«Envisager la montée du niveau de la mer autrement» : voyage sur une étrange maison flottante au large de Saint-Malo

À l’eau le monde.
Amarrée au quai du port de Saint-Malo, Badaroz, une tiny house flottante, est bien plus qu’un habitat insolite. Son créateur cherche à expérimenter un mode de vie inspiré des marins et à ouvrir de nouvelles pistes d'adaptation au changement climatique.
Une étonnante embarcation vogue au large de la cité corsaire. © Thomas Louapre/Vert

Depuis le mois de mars, une étrange construction a pris place dans le port de Saint-Malo (Ille-et-Vilaine). Amarrée au quai, il s’agit d’une tiny house (ou «micromaison», en français) qui semble être posée sur des flotteurs. À une différence près : un petit poste de pilotage, avec une barre à l’avant et un moteur thermique à l’arrière, indique que la maison peut se déplacer comme un bateau.

Ce véhicule/logement s’étend sur 50 mètres carrés (m2) au total : 25 m2 pour la plateforme flottante et 25 pour l’habitation. À l’intérieur, la grande pièce peut accueillir jusqu’à 12 personnes, tandis qu’une mezzanine de 8 m2 surplombe l’ensemble. Ici, tout a été pensé pour limiter au maximum l’empreinte environnementale : douche extérieure avec récupérateur d’eau, toilettes sèches, électricité fournie par un panneau solaire, matériaux de construction majoritairement issus de la récupération.

À l’intérieur, tout a été fait pour réduire l’empreinte environnementale. © Thomas Louapre/Vert

L’ensemble s’inscrit dans la philosophie fondatrice de cette tiny house : vivre en harmonie avec la mer, en adoptant des pratiques aussi respectueuses que possible de l’environnement. La construction a été nommée Badaroz, qui signifie «paradis» en breton, comme une invitation à tendre, jour après jour, vers cet idéal.

Un tiers-lieu pour sensibiliser au mode de vie «merrien»

Actuellement, l’endroit est un tiers-lieu : un espace de travail, d’apprentissage ou de création qui favorise la rencontre et l’initiative collective. Il accueille une foultitude d’activités : yoga, ateliers de cartographie ou formations pour apprendre à cuisiner low-tech («technologies douces», en français), donc avec du matériel abordable, rapide et simple à utiliser ou réparer.

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Le 21 juin, Badaroz a pris la mer pour rejoindre le barrage de la Rance, près de Saint-Malo. L’embarcation naviguera tout l’été afin d’animer le littoral et de mener des actions de sensibilisation sur le mode de vie «merrien». Car c’est là tout l’enjeu du projet.

Derrière ce navire d’un nouveau genre, il y a Nicolas Bessec. © Thomas Louapre/Vert

Pour comprendre ce qu’est cette philosophie «merrienne», il faut remonter en 2018, lorsque Nicolas Bessec, le créateur de la maison flottante, traverse une crise existentielle. L’homme a alors 35 ans et travaille dans le e-commerce : «Rien n’allait, ni sur le plan professionnel, ni sur le plan personnel. Je ne trouvais plus de sens à rien.» Alors, digne Malouin qu’il est, il part en mer pour retrouver la paix. À son retour, Nicolas Bessec ne pense qu’à une chose : «Me poser et prendre une douche.» Arrivé chez lui, il branche son téléphone et fait couler de l’eau pour que la chaudière se mette en route. C’est le déclic. «J’ai réalisé que, sur mon bateau, je ne me serais jamais permis de faire couler autant d’eau douce. Parce qu’en mer, on est conscient de la valeur de ses ressources et on les économise, qu’il s’agisse de la batterie de son téléphone, de l’eau potable, de la nourriture ou de la gestion des déchets.»

Fort de ce constat, le trentenaire a donc l’idée de transposer le mode de vie des gens de la mer – qu’il appelle les Merrien·nes – à terre. «Et pour y arriver, il faut passer par un sas intermédiaire, c’est-à-dire un bateau-maison qui nous permette d’apprendre et de vivre l’expérience», expose-t-il.

L’épineuse question de la pollution

Avant de lancer Badaroz, Nicolas Bessec a fait un mini-tour du monde pour observer les habitats flottants existants. Il en est revenu avec une conviction : beaucoup d’initiatives sont innovantes, mais trop peu sont assez sobres à son goût.

