L’information avait tout pour séduire les passionné·es d’animaux. Le 1er décembre 2025, l’Association pour la protection des animaux sauvages (l’Aspas) partageait sur son site Internet les résultats d’une récente étude : «Une première meute de loups noirs identifiée en France !»

Une semaine plus tard, la radio locale Ici Provence (anciennement France Bleu Provence) a relayé cette «découverte extrêmement rare» dans les forêts méditerranéennes de la Sainte-Baume (Var), à une cinquantaine de kilomètres de Marseille. Baptisée «Sirius Black» (en référence à un personnage de la saga Harry Potter), la petite famille a été suivie par des naturalistes au cours de l’année 2021 et «n’est déjà probablement plus dans le Var», précisait bien l’un des auteurs de l’étude.
Un pelage très rare en Europe, mais pas une première
En décembre 2025, la nouvelle est pourtant reprise par de nombreux titres de presse locale : Var-Matin, La Provence, Midi Libre ou même Ouest-France… souvent sans préciser clairement que la «découverte» est datée de près de cinq ans. Elle remonte ensuite sur plusieurs sites nationaux, d’information scientifique comme d’actualité de chasse, et parvient jusqu’aux colonnes du Parisien. «Il faudrait protéger coûte que coûte cette tribu si rare», titre le journal en citant une «militante de la cause animale» locale.
«Pour faire le buzz, certains médias balancent des informations sur les réseaux sans les vérifier.»
Un souhait loin d’être exaucé : la meute de loups «noirs» du massif de la Sainte-Baume n’existe plus depuis 2022. La femelle reproductrice a disparu des caméras de suivi moins d’un an après son apparition dans le secteur, comme l’ont confirmé à Vert cinq naturalistes qui l’ont étudiée, ainsi que le parc naturel régional de la Sainte-Baume. «Pour faire le buzz, certains médias balancent des informations sur les réseaux sans les vérifier», déplore Frédéric Gervais, naturaliste varois et correspondant pour le réseau loup-lynx de l’Office français de la biodiversité (OFB) – ce vaste réseau de bénévoles qui collecte des indices de présence des grands prédateurs partout en France.

Pour comprendre l’emballement que Frédéric Gervais n’hésite pas à qualifier de «fake news», il faut remonter cinq ans en arrière. Au printemps 2021, plusieurs naturalistes découvrent l’arrivée de ce qui ressemble fortement à une louve, mais dotée d’un pelage étrangement sombre. En Europe, il n’existe qu’une espèce de loup : le loup gris (Canis lupus, de son petit nom scientifique), dont la robe varie du gris au brun. Du fait d’une mutation génétique, quelques individus peuvent occasionnellement naître tout noirs – les scientifiques parlent alors de «mélanisme».
Fréquent chez les loups gris d’Amérique du Nord, ce phénomène est extrêmement rare sur le continent européen. Il peut être le signe d’une hybridation récente avec des chiens : des cas sont documentés en Italie, d’où provient la majorité des loups français. Plusieurs loups «noirs» ont été identifiés dans le sud-est de la France à partir de la fin des années 2010 – notamment sur le plateau de Canjuers, dans le Var.
Aux origines : une étude génétique pionnière qui remonte à… 2022
Rapidement, la louve «noire» de la Sainte-Baume repérée début 2021 se reproduit avec un mâle gris et donne naissance à six petits, dont quatre arborent eux aussi un pelage sombre. Aurait-on affaire à la première meute de loups «noirs» connue sur le territoire français ? Pour en avoir le cœur net, deux experts – un chasseur varois et un naturaliste du parc national voisin de Port-Cros – décident de mener l’enquête.

