
Ce qu’il faut retenir :
Jean-Louis Ledeux est un homme politique influent : vice-président du conseil départemental de la Vienne en charge de l’agriculture, membre de plusieurs instances de l’eau, et maire de Lusignan jusqu’en mars 2026.
L’élu divers droite (DVD) dirige aussi deux entreprises privées : Sire drainage, spécialisée dans le drainage de terres agricoles, et Eris environnement, qui accompagne des projets agricoles, notamment d’irrigation ou de «mégabassines».
Vert révèle que sa société Sire drainage est visée par une enquête du parquet de La Rochelle pour de possibles délits environnementaux liés à des drainages irréguliers. Plusieurs associations ont porté plainte.
En tant qu’élu du département de la Vienne, il a soutenu un projet contesté de 41 «mégabassines» dans un territoire fragilisé par les sécheresses et le manque d’eau.
Associations locales, élu·es d’opposition, défenseur·es de l’environnement alertent depuis des années sur des risques de conflits d’intérêts liés au cumul de ses fonctions publiques et privées.
Sollicité à plusieurs reprises par Vert, Jean-Louis Ledeux n’a pas répondu à nos questions.
Ce matin d’hiver 2024, la terre fume encore sous le gel. Dans le champ labouré, une pelleteuse éventre le sol. À côté des tranchées, des centaines de mètres de tuyaux attendent d’être enfouis. En se promenant le long de ce champ de Bonneuil-Matours (Vienne), Robin* pressent que quelque chose cloche.
Membre d’une petite association d’habitant·es installé·es sur cette terre agricole de l’ouest de la France, il redoute un désastre écologique. Lors de ses recherches, il découvre que ce champ est classé comme zone humide. L’eau y circule lentement depuis des décennies. Sous ses yeux, six hectares sont asséchés – «drainés», dans le jargon agricole.

Sur le chantier, un détail attire l’attention de Robin, un logo jaune inscrit sur un camion : «Sire drainage». Il prévient les militant·es de l’association Vienne nature environnement. Le nom de cette entreprise les fait immédiatement réagir. Son dirigeant, Jean-Louis Ledeux, n’est pas un simple patron de PME. Vice-président du conseil départemental de la Vienne en charge de l’agriculture, c’est un acteur influent de la gestion de l’eau sur le territoire, où il a défendu le projet de construction de 41 «mégabassines». L’association décide de porter plainte.
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Ce chantier aurait pu passer inaperçu : il est désormais au cœur d’une affaire environnementale d’ampleur qui éclabousse ce baron local de l’eau.
Une enquête ouverte pour «des pratiques d’ampleur»
La technique du drainage consiste à installer des tuyaux enterrés – des drains – qui évacuent artificiellement l’eau présente dans le sol. Devenue l’un des piliers de l’agriculture intensive, elle est notamment utilisée pour transformer des prairies humides en culture céréalière comme le maïs. Très impactante pour les milieux naturels, elle est strictement encadrée.

Mais ici, aucune trace d’enquête publique, d’autorisation préfectorale ou de plan de compensation écologique. Or, selon le code de l’environnement, drainer une zone humide de plus d’un hectare sans réaliser ces démarches constitue un délit puni d’un an de prison et 75 000 euros d’amende.
À la même époque, des observateur·ices de la Ligue pour la protection des oiseaux de la Vienne (LPO) tombent aussi sur un chantier de drainage mené par cette entreprise. Cette fois, c’est à Saulgé, un autre village du bassin du Clain, dans la Vienne. «Ils posaient des drains au milieu de roseaux», décrit Daniel Gilardot, membre du comité territorial de l’association. Suspectant la destruction d’une zone humide, la LPO porte plainte à son tour.
Cette même année 2024, à une trentaine de kilomètres de là, c’est l’OFB (Office français de la biodiversité – la «police de l’environnement») qui intervient. Lors d’un contrôle inopiné sur une exploitation agricole, les agent·es découvrent le drainage sans autorisation d’une zone humide et «la présence d’employés et d’engins de chantier de l’entreprise Sire drainage». Ce n’est pas la première fois que Sire drainage est citée pour ces faits par l’OFB.
