On vous explique

Des montagnes de bouteilles empilées dans la forêt : le procès hors normes des décharges illégales de Nestlé Waters s’ouvre à Nancy

Bouteilles à l’amer. Le géant suisse de l’eau minérale comparaît à Nancy. Il lui est reproché d’avoir laissé se décomposer des milliers de bouteilles en plastique dans quatre décharges autour de ses sites d'embouteillage dans les Vosges.
  • Par

Il devait avoir lieu en mai dernier, puis en novembre, après avoir été repoussé une première fois. Le procès de Nestlé Waters, accusé d’avoir laissé à l’abandon des milliers de bouteilles en plastique autour de ses usines d’embouteillage dans les Vosges, s’ouvre finalement ce lundi au tribunal correctionnel de Nancy (Meurthe-et-Moselle).

Le siège de Nestlé, en Suisse. © Flickr

Lors de cette audience prévue pour durer cinq jours, la filière du géant suisse – qui commercialise Hépar, Vittel et Contrex – devra répondre des infractions qui la visent, notamment «abandon ou dépôt illégal de déchets provoquant une dégradation substantielle de l’environnement», «gestion irrégulière de déchets par personne morale» et «exploitation par personne morale d’une installation classée pour la protection de l’environnement sans autorisation».

Cette affaire «donne le vertige», a manifesté l’association France nature environnement, qui s’est constituée partie civile. Quatre décharges majeures sont visées, pour un total d’environ 470 000 mètres cubes de déchets, selon un recensement de la justice – soit l’équivalent de 188 piscines olympiques. S’y ajoutent «des quantités extrêmement inquiétantes de microplastiques qui se décomposent depuis des dizaines d’années», a poursuivi l’ONG.

Des montagnes de bouteilles défectueuses

Les faits remontent aux années 1970. Alors que les bouteilles en verre sont légion, Vittel prend de court l’industrie en créant le premier flacon en PVC. Un an plus tard, Nestlé Waters entre à hauteur de 30% dans le capital de la Société des eaux minérales de Vittel, puis rachète complètement l’entreprise en 1991. La société hérite, par ce rachat, des rebuts du passé : des montagnes de bouteilles défectueuses que Vittel a entreposées pendant plus de vingt ans autour de son usine.

Sollicité par Vert pour un précédent article, le groupe nie sa responsabilité car les dépôts en question datent «des années 1960, avant que Nestlé Waters ne devienne propriétaire du site des Vosges». Anne Roques, juriste à France nature environnement, oppose : «Cela n’écarte pas du tout les infractions. Le droit de l’environnement spécifie que tout producteur est tenu d’assurer la gestion de ses déchets. Nestlé est propriétaire de la société, donc des déchets aussi.»

L’accumulation de déchets dans la commune de They-sous-Monfort (Vosges) a créé une colline artificielle. © Bernard Schmitt/Collectif Eau 88

D’autant plus que, depuis que le scandale a éclaté en 2021 – grâce aux investigations des journalistes Alexander Abdelilah et Robert Schmidt, du collectif We Report –, Nestlé Waters n’a pas entrepris de véritable chantier de dépollution. Quelques bouteilles de surface ont été retirées en 2014, dans une très molle opération documentée par les mêmes journalistes, qui n’a couté que 6 312 euros au géant industriel. Depuis, plus rien.

Les quatre décharges, dont celle située sur la commune de Contrexéville (Vosges), qui contient à elle seule près de 346 000 mètres cubes de déchets (soit le volume de 92 piscines olympiques), subsistent encore. Parmi elles, une seule a fait l’objet d’une autorisation préfectorale, les autres sont des sites de stockage sauvages.

L’eau contaminée aux microplastiques

«Nous, on demande la remise en état des sites ainsi que la réalisation d’études supplémentaires pour bien comprendre ce qu’il y a sous terre, détaille Anne Roques, de France nature environnement. Plein de polluants restent encore à analyser. Même si ces tests coûtent un million d’euros, il faut qu’ils soient réalisés.»

