Reportage

«On ne va pas les laisser faire» : en Haute-Gironde, des citoyens se mobilisent contre la percée du Rassemblement national aux municipales

Gironde de choc. Dimanche, le Rassemblement national est arrivé en tête à Saint-André-de-Cubzac, bastion de la gauche. Un choc pour certain·es habitant·es, qui se sont uni·es et distribuent des tracts pour convaincre les électeur·ices de faire barrage au second tour. Vert les a rencontré·es.
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Il y a une semaine, Luc Kerouanton et Myriam Dubois n’auraient pas pensé se retrouver à faire le tour des boîtes aux lettres de Saint-André-de-Cubzac (Gironde), une pile de tracts à la main. Mais, depuis, le Rassemblement national (RN) est arrivé en tête du premier tour des élections municipales, dimanche dernier, dans cette ville de Haute-Gironde historiquement à gauche. «Ça a touché beaucoup de gens, raconte Myriam Dubois, 48 ans, éducatrice sportive franco-algérienne. Ça rassure de voir la colère et la tristesse des gens autour de moi, de voir qu’on peut encore faire quelque chose.»

Comme Luc Kerouanton, bientôt 47 ans et dirigeant d’une association culturelle centrée sur les arts numériques, c’est la première fois qu’elle tracte contre le RN, ce jeudi 19 mars. «Ce qui m’a fait flipper, c’est leur score, poursuit-il. Dimanche, tout peut basculer.»

Myriam Dubois et Luc Kerouanton tractent pour la première fois contre le RN, ce jeudi à Saint-André-de-Cubzac. © Théo Mouraby/Vert

Le 15 mars au soir, le candidat frontiste Pierre Le Camus (33,59%) a devancé de 13 voix la liste de Mickaël Courseaux (33,30%), successeur de la maire de gauche sortante, Célia Monseigne. Derrière, le prétendant de la droite, Vincent Charrier (14,22%), s’est aussi maintenu pour le second tour. «On savait qu’il y avait un risque. Diaz est partout, ça fait des années qu’elle laboure le terrain», observe Kathy, 49 ans, militante syndicale. Elle fait référence à la députée locale, Edwige Diaz, vice-présidente du Rassemblement national. Elle a été élue la première fois en 2022, puis réélue dès le premier tour avec plus de 53% des voix en juin 2024. Depuis, elle arpente les marchés et multiplie les réunions publiques. «C’est une terre qu’elle veut conquérir», appuie la militante.

«Forteresse gauchiste imprenable»

Alors qu’historiquement l’extrême droite a toujours peiné à s’implanter en Nouvelle-Aquitaine, le vent a tourné après les élections européennes de 2024, où le président du RN Jordan Bardella est arrivé en tête dans 97,6% des communes de Gironde. Signe de cette nouvelle confiance, le parti d’extrême droite a tenu son meeting de rentrée pour la première fois à Bordeaux, en septembre dernier. «Cette terre qu’on qualifiait de forteresse gauchiste imprenable : cette époque est désormais terminée !», avait alors lancé Edwige Diaz, sous les exclamations de la foule.

«On a vu monter les scores du RN, élection après élection, reprend Kathy. Jusqu’à présent, ils n’avaient pas d’implantation locale, car ils n’avaient personne ici. Mais là, la stratégie d’être présent se concrétise.» Le parti a annoncé investir plus d’une centaine de têtes de liste en Nouvelle-Aquitaine. Aux précédentes élections municipales, en 2020, il n’en comptait que 35. À Saint-André-de-Cubzac, l’extrême droite n’avait pas de candidat, il y a six ans ; la gauche avait été élue au premier tour. Pour la première fois, dimanche dernier, le Rassemblement national a remporté dès le premier tour deux communes de Gironde, Laruscade et Saint-Savin, deux bourgs de moins de 3 500 habitant·es situés à 18 kilomètres de là.

