
Des fruits et légumes brûlés par la chaleur, des productions de pommes de terre en baisse, des élevages menacés par la sécheresse et le manque de fourrages… Après cet été aux conditions climatiques désastreuses pour l’agriculture française, les effets vont-ils se répercuter sur les rayons des supermarchés ?
«Les épisodes caniculaires de l’été contribueraient à réchauffer le prix des produits frais, notamment ceux des légumes», expose l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee) dans sa note de conjoncture publiée ce jeudi. Dans le détail, en août 2026, les prix des produits frais (fruits, légumes, poissons…) ont augmenté de 5,8% sur un an, «des rythmes inobservés depuis début 2024», selon l’organisme.
Pas de pénuries, mais une inflation marquée pour les légumes
Pour l’instant, la grande distribution ne parle pas de «pénuries» ; plutôt de «tensions» sur certains aliments. «Cet été, nous avons notamment rencontré des difficultés d’approvisionnement sur les salades et tomates et, dans une moindre mesure, sur certains légumes très consommateurs d’eau comme les aubergines ou les radis, détaille auprès de Vert le Groupement Mousquetaires (Intermarché, Netto). Notre vigilance porte désormais surtout sur les récoltes d’automne et d’hiver : pommes, pommes de terre, carottes, poireaux, choux…»
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Les produits issus de l’agriculture biologique ont également souffert : «Nous observons des fruits et légumes parfois plus petits ou de moindre qualité visuelle, une diminution des volumes de certaines céréales, notamment du blé, ainsi que des difficultés pour l’élevage», détaille le réseau de magasins bios Biocoop, qui prévoit des baisses de rendement de l’ordre de 10 à 20%.
«Les conditions climatiques peuvent entraîner, pour certaines filières, des tensions ponctuelles entre l’offre et la demande, et donc faire évoluer les prix», ajoute Hugues Beyler, directeur agriculture et filières de la Fédération du commerce et de la distribution (FCD), qui regroupe les principales enseignes françaises de supermarchés. C’est un principe économique bien connu : lorsque l’offre d’un produit se raréfie, les prix tendent à augmenter (on parle alors d’inflation) pour limiter la demande et rééquilibrer le marché.
«Nous observons aussi quelques impacts au niveau du prix des poissons et de produits particuliers comme les moules, dont la croissance est plus compliquée quand la température de l’eau s’élève.»
À ce jour, si l’inflation alimentaire globale reste stable en août 2026 (+1,1% sur un an), la hausse est particulièrement prononcée pour la catégorie des produits frais, et tout particulièrement pour celle des légumes, dont les prix sont en augmentation de 13,8% sur un an en août, selon l’Insee. «En revanche, aucun impact n’est identifié sur le prix des fruits et pommes de terre», complète l’organisme.
En juillet, la hausse de prix était de 13% sur un an pour les légumes à fruits (tomates, courgettes…) et de 8% pour les légumes à tiges (salades, endives…), détaille Sébastien Faivre, responsable de la division «prix à la consommation» à l’Insee. «Nous observons aussi quelques impacts au niveau du prix des poissons et de produits particuliers comme les moules, dont la croissance est plus compliquée quand la température de l’eau s’élève», précise-t-il.
Des fruits et légumes plus petits dans les supermarchés
La répercussion de la crise climatique sur les prix dans les rayons dépend aussi des stratégies de la grande distribution, qui peut recourir à plus d’importations pour garnir son offre. «Sur la tomate, nous avons eu de fortes hausses en juin, tempérées par l’importation de tomates marocaines, illustre Sébastien Faivre. En juillet et en août, il y a eu moins d’importations, donc des hausses de prix plus fortes.»
«Notre premier réflexe ne sera pas d’aller chercher davantage de produits à l’étranger», assure le Groupement Mousquetaires. Outre la priorité donnée aux produits français, l’ensemble des enseignes de la Fédération du commerce et de la distribution a annoncé le 18 août «adapter les pratiques aux réalités du terrain», avec des produits plus petits ou biscornus.
«Un fruit plus petit ou un légume moins joli reste un bon produit.»
Pommes, salades, poivrons, pommes de terre… «Pour certains fruits et légumes, les consommateurs pourront trouver des calibres et aspects différents de ceux auxquels ils sont habitués, détaille Hugues Beyler. Ces différences ne signifient évidemment pas une différence de qualité et permettent de valoriser une plus grande partie de la production française.» «Un fruit plus petit ou un légume moins joli reste un bon produit. L’apparence change, pas nécessairement le goût ni la qualité», abonde le Groupement Mousquetaires.
«La grande distribution a simplement mis en place les choses qui sont absolument indispensables et qui devraient être la norme, nuance Mathieu Dalmais, porte-parole de l’ONG Inside Track France, qui regroupe des acteurs de l’agroalimentaire. Il serait plutôt rassurant que le consommateur paie une partie, car il faut absolument soutenir le monde agricole. Mais nous craignons que cette hausse de prix finisse surtout dans la poche de la grande distribution, il va falloir être extrêmement attentif.»
De même que Carrefour, le Groupement Mousquetaires se dit «prêt à réduire [ses] marges autant que possible» sur les produits les plus en tension, sans donner plus de détails. Si Biocoop revendique déjà des standards différents de la grande distribution pour lutter contre le gaspillage alimentaire, le réseau de magasins bios a «assoupli» ses règles dès juillet et réduit ses marges sur certains produits, comme les abricots et les raisins.
À plus long terme, le changement climatique risque d’accroître la précarité alimentaire
Si l’inflation concerne aujourd’hui principalement les produits frais, elle pourrait progressivement se reporter sur les produits transformés (conserves, pains, fromages, compotes…). «Les conséquences sur les céréales et les productions animales devraient se manifester plus tard, puisque les produits actuellement disponibles proviennent encore en partie des récoltes précédentes», explique Biocoop.
L’effet de la hausse des cours mondiaux des matières premières agricoles, comme les céréales, pourrait s’observer plutôt en début d’année prochaine, estime Dorian Roucher, chef du département de la conjoncture de l’Insee : «Nos modélisations montrent qu’il faut cinq mois pour que cette hausse se transmette aux industries agroalimentaires, et cinq mois pour arriver jusqu’aux prix des produits alimentaires.»
À plus long terme, les changements climatiques aggravent les pressions sur les systèmes alimentaires. Les canicules de l’été 2022 ont par exemple accru l’inflation alimentaire d’environ 0,67 point de pourcentage en Europe, selon une étude de la Banque centrale européenne et de l’Institut de recherche de Potsdam sur les effets du changement climatique. Selon leurs estimations, la hausse des températures estimée sur le continent pour 2035 conduirait à une inflation alimentaire d’un à trois points de pourcentage par an.
Si les salaires ne suivent pas, la hausse des prix réduit le pouvoir d’achat des consommateur·ices et accroît la précarité des plus démuni·es. Avec les vagues de chaleur et sécheresses de 2023, environ un million de personnes supplémentaires ont subi de l’insécurité alimentaire en Europe par rapport à la période 1981-2010, selon l’édition européenne du Lancet countdown : «Les chocs climatiques et météorologiques font grimper les prix des fruits et légumes, rendant plus difficile pour les ménages à faibles revenus de se procurer une alimentation saine et nutritive.»











