Pour savoir combien d’hectares allaient partir en fumée pendant l’incendie dévastateur de janvier 2025, à Los Angeles (États-Unis), il suffisait de se connecter à Polymarket pour suivre en temps réel les prévisions de la foule. Sur Polymarket, Kalshi et d’autres plateformes de trading, vous pouvez aussi bien miser sur la guerre en Ukraine que sur le futur prix du jeu vidéo GTA VI.

Parfois présentés comme des «bourses des événements futurs», ces sites, apparus en 2020 et en plein essor depuis 2024, ont suscité de vives réactions en raison de la possibilité d’y parier sur la guerre en Iran. Leurs promoteur·ices assurent qu’ils ont une valeur prédictive, censée traduire l’intelligence collective du marché en probabilités : plus les utilisateur·ices parient sur un scénario, plus la cote grimpe. Et comme pour une action boursière, on peut acheter et vendre son pari au gré des fluctuations.
Officiellement, Polymarket est interdit en France car considéré comme un opérateur de jeu d’argent non conforme. Le site y reste néanmoins consultable, sans pouvoir y jouer ses économies. Et, en pratique, beaucoup contournent la restriction : il suffit pour cela d’un portefeuille de cryptomonnaie et d’un VPN (un service qui permet de se connecter depuis un autre pays). Entre septembre 2025 et mars 2026, le trafic internet français vers ces plateformes est passé de 200 000 à 850 000 visites par mois, précise à Vert Guillaume Laborderie, directeur des marchés et de l’innovation à l’Autorité nationale des jeux (ANJ).
Jouer contre la planète
À quel point la banquise sera-t-elle réduite cet été ? 2026 sera-t-elle l’année la plus chaude jamais enregistrée ? Parmi les milliers de paris disponibles sur Polymarket ou Kalshi, ceux qui concernent le climat interrogent. Sagement rangés dans la catégorie «Science et climat», ils restent marginaux au regard des volumes colossaux qui irriguent ces plateformes – près de 8,5 milliards d’euros misés chaque mois début 2026. Mais leur simple présence, au milieu de pronostics sur le nom des tempêtes ou les lancements de SpaceX, tend à banaliser les dégâts climatiques.

Lorsqu’on scrolle sur Polymarket, les aléas se succèdent : éruptions volcaniques et séismes y côtoient – sans distinction – inondations, tornades et perte inexorable de la banquise, ou encore… la probable arrestation de Greta Thunberg. Ainsi présentés, les désastres ressemblent à une série de punitions tombées du ciel, sans liens entre eux, autant d’événements isolés sur lesquels il est possible de se faire un billet. Ces paris sont en réalité très éditorialisés : la hausse des températures est illustrée par une Terre en flammes. La miniature est d’ailleurs tirée de Culture in decline, une série documentaire satirique qui dénonce les dérives de la société étasunienne. Un message subliminal ?
Même la météo du lendemain devient un casino. Sur TikTok, certain·es racontent leurs gains comme on débrieferait un match : «Quand j’étais à Chicago, j’ai parié sur les températures et j’ai gagné. Quand j’étais à New York, j’ai parié qu’il allait pleuvoir et j’ai gagné», énumère l’influenceur Cadenbooth dans une vidéo.
Ces plateformes copient les codes des réseaux sociaux. Dans les commentaires, on oscille entre le cynisme et le fatalisme. Certain·es déposent leur mise en l’accompagnant d’un vœu pieux : «J’espère que je vais perdre.» D’autres ironisent : «Ouais, on est cuit», écrit un utilisateur, tandis que la page affiche 80% de risques que la température terrestre augmente de 2 degrés d’ici 2050 : cohérent avec la trajectoire décrite par les Nations Unies.
Capitalisme climatique
À mesure que les mises augmentent, la pluie et le beau temps se retrouvent au cœur d’une bataille spéculative acharnée. En avril, des parieur·ses ont même vraisemblablement trafiqué les capteurs météo de l’aéroport Charles-de-Gaulle. Au même moment, sur Polymarket, un utilisateur anonyme a empoché 14 000 dollars (environ 12 000 euros). Météo-France a déposé plainte.
Parfois, la plateforme va plus loin, quitte à tenter les pyromanes : comme lors du gigantesque incendie qui avait ravagé les hauteurs de Los Angeles en 2025. «Les flammes vont-elles se propager jusqu’à Santa Monica ?», demandait alors la plateforme aux parieur·ses, pendant que le feu dévorait encore les quartiers huppés.
Jamie Pietruska, historienne spécialiste du «capitalisme climatique», et professeure à l’université Rutgers dans le New Jersey, a étudié ces plateformes. Elle rappelle que ces paris ne sont pas nés de la dernière pluie. Ils sont l’extension de la longue histoire des paris météorologiques, attestés «depuis la fin du 19ème siècle. Ce qui change aujourd’hui, c’est que nous sommes dans un contexte de multiplication des désastres liés au climat.» La chercheuse y voit «un risque d’incitation à transformer le pari en prophétie autoréalisatrice».
Parier contre sa propre maison
Un ouragan frappera-t-il votre maison ? Vous auriez peut-être intérêt à miser dessus. La chercheuse nous apprend quelque chose d’assez vertigineux : face au désengagement des compagnies d’assurance, dans un monde de plus en plus inassurable, ces sites de paris songent à se substituer aux acteurs traditionnels. «Si les propriétaires ne parviennent pas à souscrire une assurance, ils pourraient tenter de se couvrir sur Kalshi. Ces outils peuvent créer une contre-incitation pour les États à investir dans l’adaptation ou la prévention», alerte Jamie Pietruska.

Pour l’historienne, le risque de ces plateformes dépasse les questions éthiques et les dangers liés à l’addiction au jeu. Selon elle, le problème est aussi politique : «Cela invisibilise le fait que nous vivons dans des sociétés interdépendantes.» Une boucle infernale se dessine alors : tenter de gagner de l’argent assez vite pour se protéger d’un monde toujours plus exposé aux catastrophes, alors même que les logiques spéculatives participent de l’ordre économique qui les aggrave.
La température du marché
La chercheuse pointe aussi une autre conséquence moins visible : «Ces paris masquent le fait que les pays industrialisés du Nord sont responsables de manière disproportionnée des émissions de carbone, tandis que les conséquences et l’instabilité sont ressenties de manière disproportionnée par les communautés du Sud.»
Pas de quoi perturber Tarek Mansour, jeune milliardaire à la tête de Kalshi, pour qui spéculer sur le réchauffement de la Terre pourrait aider à faire entendre la réalité du changement climatique. «Imaginez que nous débattions pour savoir si le changement climatique est réel […] Il existe un marché où des gens misent de l’argent réel en pariant qu’il y a 70% de chances que l’année prochaine soit plus chaude que cette année», expliquait-il récemment à Vanity Fair. La preuve par le marché.
Poussons la logique jusqu’au bout avec un ultime pari : et si une météorite frappait la Terre ? Un scénario digne du film Don’t Look Up, jugé probable à 54%. Une éventualité parmi d’autres…
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