
Lorsque Sébastien Léas, l’un des 300 prévisionnistes de Météo-France, nous accueille dans son bureau, il fait largement plus de 30 degrés Celsius (°C) dehors. Ce jeudi 9 juillet, plusieurs ventilateurs tournent devant les écrans qui affichent des scénarios de températures toujours plus hautes pour les prochains jours. Au mur, six horloges indiquent l’heure des territoires ultramarins. Ici, les prévisions météorologiques couvrent toute la France.
Cela fait plus de vingt ans que l’expert travaille au sein de l’institution. Il y étudie les conditions atmosphériques pour réaliser des bulletins météo. «Le plus probable pour cette semaine, c’est que l’air chaud persiste encore sur une bonne partie du pays, avertit Sébastien Léas. On restera sans doute dans un contexte de vague de chaleur au moins jusqu’à mercredi [15 juillet], et on n’a pas encore de signaux de fin d’épisode.» Ce mardi, 26 départements sont en vigilance rouge canicule.
Dans les bâtiments de l’institution à Saint-Mandé (Val-de-Marne), en banlieue parisienne, les expert·es se relaient 24 heures sur 24 pour surveiller les conditions météorologiques dans tout le territoire. «La prévision du jour et du lendemain est fiable à 90 voire 95%, explique Sébastien Léas. Celle des quatre prochains jours, plutôt entre 60 et 65%.»
Modéliser l’atmosphère pour prévoir la météo
Pour faire des prévisions à moyen terme, les professionnel·les utilisent des modèles mathématiques qui permettent de représenter l’atmosphère. Ces programmes informatiques combinent de nombreux critères comme la température de l’air, l’humidité, les vents ou encore la pression atmosphérique. Un supercalculateur (un ordinateur de pointe) fait ensuite varier ces paramètres et propose des scénarios pour les jours à venir. Le modèle utilisé par Météo-France propose une cinquantaine de scénarios différents que les prévisionnistes interprètent.

«Parmi tous ces scénarios, certains sont plus ou moins minoritaires, ils annoncent des températures extrêmes qu’on ne retrouve pas chez les autres, détaille Sébastien Léas. D’autres forment un faisceau de scénarios plutôt cohérents les uns avec les autres, c’est comme ça qu’on sélectionne le plus probable.» Ce dernier sera annoncé au public, grâce au bulletin météo et sur l’application.
Cet article est en accès libre.
C’est un engagement fort de notre équipe, pour permettre à tout le monde de s’informer gratuitement sur l’urgence écologique et de faire des choix éclairés. Si vous le pouvez, faites un don pour soutenir notre travail dans la durée et garantir notre indépendance.
Il arrive que ce ne soit pas toujours celui annoncé qui se produise. «C’est comme une partie de poker, développe l’expert. Quand on a une paire d’as face à un 2 et un 7, on a 80% de chances de gagner, donc 20% de perdre.»
Pharmacies, thermomètres, applis : à quelle prévision se fier ?
Les prévisions obtenues par les expert·es de Météo-France ne sont pas toujours celles que nous retrouvons sur d’autres applications météo. Pour Sébastien Léas, cela tient au fait que «les scénarios que Météo-France retient sont d’abord expertisés par ses prévisionnistes, ce qui n’est pas toujours le cas dans les sociétés privées, qui utilisent parfois directement des modèles informatiques sans interprétation humaine». Il existe d’ailleurs plusieurs types de modèles informatiques et les plateformes n’utilisent pas forcément le même. Au quotidien, les prévisionnistes de l’établissement public passent leur temps à comparer ces différentes sources sur leurs trois écrans, afin de réduire leur marge d’erreur.
«Certaines applications publient des scénarios parfois minoritaires», déplore Sébastien Léas. En amont de la vague de chaleur de juillet, certaines chaînes avaient par exemple annoncé plus de 45°C, des pronostics qui avaient enflammé les réseaux sociaux. «Cela nécessite ensuite qu’on fasse beaucoup de pédagogie, c’est important de garder une rigueur scientifique parce qu’on n’a pas besoin de ces extrêmes pour être inquiet ces jours-ci», souligne le prévisionniste.

Localement, les températures indiquées par les pharmacies peuvent aussi être affolantes. Mais leurs capteurs sont parfois situés au soleil, ce qui augmente la valeur qui s’affiche. Pour obtenir un chiffre plus représentatif de la masse d’air, et non d’un lieu ou d’une surface en particulier, Météo-France respecte des normes imposées par l’Organisation météorologique mondiale (OMM). Ainsi, la température doit être prélevée par un capteur situé dans un abri ventilé, avant d’être transmise aux prévisionnistes.
Pour établir leurs prévisions, les météorologues gardent un œil sur le grand écran installé au fond de leur bureau. Une vue satellite y montre les dépressions en cours au-dessus des océans et sur la partie nord de l’Europe. Ce jeudi 9 juillet, aucun nuage ne passe au-dessus de l’ouest du continent et ne vient rafraichir l’atmosphère. À l’est, des points clignotants indiquent la venue de plusieurs orages.
Le troisième épisode caniculaire de l’année se prolonge toujours avec des records locaux à plus de 40°C, des nuits étouffantes et des températures nationales moyennes à 28°C. C’est la 53ème vague de chaleur sur le territoire depuis 1947 et le début des relevés. Ces épisodes se multiplient depuis les années 2010. Alors qu’elles survenaient tous les trois à quatre ans auparavant, il y en a maintenant une à deux par an en moyenne. «Sur les quinze dernières années, on a eu autant de vagues de chaleur que sur les soixante-dix précédentes», souligne Sébastien Léas. Le changement climatique les rend plus étendues, plus sévères et plus fréquentes.
Annoncer des canicules successives et encaisser le choc
«Le mois dernier, quand j’ai commencé à dessiner les cartes et à voir l’évolution des températures, ça m’a beaucoup impacté, confie le prévisionniste. Pourtant, dans notre métier, on essaye d’être pragmatique.» Quelques jours avant la canicule historique de juin, l’expert découvre, aux côtés de ses collègues, que des records de chaleur vont être battus alors même que l’activité socio-économique bat son plein sur le territoire et que les épreuves du baccalauréat approchent.
Cela fait vingt-cinq ans que Sébastien Léas fait ce métier, mais cet épisode était différent de ce qu’il avait vu jusque-là : «Ce n’était pas comme en 2003, où plus de monde était en vacances, les écoles étaient fermées et l’économie au ralenti ; là, les gens avaient moins la possibilité de se reposer, retrace le météorologue. Je me suis dit que ça allait aggraver l’impact sanitaire.» Trois des journées les plus chaudes jamais enregistrées à l’échelle du pays ont été observées pendant cet épisode.
«Les jeunes générations sont peut-être en train de vivre leur été le plus frais, insiste le père de deux enfants. Certes, il y aura toujours de la variabilité d’une année à l’autre, mais on risque de voir cette tendance de fond de réchauffement.» En attendant, les météorologues guettent sur leurs écrans les indices de la fin de cette troisième canicule.










