Décryptage

«Pluie noire», air toxique, eau souillée : la guerre au Moyen-Orient détruit des vies et provoque un désastre écologique

Iran, Liban, Palestine : la guerre charrie un lourd bilan humain et laisse entrevoir un désastre pour l’environnement. Ses conséquences fragilisent les écosystèmes, les ressources naturelles et les conditions de vie des populations civiles pour les années à venir.
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L’odeur des corps en putréfaction, coincés sous les décombres, se mêle à celle, acide, des bombardements passés. Nous sommes le 21 avril, dans le village de Qlayleh, au sud du Liban. Des centaines de personnes se retrouvent pour enterrer leurs morts, combattants du Hezbollah (parti chiite libanais doté d’une milice) et civil·es. Toutes et tous sont victimes des bombardements israéliens qui frappent le sud du pays depuis le 2 mars dernier, date de la nouvelle escalade meurtrière au Liban, pris dans le tourment d’une guerre débutée après le 7 octobre 2023.

Les dégâts causés par les frappes aériennes israéliennes sont visibles à Beyrouth, au Liban, le 9 avril 2026. © Alfons Cabrera/NurPhoto via AFP

Mariam (elle n’a pas souhaité donner son nom) nous entraîne dans l’une des rues recouvertes de cette poussière grisâtre omniprésente après les frappes. «Ici, c’était ma maison ; il n’y a plus rien», souffle celle qui est revenue dans son village natal après avoir été déplacée pendant plus d’un mois. Elle a pu rentrer à la faveur d’une trêve d’une extrême fragilité, en vigueur depuis le 17 avril mais transgressée au quotidien par l’armée israélienne. La jeune femme dit ne pas s’inquiéter de la qualité de l’air qu’elle respire : elle souhaite rester, malgré un environnement extrêmement pollué.

Au Liban, on déplore 2 000 mort·es, 7 000 blessé·es et un million de déplacé·es depuis le 2 mars. Derrière ce bilan se dessine un désastre écologique qui s’installe dans la durée, comme en Iran et ailleurs dans la région dévastée par la guerre.

«C’est une véritable catastrophe environnementale», affirme Charbel Afif, professeur à l’université Saint-Joseph de Beyrouth (Liban) et expert en pollution atmosphérique. Selon lui, la guerre entraîne une importante pollution de l’air, chargé en composés toxiques : benzène, vanadium, nickel et diverses dioxines. «Ces composés nocifs peuvent parcourir des centaines, voire des milliers de kilomètres, et avoir un impact sanitaire important», poursuit-il, évoquant un risque accru de cancers et d’autres maladies chez les populations exposées aux bombardements.

«Le problème, aussi, c’est qu’il est difficile de savoir exactement ce qu’il y a dans les bombes. Nous présumons qu’il y a des métaux lourds et des composés organiques, mais nous n’avons pas d’informations exactes», ajoute Charbel Afif. Cette pollution s’inscrit dans ce qu’il appelle un «cycle de dégâts» : elle passe de l’air à l’eau et aux sols, par dépôts secs ou via la pluie, avant de se diffuser dans les nappes phréatiques, les milieux aquatiques, et de polluer la chaîne alimentaire.

À ce stade, il reste impossible de quantifier précisément l’impact environnemental de la dernière escalade au Liban. Le ministère de l’environnement local et le Centre national de la recherche scientifique (CNRS) ont toutefois récemment publié un rapport détaillé sur la période 2023-2025.

Air, sol et terres martyrisés

Selon ce document, les zones les plus touchées par la contamination des sols se situent dans le sud du pays et dans la Bekaa, à l’est, avec des concentrations de phosphore atteignant jusqu’à 1 858 parties par million (ppm), soit plus de 90 fois les niveaux considérés comme normaux (15–20 ppm). Concernant la qualité de l’air, des pics de particules fines ont atteint 65 microgrammes par mètre cube (mg/m3) à Beyrouth, bien au-dessus des recommandations de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), fixées à 15 mg/m3. Les chercheur·ses ont également détecté des métaux lourds dans les particules en suspension, associés aux bombardements et à la destruction des infrastructures.