Selon les informations de Vert, ces contrôles et ces plaintes ont conduit à l’ouverture d’une enquête judiciaire. Le pôle régional environnemental du parquet de La Rochelle travaille «sur des faits de drainages irréguliers suite à l’identification d’acteurs communs entre plusieurs procédures similaires laissant penser à des pratiques d’ampleur», indique à Vert la procureure Sophie Debas. Elle confirme être saisie de faits concernant notamment l’entreprise Sire drainage : «En janvier 2026, des investigations ont été réalisées sur les parcelles de 25 exploitations afin de confirmer le caractère humide des parcelles drainées. Des associations de protection de l’environnement mais aussi des collectivités se sont portées parties civiles et seront prochainement entendues.»
Jean-Louis Ledeux et son entreprise bénéficient de la présomption d’innocence. Vert a sollicité à plusieurs reprises ce dirigeant, directement ou par l’intermédiaire des structures dans lesquelles il siège. L’élu n’a pas répondu à nos questions sur ces drainages irréguliers. «Si les faits évoqués sont confirmés par l’enquête en cours, ils seraient particulièrement graves dans un territoire déjà durement touché par les sécheresses et les tensions croissantes autour du partage de l’eau», réagit Christine Graval, conseillère régionale (Les Écologistes) de la Vienne.
Un homme-clé de la «guerre de l’eau»
L’affaire intervient dans un contexte explosif. Les zones humides sont souvent décrites comme des éponges naturelles : elles ralentissent les crues et retiennent l’eau dans le sol. Dans ce territoire confronté à des sécheresses répétées sous l’effet du changement climatique, leur disparition inquiète. L’accès à l’eau attise les tensions dans le département et, au cœur de cette bataille, Jean-Louis Ledeux occupe une position centrale grâce à ses multiples casquettes.
Outre son entreprise qui assèche les zones humides, il dirige un cabinet d’études, Eris environnement, qui conseille les exploitations agricoles dans leurs démarches réglementaires. Sur son site, la société se félicite d’accompagner des projets de réserve d’irrigation, «autorisés et construits en un temps record». Elle propose même ses services pour aider les agriculteur·ices à obtenir les autorisations nécessaires à la construction de «mégabassines». Ces immenses réserves d’eau – remplies l’hiver par pompage dans les nappes ou les rivières afin d’irriguer en été – cristallisent la colère dans ce territoire marqué par la manifestation de Sainte-Soline en mars 2023, dans les Deux-Sèvres voisines.
En tant qu’élu départemental, Jean-Louis Ledeux a porté un projet de construction de 41 «mégabassines». Dans ses habits de politicien, il s’est ainsi déplacé devant des conseils communautaires et municipaux pour convaincre. Ces réserves sont «une réponse au changement climatique», argumente-t-il devant l’assemblée de la communauté de communes du Civraisien-en-Poitou, en octobre 2022.
L’année suivante, une étude scientifique officielle jette un froid. Après plusieurs années d’analyses, le rapport HMUC (hydrologie, milieux, usages, climat), chargé de quantifier la ressource en eau disponible dans le bassin du Clain, constate un problème critique. Il n’y a pas assez d’eau dans la nature pour faire fonctionner toutes ces bassines en projet. Jean-Louis Ledeux s’insurge dans la presse contre des résultats «biaisés». Pour l’heure, ces dizaines de bassines, autorisées par la préfecture, n’ont pas encore vu le jour.
Le «monsieur eau» du département
«Fervent promoteur des mégabassines», selon le collectif Bassines non merci, Jean-Louis Ledeux est le «monsieur eau» du département. Il siège dans plusieurs instances publiques chargées précisément de répartir et de protéger la ressource. Il est à la fois administrateur de l’Agence de l’eau Loire-Bretagne, qui finance les politiques de l’eau, mais aussi membre du Comité de bassin, le «parlement de l’eau». L’élu occupe également plusieurs sièges au sein de commissions locales de l’eau. En 2024, le conseil départemental lance un PTGE (projet de territoire pour la gestion de l’eau). Derrière cet acronyme, un outil central de planification pour la répartition de la ressource. Pour le piloter, la collectivité fait encore appel à lui.