Aidés d’une chienne spécialisée dans le pistage du loup, ils récoltent une vingtaine d’échantillons de crottes et les font expertiser en laboratoire. Les résultats, publiés en 2022, sont sans appel : l’analyse génétique «n’a pas permis de montrer de trace d’hybridation récente», de première ou deuxième génération. Une information loin d’être anodine puisque, comme le rappelle l’Aspas, l’autorisation d’abattage «des hybrides [chien-loup, qui sont de l’ordre de quelques pourcents de la population lupine française, NDLR] serait théoriquement plus facile à obtenir» en vertu de recommandations d’expert·es de la convention de Berne, qui protège l’espèce.
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À l’époque, la présence de cette meute atypique dans le Var est un secret de polichinelle, mais la nouvelle passe sous les radars médiatiques. Ce n’est que fin 2025 que l’information remonte à la surface, après la republication de l’analyse génétique dans une revue scientifique internationale. Elle est ensuite repérée par l’Aspas, puis reprise dans de nombreux médias… «Je ne m’attendais pas du tout à ce que notre étude soit autant relayée, se souvient Jean-Noël Philibert, chargé du suivi des populations à la Fédération départementale des chasseurs (FDC) du Var et co-auteur de l’étude originelle. Tout le monde s’est enflammé sur les réseaux sociaux, mon téléphone sonnait toute la journée !»
Pourtant, en plus d’être datée, l’information n’avait rien d’exceptionnel, rappelle le passionné : «Il y a déjà eu des individus noirs en France par le passé. Ce qui est nouveau, c’est de filmer une reproduction avec des petits.» «On a des loups noirs dans la Drôme, les Alpes… Donc il y a forcément déjà eu des reproductions, confirme Frédéric Gervais, qui a prêté main forte pour l’étude. Après, il est vrai de dire que c’est la première meute filmée, avec un suivi sur le temps long et tout ce travail au niveau de la génétique.»
«On sait très bien qu’il s’est passé quelque chose d’anormal»
Derrière l’emballement médiatique autour de cette prétendue «découverte», un mystère reste entier : qu’est devenue cette si rare meute de loups noirs ? «Malheureusement, à ce jour, elle n’existe plus», regrette Frédéric Gervais. Fin 2021, soit quelques mois après avoir mis bas, la femelle reproductrice s’est soudainement volatilisée des caméras de suivi. «Elle a disparu très rapidement, confirme Jean-Noël Philibert. Au printemps 2022, la louve noire n’était plus là, elle a été remplacée par une louve grise.» Chargé à l’époque du suivi du loup au sein du parc naturel régional de la Sainte-Baume, Gaëtan Ayache confirme également cette disparition et indique qu’il «peut y avoir plein de causes différentes».
Quant aux six petits de l’année 2021, ils ont quitté le territoire l’année suivante, comme le font naturellement les jeunes arrivés à maturité (on parle de «dispersion»). Selon Jean-Noël Philibert, l’un d’eux a été abattu en 2022 dans le Lot, bien loin de ses terres natales. Sur le secteur de la Sainte-Baume, une nouvelle meute de loups gris «classiques» a pris le relais et existe toujours aujourd’hui.