Plus de 8 500 hectares de terres agricoles et de forêts ont été brûlés ou endommagés. «En 2025, pendant la période de cessez-le-feu après novembre 2024, les attaques israéliennes ont provoqué la destruction par le feu de 160 hectares supplémentaires. Depuis le 2 mars 2026, malgré une météo relativement pluvieuse, [ces assauts] ont entraîné l’incendie de 270 hectares supplémentaires», expliquait la ministre de l’environnement, Tamara el-Zein, lors de la publication du rapport.

Depuis la fin février, le conflit s’est régionalisé. Les États-Unis et Israël ont attaqué l’Iran le 28 février, avant un cessez-le-feu entré en vigueur le 8 avril. Mais ces quarante jours de guerre ont laissé une empreinte environnementale durable. Les images des bombardements visant des infrastructures pétrolières en Iran restent les plus marquantes.

«Pluie noire» sur Téhéran

Le 7 mars, l’armée israélienne a frappé plus de 30 dépôts pétroliers à travers le pays, dont quatre près de Téhéran, une agglomération de près de dix millions d’habitant·es. Selon l’Observatoire des conflits et de l’environnement (Ceobs), la fumée issue des incendies de pétrole ou des raffineries est un mélange complexe de gaz et de particules, résultant de la combustion incomplète des hydrocarbures et des matériaux industriels. Elle contient notamment du monoxyde de carbone, du dioxyde de soufre, des oxydes d’azote, des composés organiques volatils (COV), ainsi que des particules de suie, de matière organique et des métaux traces.

Dans une note, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) souligne que les incendies d’installations pétrolières exposent les populations voisines à des polluants toxiques susceptibles de provoquer des troubles respiratoires, des irritations oculaires et cutanées, ainsi que la contamination de l’eau et des aliments. Selon l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris), ces panaches peuvent également contenir du benzène, du formaldéhyde et des hydrocarbures aromatiques polycycliques, capables de pénétrer en profondeur dans les voies respiratoires.

«Cette pluie noire a ramené la pollution et l’a laissée sur place, en contaminant les sols et les ressources en eau. Les impacts seront durables, avec des effets immédiats sur la santé. Il s’agit d’attaques contre des infrastructures civiles et leurs conséquences dépassent largement le cadre militaire habituel : elles affectent les populations ordinaires, perturbent la vie quotidienne, et leurs effets persistent», observe Kaveh Madani, directeur de l’Institut pour l’eau, l’environnement et la santé de l’université des Nations unies.

Que ce soit en Iran, au Liban ou ailleurs dans la région, la qualité de l’air constitue un enjeu majeur de santé publique. Les conflits et leurs conséquences exposent des milliers d’habitant·es à des niveaux élevés de pollution atmosphérique.

5 millions de tonnes de CO2 en deux semaines

Sur le plan climatique, ces guerres pourraient aussi accélérer le réchauffement global. Selon une analyse du Climate and community institute, relayée par The Guardian, la guerre en Iran aurait généré plus de 5 millions de tonnes de CO2 en seulement deux semaines, ce qui est supérieur à la totalité des émissions de l’Islande en 2024, comme l’indique l’étude.

«Cette estimation initiale est utile pour donner une idée de l’ampleur des émissions associées aux conflits, mais il est également nécessaire d’examiner les effets indirects plus larges, comme le retour de certains pays à l’utilisation du charbon à court terme, ainsi que les conséquences que ce choc des prix de l’énergie pourrait avoir sur les politiques nationales de transition énergétique à plus long terme», souligne Doug Weir, directeur de l’Observatoire sur les conflits et l’environnement.

Pour Kaveh Madani, l’impact environnemental des guerres reste largement sous-estimé et s’inscrit dans le temps long, y compris après la reconstruction. «Lorsque les économies sont touchées, elles doivent se redresser et deviennent polluantes car elles ont plus de difficultés à se découpler des ressources naturelles, et le niveau de pollution qu’elles génèrent est élevé», observe-t-il.

Charbel Afif estime qu’il faut désormais s’adapter à ces conséquences environnementales en renforçant la décontamination des zones touchées. Mais la course contre la montre est engagée. Dans le sud du Liban, les frappes continuent, emportant des vies et aggravant les dommages environnementaux. Ailleurs, notamment dans la capitale, le temps est en suspens. Les cicatrices des bombardements sont toujours béantes. Il résume : «Même si l’intensité n’est peut-être pas la même qu’en Iran, le Liban a été exposé sur une plus longue durée, il y a un risque que nous fassions face à une plus grande quantité de polluants.»

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