
Qu’on le veuille ou non, l’été 2026 restera celui d’une bascule. Au plus fort de la troisième vague de chaleur, fin juillet, 15 millions de Français·es se reconnaissaient dans les symptômes de l’éco-anxiété – un record. C’est ce qu’a révélé, la semaine dernière, une étude de l’Observatoire de l’éco-anxiété, Obseca (notre article).
Aux manettes de cette enquête, le psychologue et psychothérapeute Pierre-Éric Sutter. Auprès de Vert, il revient sur cette inquiétude face à la crise environnementale qui peut être aussi bien bénéfique que paralysante. Pour éviter qu’elle ne dégrade la santé mentale, il invite à apprivoiser ses peurs, à reconnaître les limites de son pouvoir individuel et à retrouver une capacité d’action à sa mesure.
C’est quoi, l’éco-anxiété ?
Il n’y a pas de définition consensuelle. La plus simple et la plus opérationnelle, selon moi, consiste à parler d’inquiétudes vis-à-vis de la crise environnementale.
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Il existe toute une gradation. Au départ, il peut s’agir d’inquiétudes passagères. Puis ces pensées peuvent revenir de plus en plus régulièrement, jusqu’à devenir permanentes et très intrusives. C’est l’évolution de ces inquiétudes qui va déterminer si l’éco-anxiété est adaptative ou mal-adaptative.
Quelle est la différence entre les deux ?
On peut faire un parallèle avec la différence entre être déprimé et être dépressif. Lorsque vous perdez un être cher, vous pouvez traverser une période de déprime sans pour autant souffrir de dépression. Vous ressentez de la tristesse et vous vous posez des questions existentielles, mais, progressivement, vous retrouvez un état de santé mentale positif.
En revanche, si cette détresse psychologique s’installe durablement, elle peut évoluer vers une psychopathologie, comme une dépression. Pour l’éco-anxiété, c’est la même chose. Une personne peut être très inquiète de la dégradation de l’environnement sans présenter de trouble psychique. Son éco-anxiété est alors adaptative. Mais si elle ne parvient plus à réguler cette inquiétude et que celle-ci devient envahissante, elle peut basculer vers une forme mal-adaptative et développer, en plus, une dépression réactionnelle ou un trouble anxieux généralisé.
À quoi reconnaît-on une éco-anxiété devenue mal-adaptative ?
Dans les formes les plus graves, les personnes peuvent être envahies par des ruminations : «On va tous mourir», «C’est la fin du monde», «On ne peut rien y faire», «À quoi bon continuer à vivre ?» Elles peuvent être constamment tétanisées par la peur, ne plus parvenir à agir, rester en boule au fond de leur lit et perdre le goût de la vie. Certains patients peuvent aussi avoir des pensées suicidaires.
Quand ces inquiétudes ne vous quittent plus, qu’elles vous empêchent de dormir, que vous êtes constamment triste ou que vous avez spontanément des crises de larmes, il faut s’en préoccuper.
L’inquiétude face à la crise environnementale paraît légitime. Peut-on alors qualifier l’éco-anxiété de maladie ?
Il ne faut pas confondre la cause et les conséquences. Les professionnels du soin observent des symptômes et cherchent à comprendre ce qui les a provoqués. Dans le cas de l’éco-anxiété, il y a d’un côté la souffrance des personnes et, de l’autre, la crise environnementale qui provoque leurs inquiétudes. Cette cause n’est évidemment pas de leur faute : elle relève aussi du politique.
Dire qu’il ne faudrait pas être «éco-anxieux», mais «éco-furieux», me paraît méprisant pour la souffrance des gens. Certaines personnes souffrent réellement. Reconnaître cette souffrance ne signifie pas nier les causes politiques du dérèglement climatique. On peut à la fois s’attaquer à ces causes et prendre soin des personnes qui en subissent les conséquences psychologiques.
Il est par ailleurs parfaitement légitime d’être inquiet face aux problèmes environnementaux. Nous respirons tous le même air, nous buvons tous la même eau et nous dépendons tous des mêmes conditions pour nous nourrir. Il existe donc des raisons rationnelles de s’inquiéter. Ce qui pose problème, c’est lorsque cette inquiétude dégrade la santé mentale.
L’éco-anxiété, c’est une réaction saine, alors ?