Habiter la mer pose de nombreuses questions d’un point de vue écologique. © Thomas Louapre/Vert

Il intègre donc des principes de sobriété et des systèmes low-tech à sa construction. Malgré cette démarche, l’impact environnemental potentiel d’un tel habitat sur le milieu marin demeure le principal point d’interrogation. «Le flottant pose de nombreuses questions, dont celle de la pollution, parce qu’on est directement au contact du milieu», souligne Gauthier Carle, directeur de l’ONG Plateforme Océan & Climat, à l’origine du projet Sea’ties, qui accompagne les villes côtières dans leur adaptation à l’élévation du niveau de la mer. Gonéri Le Cozannet, ingénieur, spécialiste de l’adaptation au changement climatique et membre du Haut Conseil pour le climat, partage cette analyse : «La mer doit déjà composer avec de nombreuses pressions. Y ajouter de l’habitat flottant en représenterait une supplémentaire.»

Ces mises en garde ne découragent pas Nicolas Bessec, qui estime qu’il faut tester de nouvelles façons de vivre en harmonie avec l’océan : «Il y a de tels défis écologiques à relever qu’il faut pouvoir expérimenter, sinon on ne s’en sortira pas.» Le Breton a mis plusieurs années pour finaliser sa maison flottante, grâce à des chantiers participatifs auxquels plus de 200 personnes ont pris part.

Une piste d’adaptation face à l’élévation de la mer

Son expérimentation intervient dans un contexte où la montée des eaux oblige à repenser les territoires littoraux. À l’heure où le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) annonce 60 centimètres à un mètre de plus d’ici à 2100 dans le scénario d’émissions le plus élevé, la piste de l’habitat flottant pourrait gagner en intérêt. Saint-Malo figure parmi les villes françaises les plus exposées au risque de submersion marine. Selon les cartes du scénario «aléa 2100» du plan de prévention du risque de submersion marine, plusieurs secteurs de la ville sont particulièrement vulnérables, dont celui où est amarrée Badaroz.

Nicolas Bessec en est sûr : «À terme, on aura de vraies communautés flottantes un peu partout.» © Thomas Louapre/Vert

Pour le Malouin, difficile de rester indifférent à cette perspective. C’est aussi ce qui nourrit son ambition d’imaginer, à terme, de véritables communautés flottantes. «C’est une solution qui peut être pertinente pour un futur qui va se rapprocher de plus en plus vite», estime-t-il.

Pour autant, Gauthier Carle invite à relativiser la possibilité de pouvoir construire des habitats flottants : «D’un point de vue démographique, je pense que ce n’est pas réaliste. Quand on voit la concentration des populations sur les littoraux, qui ne cesse de croître, construire sur la mer pour reloger tout le monde me paraît compliqué. Et aussi très coûteux.»

Le défi du financement

Le financement constitue un autre défi. La maison flottante a été construite sur fonds propres et a bénéficié d’une subvention de 10 000 euros accordée par la fondation Banque populaire de l’Ouest. Au total, l’expérimentation a demandé 60 000 euros en matériaux. «S’il faut rajouter la main-d’œuvre, que je n’ai pas rémunérée, je dirais que Badaroz a coûté environ 160 000 à 200 000 euros», estime son créateur. Sans soutien financier supplémentaire, Nicolas Bessec ne pourra pas atteindre son objectif de construire un village entier. Il se voit contraint d’envisager une commercialisation de son concept : «Si une collectivité ou une entreprise formule une demande sérieuse et dispose du budget nécessaire, j’étudierai sa proposition.»

Et si cette tiny house flottante servait surtout à stimuler les imaginaires ? © Thomas Louapre/Vert

«Ce genre d’initiative contribue non seulement à une prise de conscience, mais aussi à faire rêver. C’est une question d’imaginaire : envisager la montée du niveau de la mer autrement et, surtout, nous dire qu’il va falloir vivre différemment», appuie Gauthier Carle.

Malgré les obstacles, Nicolas Bessec n’a pas dit son dernier mot. Car il en est convaincu : «À terme, on aura de vraies communautés flottantes un peu partout. À quelle échéance ? Personne ne peut le savoir. Mais je suis sûr que ça arrivera.»

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