Sandrine Mallet, militante à l’antenne locale de SOS Racisme, échange avec des Cubzaguais·es. © Théo Mouraby/Vert

Saint-André, avec ses 13 000 habitant·es, est la ville la plus importante du coin. «C’est la porte du département, si Saint-André tombe, c’est toute la Haute-Gironde qui bascule», craint Sandrine Malet, militante à l’antenne locale de SOS Racisme. «Mais on ne va pas les laisser faire, ils ne vont pas la prendre», promet-elle. Ici comme ailleurs, le RN surfe sur le mécontentement. La majorité sortante a divisé en réformant le ramassage des poubelles. Au lieu de venir les récupérer en porte-à-porte, les habitant·es doivent amener les ordures à des points de collecte. Le RN propose de revenir en arrière. À l’échelle du territoire, c’est la crise viticole ou le manque de services publics que le parti instrumentalise. «Les gens ont le sentiment d’être délaissés dans la ruralité. C’est une colère légitime que capte le RN», estime Sandrine Malet.

«Les gens vont se réveiller»

En réaction, plusieurs syndicats du coin, associations militantes ou culturelles, se sont regroupés dans un collectif inter-organisations pour dire «Non au RN», comme ils l’affichent sur des tracts. Les militant·es ont annoncé leur démarche sur le marché, le 31 janvier, la veille des vœux annuels d’Edwige Diaz. Ce jeudi, à 14h30, une quinzaine de personnes se retrouve au point de rendez-vous, sur le parking du McDonald’s. Les prospectus sont répartis et tout le monde se disperse par groupes de deux ou trois. Le but : couvrir toute la ville d’ici vendredi soir. «On sait que ça va se jouer à très peu, chaque voix va compter. Il reste deux jours», encourage Mourad, commerçant de 53 ans, qui ne pouvait pas «rester inerte, spectateur et ne pas essayer de convaincre» face à «toutes ces idées de fachos, qui prônent la haine».

Sandrine passe une bonne partie de l’après-midi à alpaguer les personnes croisées le long du trottoir, ou les automobilistes arrêtés au feu rouge sur la route principale. Plusieurs prennent poliment le tract, sans demander leur reste. Une dame âgée s’excuse de ne pas pouvoir voter dimanche et de ne pas avoir fait de procuration. «Je pensais que cela allait passer au premier tour», justifie-t-elle. Elle veut croire que «les gens vont se réveiller» ce dimanche. Certain·es, plus volontaires, promettent qu’ils iront voter contre le RN. «Il y a beaucoup de gens qui ne savaient pas qu’il y avait un second tour ou ne connaissaient pas le résultat du premier, s’enthousiasme Sandrine. Ça donne de l’espoir, c’est comme une sorte de sursaut citoyen.»

Une quinzaine de volontaires se sont donné·es rendez-vous ce jeudi après-midi pour tracter dans toute la ville. © Théo Mouraby/Vert

À l’inverse, un soixantenaire abordé à l’angle de la rue s’énerve : «Ça ne serait pas plus mal, le RN au pouvoir, on ne les a pas essayés à Saint-André, si ? Ça fait 30 ans qu’on se la paye la gauche !». Mourad s’énerve quand ce dernier râle contre «un lieu de prière» un peu plus haut. «Laisse tomber. On va essayer de chercher des moins convaincus, il y en a qu’on ne fera pas revenir», le réconforte Sandrine. Sur les prospectus, le collectif a listé les mesures déjà mises en place dans les communes où l’extrême droite est au pouvoir : «Baisse des subventions aux clubs sportifs et associations» à Beaucaire (Gard), «suppression du ramassage scolaire» et «augmentation des tarifs de la cantine» à Villers-Cotterêts (Aisne) ou «menaces d’exclusion du Secours populaire» à Hayange (Moselle).

Un peu plus loin dans le département, à Braud-et-Saint-Louis, la liste soutenue par le RN et Edwige Diaz, mais affichée «sans étiquette», est au coude-à-coude avec deux autres candidatures. C’est l’autre inconnu de ces élections municipales, selon la docteure en sciences politiques Safia Dahani : combien de listes «sans étiquette» dans les petites communes viendront grossir les rangs du RN après ce dimanche ? À Saint-André-de-Cubzac, une liste citoyenne a récolté 10,43% des suffrages au premier tour. Arrivée quatrième, elle a finalement fusionné… avec la liste du Rassemblement national.

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