En 2023, le journaliste indépendant Nicolas Legendre publiait un livre-enquête, Silence dans les champs (Arthaud), dans lequel il révélait les dérives mafieuses du système agro-industriel en Bretagne. Trois ans ont passé et, depuis, rien ne semble avoir changé. Produire toujours plus, peu importe les coûts écologiques et sociaux, demeure la priorité. En témoigne la volonté de parlementaires de réautoriser des pesticides «tueurs d’abeilles» avec les lois Duplomb, ou encore le mouvement de colère de certain·es agriculteur·ices qui militent pour réduire les normes environnementales.

Dans ce contexte, le journaliste a coréalisé avec Magalie Serre le documentaire Violence dans les champs, adaptation de son livre, diffusée ce dimanche soir sur France 5. Pour Vert, il revient sur les pressions du système agro-industriel et sur les multiples violences qui fragilisent le monde paysan et réduisent les agriculteur·ices au silence.
Votre livre s’intitule «Silence dans les champs» et votre documentaire «Violence dans les champs», pourquoi cette modification ?
Dans un documentaire, on ne peut pas tout raconter du livre. Il a donc fallu resserrer pour expliquer le système productiviste. L’objectif est d’en faire une œuvre pédagogique pour des téléspectateurs perdus qui se prennent en pleine poire la violence agricole, le manque de revenus des agriculteurs, les suicides et les manifestations récurrentes. On a également élargi le spectre puisque, dans le livre, je ne parle que de la Bretagne, alors que, dans le documentaire, j’englobe toute la France.
Le documentaire explique la violence du système productiviste qui caractérise aujourd’hui l’agriculture française. Un système développé dans les années 1960, basé sur la loi du plus fort, où tu dois être le plus gros, travailler plus, produire plus et être le meilleur. Les paysans sont tellement poussés à bout pour atteindre ces objectifs que l’agriculture est la profession la plus suicidogène de France.
«Au lieu d’aider les fermes qui ont des difficultés financières, on leur met la tête sous l’eau.»
Tout au long de leur travail, les agriculteurs font face à de nombreuses tensions et pressions. D’abord, la violence économique, avec un endettement dû à l’injonction perpétuelle à la modernisation. Une violence aussi contre des acteurs extérieurs, notamment les militants écologistes, présentés comme les responsables des problèmes du système. Violence également de l’État contre les paysans, avec l’empilement perpétuel des normes et des réglementations. Enfin, violence contre ce qu’on nomme des «empêcheurs de produire en rond», des paysans opposés d’une façon ou d’une autre au système, et qui vont subir les assauts de la main invisible, c’est-à-dire de l’agro-industrie.
Qu’arrive-t-il aux agriculteurs qui remettent en question le système productiviste ?
Beaucoup de personnes décrivent le système comme mafieux. Mais la violence s’organise de manière plus informelle et diffuse. Elle peut se manifester sous forme de menaces, d’intimidations, et parfois même de sabotages dans les fermes. Un éleveur laitier de l’Ouest avait décidé dans les années 2000 de faire la grève du lait, alors que la FNSEA était contre. Du jour au lendemain, des rumeurs selon lesquelles c’était un paysan feignant se sont propagées. Une nuit, des sacs d’engrais d’une tonne ont été éventrés dans sa cour, entrainant plusieurs milliers d’euros de pertes.
«À partir du moment où tu t’opposes au système, tu es un ennemi du système.»
À cela peuvent aussi s’ajouter des blocages invisibles. Le système de financement, globalement très fluide, devient plus rigide. Soudainement, tu as des problèmes avec les financeurs, les assureurs, les organismes fonciers et la mutualité sociale agricole : tous acteurs de la filière agro-industrielle. Au lieu d’aider les fermes qui ont des difficultés financières, on leur met la tête sous l’eau. Ce qui est arrangeant pour certains, parce qu’une ferme qui plonge, ce sont des terres qu’on peut reprendre.
Dans le documentaire, tout le monde témoigne à visage découvert. À quel point a-t-il été difficile de rencontrer des personnes qui acceptent ?
