«L’exception est devenue la norme» : partout en France, des vendanges toujours plus précoces et beaucoup de questions

Raisin garder.
Champagne, Languedoc, Alsace… Dans la plupart des vignobles français, les récoltes ont commencé avec plusieurs semaines d’avance par rapport aux moyennes des dernières décennies. Le marqueur d’un climat toujours plus chaud, qui bouleverse la filière.
Theix-Noyalo (Morbihan), le 24 août 2026. Le changement climatique affecte la viticulture partout en France. © Sébastien Salom-Gomis/AFP

Il est fini, ou presque, le temps des vendanges de septembre. Du Languedoc à l’Alsace, en passant par le Bordelais ou la Champagne, nombre de récoltes ont démarré dès le mois d’août dans les vignobles français. La conséquence d’un été plus chaud que jamais, traversé par quatre canicules et une sécheresse historique.

«Cette année, les vendanges les plus précoces ont commencé autour du 10 août, généralement pour l’appellation Crémant de Bourgogne [un vin effervescent, généralement récolté plus tôt que les autres, NDLR] ; nous n’avions jamais vu ça», témoigne Charlotte Huber, directrice technique de la Confédération des appellations et des vignerons de Bourgogne (CAVB).

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Dans le célèbre vignoble du centre-est de la France, les récoltes se sont étalées tout au long du mois d’août en fonction des cépages, de la localisation des vignes ou du type de vin recherché – de derniers domaines ont démarré la semaine dernière. Historiquement, en Bourgogne, les premiers coups de sécateur retentissaient plutôt vers la fin du mois de septembre. Mais, de saison en saison, le cycle de la vigne n’a cessé d’avancer au gré du réchauffement climatique.

«Ce qui arrivait tous les trente ans au 20ème siècle revient maintenant tous les deux ans»

«À partir des années 1980, on observe une inflexion très claire vers une précocité tendanciellement marquée des vendanges, confirme Thomas Labbé, chercheur associé à l’université Bourgogne-Europe et cofondateur du cabinet d’études Patrimoine-Archives-Histoire (Parhis). Depuis les années 2000, ce qui était de l’ordre de l’exception est quasiment devenu la norme.» À partir d’archives remontant jusqu’au Moyen Âge, l’historien a participé à la reconstitution de l’une des plus anciennes séries de dates de vendanges, année après année, sur le domaine viticole des hospices de Beaune (Côte-d’Or).

Les données, qui courent de 1354 à 2026, sont claires : «Jusqu’en 1987, la moyenne était le 28 septembre ; depuis 1987 et jusqu’à maintenant, la moyenne est au 13 septembre, soit une différence de quinze jours», expose Thomas Labbé. Si les dates records étaient occasionnelles par le passé (à l’image de 1540, année de grande sécheresse en Europe), elles se multiplient ces dernières décennies : «Ce qui arrivait tous les trente ans au 20ème siècle revient maintenant tous les deux ans», résume encore l’historien.

«La précocité des vendanges est un marqueur du changement climatique.»

Et cette précocité exceptionnelle est loin de se limiter à la Bourgogne : en Champagne, le ban des vendanges – qui marque l’ouverture officielle de la récolte – a été publié le 12 août, battant de huit jours le précédent record de… 2025. Près de Nantes (Loire-Atlantique), celui du muscadet a été ouvert en urgence le 11 août. Deux jours après, c’était au tour du célèbre beaujolais, au nord de Lyon (Rhône). En Alsace, «au 4 septembre, les deux tiers du vignoble sont déjà vendangés ; ce n’est jamais allé aussi vite et aussi tôt», souffle Arthur Froehly, directeur de l’association de recherche et développement Vinopole Alsace.

«La précocité des vendanges est un marqueur du changement climatique, mais elle amplifie aussi ses effets sur le vin lui-même. Des vendanges plus précoces se déroulent dans des conditions encore plus chaudes, au cœur de l’été», prévient Jean-Marc Touzard, directeur de recherche à l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae). En plus de réchauffer les températures globales, le changement climatique décale les périodes de récolte à des moments de l’année naturellement plus chauds, résume-t-il : «Par rapport aux années 1980, nous sommes dans des conditions de vendanges de +3 à +4°C, ce qui est énorme et accélère de nombreux processus.»