«Un couple [reproducteur] reste sur son territoire, il y a des meutes qu’on a suivies pendant des années», rappelle Jean-Noël Philibert. Selon le chasseur, «il est arrivé quelque chose» à la louve noire pendant l’hiver 2021-2022 : collision routière, acte de braconnage ou peut-être mort naturelle. «Il y a beaucoup de loups dans le secteur, le Var comptant à lui seul une vingtaine de meutes, rappelle Gaëtan Ayache. Les mortalités qu’on arrive le mieux à identifier sont celles par collisions routières ou par tirs dérogatoires.» «Quand on comprend comment le loup fonctionne, on sait très bien qu’il s’est passé quelque chose d’anormal», souffle Frédéric Gervais.
L’animal ne présentant pas de signe de vieillesse avancée, et sans cadavre découvert à proximité des routes du secteur, la piste du braconnage est plus que probable mais impossible à prouver, d’après le spécialiste. Si elle ne fait pas l’objet d’estimations officielles, la destruction illégale de loups (par tir, piège, empoisonnement…) est une réalité en France : sur 36 meutes suivies dans le Sud-Est, plus du quart d’entre elles ont subi des actes de braconnage en 2023, d’après un réseau de naturalistes interrogé par Le Monde.
Un vieux projet de carrière qui refait surface
Encore aujourd’hui, la disparition soudaine de cette louve à la génétique exceptionnelle soulève de nombreux soupçons, et réveille des souvenirs enfouis dans la région. «Ce qui me hérisse, c’est qu’à aucun moment dans cette soudaine vague médiatique on ne mentionne que cette meute a été littéralement sacrifiée pour privilégier un projet industriel», lâche Marie Veroda, co-présidente du Groupe national de surveillance des arbres (GNSA). Dans son viseur : la carrière exploitée depuis 2018 à Mazaugues (Var)… en plein territoire de la meute, comme Vert a pu le vérifier sur des cartes.
«Nos alertes sont restées lettres mortes alors que l’administration est censée agir pour les espèces protégées.»
Situé au beau milieu du parc naturel régional de la Sainte-Baume et d’une zone Natura 2000, le projet d’extraction de granulats par explosif est accusé par un collectif local de menacer les ressources d’eau souterraines ainsi que la biodiversité locale. Des naturalistes ont recensé pas moins de 85 espèces protégées sur place : des loups gris, de nombreuses chauves-souris, plusieurs lézards menacés, des genettes… «Il y a tout un cortège d’espèces protégées qui suivent le loup mais qui ont moins de reconnaissance médiatique», rappelle Pierrot Pantel, juriste et ingénieur écologue. Soutien de la lutte contre le projet, ce dernier estime que «tous les acteurs judiciaires et administratifs étaient prêts à sacrifier les loups sans le moindre scrupule».
Également correspondante du réseau loup-lynx, Marie Veroda estime avoir démontré que la pose de nouvelles clôtures de sécurité autour du site à partir de l’automne 2021 a conduit à un dérangement de la famille de loups «noirs» : «Ils ont enlevé 50 hectares de territoire à la meute, et j’ai montré que les loups avaient dû changer d’itinéraire.» «Il n’existe aucun élément de preuve d’un quelconque problème lié à l’installation de ces clôtures, qui sont adaptées à la faune», avec une dizaine de points de passage sous le grillage, lui oppose Gwenaël Groizeleau, directeur foncier et installations classées du groupe Audemard, en charge du site.

«Il y a eu un dérangement concret à travers la clôture, mais il y avait aussi un dérangement à venir avec les tirs d’explosifs, qui ont commencé en 2024, estime Pierrot Pantel. Après, dérangement ne veut pas dire destruction : ça n’aurait pas tué les loups, qui sont une espèce très adaptable.» «Aucun élément scientifique ne prouve que la carrière a nuit à cette meute, insiste Gwenaël Groizeleau, qui rappelle que d’autres activités industrielles ont lieu sur le secteur. Je suis bien désolé que cette meute n’ait plus donné signe de vie, mais je ne doute pas que les animaux doivent être quelque part. Le loup n’est pas sédentaire, il bouge beaucoup.»
Une meute évolue sur un vaste territoire, qui peut largement dépasser les 10 000 hectares. D’après Frédéric Gervais, qui ne se positionne pas sur le sujet, l’emplacement de la carrière de Mazaugues était bien fréquenté par la meute «noire», mais il s’agissait «plutôt d’un site de chasse que d’un site de reproduction». Une nouvelle meute de loups gris existe d’ailleurs toujours sur le secteur.
Quel rôle a donc joué ce projet explosif dans la disparition de la meute «noire» ? «On ne peut rien affirmer, ça peut être du braconnage, un accident…», nuance Marie Veroda, qui regrette surtout que les autorités n’aient jamais tenu compte de sa présence. «Si la meute a disparu, c’est indirectement lié à la carrière, défend de son côté Pierrot Pantel. Cette impunité qui transpire à travers tous ces projets permet aux industriels de ne pas prendre les mesures qui devraient s’imposer. Si on avait vraiment voulu protéger cette meute comme la loi l’impose, il aurait été possible qu’elle soit toujours en place aujourd’hui.»
Contacté par Vert sur cette meute de loups et sur la carrière de Mazaugues, l’OFB a indiqué ne pas avoir d’«éléments à fournir».
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