Les enseignes françaises d’ameublement meurent à petit feu. Après Habitat en 2023 et Casa en juin dernier, c’est au tour d’Alinéa d’être placée en liquidation judiciaire, à la suite d’une décision rendue mardi par le tribunal des activités économiques de Marseille. Selon une étude de l’Insee publiée en décembre, le secteur de l’ameublement français affronte des «difficultés structurelles» qui se traduisent par une baisse d’environ 7% du nombre de magasins entre 2015 et 2022. La principale raison de ce déclin ? Une concurrence accrue et le développement d’une ultra-fast furniture qui défie toutes les règles du marché.

Comme pour la mode avec la fast fashion, l’industrie du meuble est victime d’une offre abondante de produits de faible qualité vendus à bas prix : un phénomène qualifié de fast furniture (Ikea, Conforama, But…). Et, comme pour la mode, ce modèle est poussé à l’extrême avec l’ultra-fast furniture (l’ameublement ultra-rapide). Ses figures de proue sont les plateformes chinoises et étasuniennes Temu, AliExpress et Amazon, ainsi que des enseignes discount comme Action. «En 2025, ces marques représentaient 15% du marché français de l’ameublement, alors même qu’elles en étaient totalement absentes avant le début de la décennie 2020», rapporte une note du Haut-Commissariat à la stratégie et au plan.
En quelques clics, il est désormais possible de se faire livrer une table basse à moins de 10 euros ou un meuble TV à 30 euros. «Cette habitude a été boostée par le Covid-19 et par la surconsommation», explique Pauline Debrabandere, responsable plaidoyer de l’association Zero waste France. Sauf que ce modèle de l’ameublement dit «jetable» a de lourdes conséquences sur l’environnement et notre santé.
Un arbre coupé toutes les deux secondes
Selon une étude de l’Agence de la transition énergétique (Ademe), «50 à 80% de l’impact environnemental d’un meuble se situe au moment de la production» : extraction des matières premières, assemblage… Contrairement aux vêtements, les enseignes d’ameublement ne sont pas obligées de détailler la composition et l’origine de leurs produits, ce qui rend la traçabilité plus difficile.
Le bois reste néanmoins le principal matériau utilisé. Il est produit le plus souvent en Europe ou dans les Amériques, avant d’être envoyé en Asie pour être transformé. Pour subvenir à la demande, la ressource fait l’objet d’une surexploitation. Comme l’ont révélé Marianne Kerfriden et Xavier Deleu dans leur documentaire Le seigneur des forêts (Arte, 2023), le géant suédois Ikea utilise chaque année 20 millions de mètres cubes de bois, soit un arbre coupé toutes les deux secondes. Ces coupes rases ont des effets dévastateurs sur la biodiversité et le climat. Selon l’ONG Earthsight, la forêt primaire de Sibérie – l’un des sites d’exploitation d’Ikea – voit disparaître ses rennes, ses ours et ses tigres à mesure que leur habitat naturel s’effondre.
«Avec l’avènement du petit mobilier, le plastique prend également une place prépondérante dans la liste des matériaux», note Pauline Debrabandere. Ce polymère issu de la pétrochimie se retrouve surtout dans les fibres textiles comme celles des canapés ou des tapis. À l’usage, il libère des microparticules dans l’atmosphère, qui se retrouvent ensuite dans nos assiettes, notre sang, nos poumons et même notre cerveau.
Dans un rapport publié en 2024, l’association Zero waste France fait état d’autres composés volatils irritants, cancérogènes, mutagènes ou toxiques pour la reproduction. Les produits avec lesquels sont traités les meubles, les peintures ou encore les vernis émettent le plus de ces composés, surtout dans les premières années de vie des meubles, juste après leur mise sur le marché. L’association pointe en particulier le formaldéhyde, utilisé le plus souvent dans les résines et colles des panneaux de bois aggloméré. Cette substance, reconnue cancérogène, est encadrée par la réglementation européenne pour les produits en bois, mais aucune exigence spécifique n’existe pour les autres matériaux.