Année chaude, grands millésimes ?

Des vendanges plus précoces ne sont pas forcément synonymes de mauvaises récoltes. «Je pense que cette année sera très bonne : un temps chaud et sec, ça veut dire moins de pression de maladies comme le mildiou, donc des vendanges très saines, éclaire Jean-Marc Touzard. Les rendements sont plus faibles dans la plupart des vignobles, mais ils sont compensés par une meilleure qualité.»

«Dans certaines zones, des vignerons parlent de pertes de 50% par rapport à leur rendement moyen sur les cinq dernières années.»

«Sur les blancs, nous allons être sur une très grande année à Bordeaux», confirme Marie-Catherine Dufour, qui dirige le service technique du Conseil interprofessionnel du vin de Bordeaux (CIVB). «L’état sanitaire du vignoble est très satisfaisant et les raisins présentent un très bon potentiel œnologique», abonde le comité interprofessionnel du vin de Champagne, qui soulève cependant que le manque de pluie a «limité le grossissement des grappes».

La sécheresse, la canicule, les orages de grêle ou encore le gel printanier qui a frappé plusieurs vignobles en mars (notre article) ont nettement impacté les rendements. Autour de Bordeaux, la situation est «hétérogène», rapporte Marie-Catherine Dufour : «Certains secteurs ont plus souffert que d’autres, notamment là où les sols sont peu profonds, avec des réserves en eau moins importantes. Mais les pluies depuis fin août ont permis de revenir à un équilibre intéressant.»

«Des parcelles n’ont pas été vendangées car toutes les feuilles sont tombées au mois d’août, avec des baies qui ne faisaient même pas la taille d’une myrtille», s’inquiète Arthur Froehly, de Vinopole Alsace. Sur le vignoble alsacien, une perte de 20 à 30% est pour l’instant estimée, mais la qualité du raisin reste au rendez-vous, ajoute l’expert : «Il faudra être réactif pour les bons crus de l’année 2026 !»

Alcool, travail nocturne et charge mentale

La précocité des vendanges bouleverse le travail des viticulteur·ices, qui recherchent constamment, selon le type de vin souhaité, un subtil compromis entre l’acidité, le sucre ou encore les arômes du raisin. «Sur des années comme celles-ci, cet équilibre est encore plus sensible, témoigne Charlotte Huber, pour le vignoble bourguignon. Il faut être très réactif : la vigne a chaud et a des comportements qu’on ne connaît pas encore totalement.»

Le réchauffement climatique favorise notamment la concentration de sucre dans les baies, qui se transforme en alcool après la fermentation. En Alsace ou dans le Bordelais, la teneur en alcool potentiel a augmenté de près d’un degré par décennie.

«Au total, une autre conséquence de cette précocité, c’est la charge mentale beaucoup plus forte sur les viticulteurs, complète Jean-Marc Touzard. Ils doivent être plus vigilants, appeler en toute vitesse les vendangeurs…» Pour s’adapter à cette nouvelle donne climatique, de plus en plus d’exploitant·es optent pour des vendanges au petit matin – voire en pleine nuit, notamment dans le Sud.

«Il existe des stratégies d’adaptation à court terme, comme le choix de la date de vendange, ou le fait de les faire de nuit ; mais ça ne suffit pas, appuie Jean-Marc Touzard. Le réchauffement climatique amène à penser des changements plus profonds.» Fin 2021, le projet Laccave, conduit sur dix ans par une centaine de scientifiques, a identifié les principales pistes d’adaptation : en premier lieu, conserver et améliorer les sols (enherbements, lutte contre l’érosion…). Ensuite, renouveler et diversifier les variétés de vignes, repenser la gestion de l’eau (irrigation raisonnée, pratiques agroécologiques économes en eau…) ou innover dans les techniques de vinification.

D’une canicule à l’autre, nous oublions collectivement ce que nous avons subi. Une amnésie qui conduit beaucoup d’entre nous à élire celles et ceux qui aggravent la crise climatique.

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