à ce mois de février. «On sait que c’est cyclique, cela revient en permanence à Lyon, car il y a une forme d’écosystème pour l’extrême droite», pense le sénateur Thomas Bossus.
En apprenant la mort de Quentin Deranque, Khadidja Lahlali, militante racisée (touchée par le racisme, la discrimination), a ressenti «de la panique et de la sidération». Elle a immédiatement pensé «à la violence qu’on va se prendre en retour». «Ce qui a fait que je n’ai pas vrillé le week-end dernier, c’est le réseau militant, explique-t-elle à Vert. Le fait qu’il y ait des gens, y compris des militants blancs, qui ont compris qu’il y avait des personnes qui étaient encore plus vulnérables qu’eux-mêmes.»
En amont de la marche de l’extrême droite, des tractages ont été organisés pour prévenir les habitant·es et les commerçant·es du danger, dans le quartier multiculturel de la Guillotière ou auprès des mineur·es isolé·es à la rue. Une banderole «L’amour plus fort que la haine» a aussi été déployée depuis la basilique de Fourvière, au-dessus de la ville, le matin avant la marche. «On est des milliers dans cette ville à se serrer les coudes», insiste Khadidja Lahlali. «Ils déambulent dans la rue mais on reste beaucoup plus nombreux qu’eux», assure Sylvine Bouffaron. Jeudi, de nombreuses organisations ont annoncé l’organisation d’une «grande marche antiraciste et antifasciste» à Lyon, le 14 mars, en réponse à celle du week-end dernier.
*Le prénom a été modifié.
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