19 kilogrammes de déchets par personne
L’achat de ces meubles peut donc avoir des effets néfastes sur la santé des utilisateur·ices mais aussi sur celle des travailleur·ses qui participent à leur conception. Les usines sont majoritairement implantées en Asie du Sud-Est, dans des pays où la main-d’œuvre est peu coûteuse, et où la toxicité des substances auxquelles les ouvrier·es sont exposé·es est encore insuffisamment prise en compte.
À l’instar de l’industrie textile, les conditions de travail de la fast furniture sont aussi marquées par des violations des droits humains. D’après l’ONG Earthsight, le service pénitentiaire biélorusse représente la plus grande entreprise forestière du pays. Elle utilise le travail forcé de 8 000 détenu·es pour couper des arbres destinés à devenir des meubles vendus par Ikea ou But.
Pour obtenir des prix de vente aussi bas, les entreprises font aussi l’impasse sur la qualité. «On est passé de bois nobles et lourds à des produits composites qui ne sont pas faits pour être démontés et remontés plusieurs fois», explique Pauline Debrabandere. Par conséquent, leur durée de vie est beaucoup plus courte, ce qui pousse à racheter régulièrement de nouveaux produits, d’autant qu’ils sont souvent impossibles à réparer. «On est désormais loin de la tradition qui consistait à transmettre les meubles au sein de la famille, de génération en génération», ajoute-t-elle.
Si on ne peut plus utiliser le bien, alors il part direction la poubelle. En France, en 2022, près d’1,3 million de tonnes de déchets d’ameublement ont été collectés, soit 18,7 kilogrammes par habitant·e sur une année, selon l’Ademe. Un chiffre qui a doublé par rapport à 2014. Environ 45% de ces déchets partent au recyclage, mais plus d’un tiers est envoyé à l’incinération pour produire de l’énergie.
Bientôt une mission d’information ?
«Ce modèle de fast-furniture, devenu la référence dans l’industrie de l’ameublement, met en danger la filière française. Le made in France est en train de disparaître», alerte Charles Fournier, député Les Écologistes d’Indre-et-Loire. Avec sa consœur Delphine Batho, il a interpellé le gouvernement en décembre. «En 25 ans on a perdu la moitié de nos 150 000 entreprises d’ameublement. Il faut protéger celles qui restent», abonde-t-il.
Pour cela, il propose une stratégie de filière qui viserait à développer une économie circulaire, c’est-à-dire à accompagner les marques françaises et à aider à la réparation et au réemploi. Il souhaite également le déréférencement à l’échelle européenne des plateformes d’ultra-fast furniture, qui «inondent le marché». La commission des affaires économiques de l’Assemblée nationale devait organiser en janvier une mission d’information flash pour éclaircir «la concurrence déloyale» de la fast furniture. Le député n’a finalement pas réussi à convaincre le bureau. Il ne désespère pas et compte mettre le sujet à l’agenda dans les prochains mois.
À lire aussi
-
Sous la pression de l’extrême droite, le Parlement européen reporte (encore) l’application de sa loi phare anti-déforestation
Cours, déforeste, cours ! Ce mercredi, le Parlement européen a approuvé le report d'un an de l'entrée en vigueur de sa loi contre la déforestation. Pour la deuxième fois en 15 jours, l’extrême droite et la droite se sont alliées pour affaiblir un texte environnemental. On vous explique. -
Quel est vraiment l’impact environnemental de Shein, le géant de l’ultra fast fashion ?
Fashion faut pas. La proposition de loi anti-fast fashion, votée à l’unanimité à l’Assemblée nationale l’an dernier, arrive au Sénat ce 2 juin. L’occasion pour Vert de lever le voile sur l’une des principales cibles de ce texte : le géant chinois de l’ultra fast fashion. On vous détaille son impact sur l’environnement, étape par étape.