En résumé, cet homme qui siège dans les instances chargées de protéger la ressource en eau dirige aussi une entreprise soupçonnée d’avoir participé à l’assèchement des éponges naturelles que sont les zones humides. Et ce n’est pas tout : il préside aussi un lobby agricole, l’Andhar. Sa spécialité : vanter le drainage et l’hydraulique agricole «responsable» auprès des décideur·ses.
Ces fonctions sont-elles toutes mentionnées dans sa déclaration à la HATVP (Haute autorité pour la transparence de la vie publique) ? Vert a vérifié, et la réponse est non. Datée de 2021, cette déclaration obligatoire indique que ses activités cumulées lui rapportaient plus de 6 000 euros par mois. Jean-Louis Ledeux se déclare gérant de sociétés, mais Eris environnement, dont il est pourtant le gérant et le propriétaire, n’y figure pas. Ses mandats au sein des instances de l’eau ne sont pas non plus mentionnés.
Interrogé par Vert sur le contenu de sa déclaration et le cumul de ses fonctions, Jean-Louis Ledeux n’a pas répondu à nos questions. Le service presse du département, sollicité lui aussi, n’a pas non plus apporté de réponses. Contactée, la Haute autorité pour la transparence de la vie publique nous a indiqué avoir contrôlé la déclaration de Jean-Louis Ledeux et «mis en évidence l’omission de sa fonction de gérant de la société Eris environnement. À la suite de ce contrôle, la HATVP lui a demandé de corriger cette omission afin d’assurer une information la plus précise possible aux citoyens, ce qu’il n’a pas fait à ce jour.» Ses fonctions au sein des instances de gouvernance de l’eau auraient également dû être mentionnées, selon la HATVP. «La HATVP a recommandé à M. Ledeux des mesures de prévention couvrant tous les risques identifiés», conclut-elle.
De multiples alertes ignorées
Au niveau local, certain·es dénoncent depuis longtemps un conflit d’intérêts potentiel. En 2023, la conseillère départementale (Les Écologistes), Chloé Girardot-Moitié, écrit à l’Agence de l’eau après la nomination de Jean-Louis Ledeux au sein de son conseil d’administration. «Ses activités privées de président d’Andhar sont en conflit d’intérêts avec les activités publiques d’intérêt général de l’Agence de l’eau», estime-t-elle dans ce courrier consulté par Vert. Peu de temps après, une association locale d’habitant·es, les Familles richelaises, fait un signalement au parquet de Poitiers pour «prise illégale d’intérêts et trafic d’influence», pointant des «activités privées pour le compte du secteur agricole incompatibles avec ses fonctions publiques». Contacté, le parquet de Poitiers n’a pas répondu à nos demandes concernant les suites données à ce signalement.
«Le cumul de toutes ces activités est a priori légal ; ce qu’il faut vérifier, c’est l’absence de conflit d’intérêts décision par décision. Or ce contrôle n’est pas automatiquement effectué, cela relève soit de l’initiative personnelle de l’élu soit d’un lanceur d’alerte qui signale la situation, cela revient souvent à chercher une aiguille dans une botte de foin», explique Farah Zaoui, consultante pour les collectivités en matière de prévention de la corruption. «Ce travail de fourmi, personne ne l’a jamais fait», déplore Michel Debiais, administrateur de Que Choisir ensemble (ex-UFC Que choisir) de la Vienne. Engagée sur les enjeux locaux de l’eau, l’association de consommateur·ices a tenté de se mobiliser : courriers au préfet, alertes à l’Agence de l’eau, demandes d’explication. «Mais, à chaque fois, on nous a répondu : “Circulez, il n’y a rien à voir”», raconte-t-il.
Pendant ce temps, les restrictions d’eau se multiplient dans le département et les projets de bassines sont toujours dans les tiroirs dans la Vienne. Le projet de loi d’urgence agricole adopté la semaine dernière en première lecture par l’Assemblée nationale vient d’ailleurs de donner plus de pouvoir aux préfet·es afin d’autoriser ces projets de stockage d’eau plus facilement. Avec ou sans eau pour les remplir.
Contacté une nouvelle fois par téléphone, Jean-Louis Ledeux a finalement décroché : «Je n’ai rien à vous dire, madame», a-t-il lancé à Vert avant de couper court à la conversation.
*Le prénom a été modifié.