Oui. L’anxiété nous informe de l’existence d’un danger et peut nous mettre en action. Si un bus vous fonce dessus et que vous n’avez pas peur, vous ne faites pas le pas de côté qui peut vous sauver. Face à la crise environnementale, c’est la même mécanique : la peur peut nous permettre de prendre conscience du danger et de nous y adapter.
C’est pourquoi je me réjouis qu’un nombre croissant de personnes s’inquiètent pour l’environnement – à condition, bien entendu, que cette inquiétude reste adaptative et ne les rende pas malades. Ce que je défends, c’est une saine inquiétude : celle qui nous prépare au monde qui arrive au lieu de nous immobiliser.
La peur est saine lorsqu’elle nous informe d’un danger. Il faut apprendre à l’apprivoiser et à élaborer une stratégie d’action réaliste. Les personnes éco-anxieuses peuvent parfois voir arriver certains changements un peu avant les autres, parce que leur inquiétude les conduit à modifier leurs habitudes et à se préparer.
Comment accompagnez-vous vos patients souffrant d’éco-anxiété mal-adaptative ?
Souvent, je préconise cinq grandes étapes. Cela peut prendre entre six mois et un an et demi pour tout mettre en place.
La première consiste à réduire la surcharge cognitive. Il ne s’agit pas d’arrêter de s’informer : l’information est indispensable pour comprendre le danger et agir. Mais répéter dix fois la même information négative ne sert à rien. À force de s’abreuver de mauvaises nouvelles, le cerveau sature. Il faut donc limiter cette «infobésité» et rééquilibrer les informations négatives par des informations positives, notamment en recherchant des initiatives et des solutions qui fonctionnent.
La deuxième étape porte sur la régulation émotionnelle. Il faut comprendre ses peurs, les respecter et les apprivoiser. Lorsqu’on est entièrement pris dans l’émotion, on ne parvient plus à rationaliser. Or la peur contient une énergie considérable : une fois canalisée, elle peut devenir le prélude à l’action.
La troisième étape consiste à renoncer à devenir un «super-héros de l’environnement». Il faut accepter qu’on ne peut pas tout régler et se concentrer sur ce qui dépend réellement de soi.
La quatrième est la construction d’un «écoprojet» adapté à ses préoccupations, à ses ressources et à ses compétences. Si vous êtes informaticien, vous n’avez pas nécessairement besoin de devenir maraîcher pour contribuer à un projet écologique. Vous pouvez mettre vos compétences informatiques au service d’un écolieu ou d’une initiative collective. L’objectif doit être ajusté aux ressources de la personne, et non l’inverse.
La cinquième étape consiste à retrouver l’espérance et à célébrer les petites victoires. Toutes les avancées comptent : avoir apprivoisé une peur, trouvé un projet adapté, mobilisé une compétence ou abandonné une habitude devenue incompatible avec ses valeurs. Cette gratification permet de contrebalancer les informations négatives et de retrouver progressivement un équilibre intérieur.
Passer à l’action suffit-il pour aller mieux ?
Non, pas toujours. Certains de mes patients me disent : «J’ai mis en place des écogestes, mais ce n’est pas avec cela que j’ai sauvé la planète.» Évidemment : personne ne sauvera la planète à lui tout seul. Il faut faire le deuil de cette idée.
Se lancer seul, tête baissée, en pensant pouvoir tout régler peut conduire à un burn-out écologique. Cela concerne aussi certains militants. Le passage à l’action doit donc être raisonné. Il faut distinguer ce qui dépend de soi de ce qui n’en dépend pas et se réapproprier son pouvoir d’agir à son niveau.
Ce que je sais, c’est qu’une personne souffrant d’une éco-anxiété adaptative parvient à retrouver un équilibre intérieur et à prendre soin d’elle-même en prenant soin du monde. Elle trouve un projet à sa mesure, qui lui permet de réduire sa surcharge cognitive et émotionnelle, de passer à l’action et de retrouver de l’espérance.
Comment avez-vous perçu la publication par le gouvernement, cet été, d’un guide pour gérer son éco-anxiété ?
Sur le fond, je n’ai rien à dire. C’est presque un copié-collé du rapport sur l’éco-anxiété auquel j’ai participé avec l’Ademe [l’Agence de la transition écologique, NDLR] en 2025. En revanche, sur la forme, c’est un beau raté, vu le contexte. Tout flambe et on parle des conséquences sur les individus sans parler des causes du dérèglement climatique et de la responsabilité de l’État, au regard de son inaction climatique. C’est une belle maladresse de communication.