Lorsque le scandale éclate en 2021, le pôle environnemental du tribunal judiciaire de Nancy s’autosaisit de l’affaire. L’enquête qu’il a menée a fait la lumière sur une partie de la contamination des milieux naturels, notamment au niveau du site de They-sous-Montfort (Vosges), où plusieurs perquisitions ont été réalisées en 2023 et 2024.

Des déchets agrégés sur le sol à They-sous-Monfort. © Bernard Schmitt/Collectif Eau 88

L’analyse de l’eau des nappes phréatiques autour de la décharge a montré des concentrations en microparticules de plastique impressionnantes, «d’environ 16 000 particules par litre» en amont contre «47 000 particules par litre à l’aval», selon les conclusions d’un laboratoire indépendant missionné par la justice – une concentration jusqu’à 30 millions de fois supérieure à celle relevée dans la Seine. «Aucune autre source susceptible de produire des microplastiques n’a été recensée dans le périmètre proche de la décharge», relèvent aussi les expert·es dans leurs conclusions, dont Vert a eu connaissance.

Une bombe à retardement

Si les études sur les effets sanitaires des microplastiques manquent encore, des données «vont dans le sens d’une toxicité. On en est juste au début de l’accumulation de preuves», explique Mathilde Body-Malapel, chercheuse à l’université de Lille. Ces premières études réalisées sur des souris en laboratoire ont notamment mis en évidence des risques accrus de troubles cardiovasculaires, hépatiques, pulmonaires, métaboliques, reproductifs et neurologiques. «Quelques données montrent également que l’exposition aux microplastiques augmente les risques de cancer», insiste l’experte.

Au sujet des taux de contamination relevés par les expert·es dans la forêt de They-sous-Montfort, Mathilde Body-Malapel réagit : «C’est absolument énorme. Ce genre de comportement pourrait paraître peu grave, mais il faut voir le genre de problème que cela va engendrer pour les générations futures !» Et cela pourrait encore s’aggraver «si on laisse les déchets en décharge, là où ils vont encore se fragmenter sous l’effet du vent, du soleil et de la pluie», précise-t-elle.

C’est précisément ce qui va intéresser le tribunal de Nancy cette semaine : les conséquences de ces rejets sur la qualité des eaux superficielles, des nappes souterraines ainsi que des sols. Il est reproché à Nestlé Waters d’avoir eu connaissance de la situation au moins depuis 2014 – selon les perquisitions menées par les gendarmes, voire bien avant, d’après certains témoignages – sans avoir mis en place des mesures adéquates pour en limiter les effets.

Contactée par Vert sur sa volonté de dépolluer les sites concernés, la filiale Nestlé Waters a répondu qu’elle s’était «toujours engagée à traiter les sites de déchets de manière responsable, sur la base d’une compréhension précise et documentée des enjeux environnementaux propres à chaque site. Sept sites ont déjà été nettoyés. Pour les trois restants, plusieurs années d’études et de suivis environnementaux approfondis ont été nécessaires afin de s’assurer que, quel que soit le mode d’intervention envisagé, celui-ci soit pertinent et proportionné. Des discussions avancées sont en cours avec les autorités pour déterminer et mettre en œuvre des solutions pérennes.»

Tout. Notre rédaction de douze journalistes a tout donné pour vous raconter au mieux les élections municipales.

Avec la bagatelle de 72 articles publiés depuis novembre sur ce sujet vital pour notre démocratie, Vert est devenu un média de référence sur le sujet.

🤯 À tel point que nous avons été victimes de notre succès : notre site vert.eco a reçu jusqu’à 100 000 visites par minute ce dimanche soir (!), de quoi bloquer l’accès pendant un petit moment après 20h.

Un embouteillage qui nous aura servi de test pour les prochaines soirées électorales.

Tout ce travail a un coût important, et Vert vit grâce à vos dons.

Alors que 2027 arrive à grands pas, il est urgent de soutenir une information honnête, transparente et de qualité pour donner au climat, à notre santé, à la justice sociale et à tant d’autres sujets majeurs la place qu’ils méritent dans le débat démocratique.

💚 Faites équipe avec nous et rejoignez les milliers de personnes qui nous soutiennent au quotidien à partir de 5€ par mois, pour changer la donne pendant qu’il en est encore temps.