Avec Magalie [Serre], on a mis du temps à collecter et à convaincre les témoins d’apparaître dans le documentaire. Être filmé chez soi, c’est un exercice assez intrusif. Et, pour être exposé, il faut avoir le cuir solide. Tu deviens un visage visible et tu sais qu’il peut t’arriver des choses pour avoir parlé, étant donné la violence du système. Dix ans auparavant, beaucoup de personnes interrogées auraient refusé de témoigner. Aujourd’hui, l’agriculture est une telle hécatombe humaine qu’ils décident de prendre leur courage à deux mains pour alerter.
D’un autre côté, ce n’était pas si compliqué, parce que je parle le même langage que les paysans. En tant que fils d’agriculteurs, je viens de ce milieu et je travaille depuis longtemps sur ces questions. Dans le monde paysan, le plus important, c’est avant tout d’établir une relation de confiance, en connaissant bien le sujet.
Votre livre a eu un fort retentissement médiatique, vous avez même gagné le prix Albert-Londres. Depuis, les principaux acteurs du secteur agricole ont-ils pris la parole à ce sujet ?
Il y a eu beaucoup de tapage autour de ce livre, beaucoup de sollicitations médiatiques : c’est devenu un objet politique. Dans le même temps, j’ai constaté un silence assourdissant d’un certain nombre d’acteurs agricoles ou agro-industriels. La FNSEA [le syndicat majoritaire, NDLR] n’en a pas dit un mot. Silence dans les champs est un livre breton : le président du conseil régional en Bretagne n’a pas commenté, il a simplement dit qu’il prenait acte. Le ministère de l’agriculture m’a contacté, mais il n’a pas pris la parole publiquement.
On assiste à une sorte de concours d’autruches. Tout le monde fait comme si de rien n’était pour ne pas faire de vagues. Surtout que, en Bretagne, la filière agro-industrielle a un fort poids économique. Ils ne disent rien parce qu’il s’agit d’une grande famille et, comme dans beaucoup de familles, certaines personnes n’aiment pas remuer la merde au repas de Noël.

Aujourd’hui, le silence commence à se fendiller. Depuis trois ans, des milliers d’agriculteurs m’appellent et m’envoient des mails de toute la France : «J’ai lu ton livre, ça m’a mis par terre parce que j’ai vu ma vie défiler. J’ai eu l’impression que c’était moi, que c’était ma ferme, que c’était ma famille.» Les gens ont besoin de parler.
Pendant et après votre enquête, avez-vous subi des menaces ou des pressions de la part des acteurs de l’agro-industrie ?
Au moment de la sortie du livre, ça a secoué. J’ai eu plusieurs réactions publiques, notamment d’élus bretons. Je pense à Stéphane Sallier-Dupin, conseiller régional de droite, qui s’est exprimé dans l’hémicycle et qui a déclaré, en substance : «On ne peut pas se laisser traîner dans la boue par un journaliste. On ne peut pas laisser faire ça.» Comprendra qui pourra. À leurs yeux, j’étais devenu un ennemi de la nation. À partir du moment où tu t’opposes au système, tu es un ennemi du système.
J’ai aussi eu le droit à une note d’analyse produite par les Omnivores, un lobby breton de la viande, transmise de façon non publique à des dizaines de décideurs et décideuses de la région. Quand je l’ai lue, j’ai oscillé entre rire et sidération. Sur six pages, il qualifie mon travail de «presse à scandale régionale», de «complotisme» et de «réécriture militante de la réalité». Je cite : «Il semble que les motivations personnelles soient souvent à l’origine des croisades menées par ces journalistes», alors que je me base sur des études et des rapports scientifiques.
Ce genre de réactions est assez déstabilisant. J’ai eu peur mais, en tant que journaliste, on est préparé à ça. Comparé à des confrères et consœurs, j’ai eu de la chance, il ne m’est rien arrivé de sérieux.
Quelles sont les difficultés aujourd’hui pour un journaliste qui travaille sur les questions agricoles ?
À mon sens, le plus difficile est d’y voir clair derrière tous les écrans de fumée mis en place depuis des décennies par l’agro-industrie, qui s’est évertuée à mentir, à manipuler et à désinformer. Un certain nombre d’acteurs, comme des responsables syndicaux de la FNSEA avec qui je peux échanger, ont fini par croire à ces mensonges et narratifs, ou sont dans le déni.
Les lobbies ont tellement rabâché cette idée qu’une agriculture sans pesticide ne peut pas nourrir toute la population que tout le monde a fini par y croire. Et les paysans se sont faits les relais, malgré eux, de l’agrochimie sur le terrain.
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