Chaque pas dans les feuillages est millimétré. Peu de sols sur la planète sont aussi contaminés que ceux de la zone d’exclusion de Tchernobyl, en Ukraine. Des millions de sédiments radioactifs, déposés par le vent lors de l’explosion de la centrale nucléaire, sont encore présents sur cette terre. C’était dans la nuit du 26 avril 1986. Depuis, la contamination a persisté dans les racines, les arbres, et dans chaque feuille qui a poussé dans la zone, selon un rapport publié en 2021 par l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire, un organisme public français.

Quatre décennies après le drame, alors que les 2 600 kilomètres carrés qui entourent l’infrastructure sont toujours interdits d’accès, les journalistes de Vert ont eu l’autorisation d’y pénétrer exceptionnellement pendant 48 heures. Sur place, la nature reprend doucement ses droits – et ce malgré un niveau de radiation qui est par endroits 3 700 fois supérieur à la normale. Dans ce calme olympien, le sol tremble tout à coup au passage de chevaux à l’allure imposante. Reconnaissables à leur petite taille et leur robe couleur daim, ces équidés ont la réputation d’être indomptables.
«Ce sont des chevaux de Przewalski, la dernière espèce de chevaux sauvages au monde, qui avait complètement disparu de son habitat naturel en Asie au milieu du 20ème siècle. Nous en comptons environ 140 dans toute la zone d’exclusion», chuchote Denis Vishnevskiy, accroupi derrière des roseaux tel un guépard observant sa proie. Pas à pas, le chef du département scientifique de la «Chornobyl radiation and ecological biosphere reserve» se rapproche des bêtes qu’il étudie depuis des années. À son arrivée dans la zone d’exclusion, il y a vingt-cinq ans, la population des chevaux de Przewalski était sept fois inférieure à celle d’aujourd’hui.
Lynx eurasiens et ours bruns
C’est sur les bancs de l’université de Kiev que le docteur Vishnevskiy a développé un intérêt pour la biosphère radioactive, en feuilletant un ouvrage sur la prolifération d’animaux dans la région. Assis derrière son bureau, il se rappelle ces années avec émotion : «Ce qui m’intéresse, c’est la manière dont les écosystèmes sont affectés par une catastrophe nucléaire. Étudier le milieu naturel à Tchernobyl, c’est un peu comme étudier un écosystème post-humain», sourit-il. L’essence de son travail consiste à surveiller l’évolution de la faune et de la flore dans cet environnement contaminé. «Sur les 2 600 kilomètres carrés que comprend la zone d’exclusion, 2 270 sont aujourd’hui protégés pour leur biosphère unique», précise le scientifique.

Un an après le début de l’invasion russe, en 2023, Denis Vishnevskiy a recensé une population de 42 lynx eurasiens dans la zone, avec l’aide de 11 pièges photographiques dissimulés aux quatre coins de la réserve. Fixées sur des arbres, ces caméras résistantes aux pires conditions météorologiques déclenchent à chaque mouvement détecté. C’est la première fois depuis plus d’un siècle que cette espèce de mammifère a été aperçue dans la région de la Polésie ukrainienne, qui s’étire sur la frontière avec la Biélorussie.
Devant son ordinateur, Denis Vishnevskiy fait défiler les images récemment capturées : une biche, des loups, un ours brun… «L’une des difficultés auxquelles nous faisons face est l’identification précise du nombre d’ours. Je dirais qu’il y en a deux ou trois mais, pour l’instant, nous ne sommes parvenus à en identifier qu’un seul, en analysant l’ADN de poils et de selles récoltés dans la forêt.»

En quarante ans, à Tchernobyl, la faune est réapparue de façon plus abondante que ce qui était espéré à la fin des années 1980. On y trouve par exemple davantage de loups que partout ailleurs en Europe de l’Est. Leur densité y est cinq à sept fois plus élevée que dans les réserves naturelles voisines.
Pripyat, la ville hantée
Il est l’heure pour le scientifique d’entamer sa ronde quotidienne dans la zone d’exclusion, en commençant par une ville totalement abandonnée depuis 1986. La commune de Pripyat, à trois kilomètres du réacteur numéro 4 de la centrale nucléaire, celui à l’origine de l’accident, a des allures de cité fantôme. Encore fortement contaminés par des substances radioactives, les immeubles sont envahis par le lierre. Le supermarché, l’école, le complexe sportif, ainsi qu’une ancienne aire de jeux sont à l’abandon. Les appartements ont été quittés précipitamment le 27 avril 1986, quelques heures après la catastrophe. Depuis, les effets personnels des 50 000 âmes de cette ville de l’ère soviétique hantent toujours les lieux.

«Au début du printemps, des cerfs viennent grignoter ces baies», détaille Denis Vishnevskiy, en désignant un arbre chétif devant la mairie de Pripyat. Une heure s’est écoulée, nous devons déjà quitter les lieux pour ne pas nous exposer davantage à un risque de contamination. Une exposition prolongée aux radiations entraîne chez l’humain l’infertilité et plusieurs types de cancers.
De retour au bureau scientifique, Denis Vishnevskiy désigne une porte violemment fracturée : «C’est une trace du passage des soldats russes lorsqu’ils ont occupé la ville, du 24 février au 31 mars 2022, au début de la guerre. Ils ont laissé des mines antipersonnel dans les champs et les forêts, c’est très dangereux.»
«La militarisation de la zone pose beaucoup de problèmes»
Malgré le risque, son équipe continue d’étudier chaque jour la biodiversité de la zone de Tchernobyl. Il y a un an, le 14 février 2025, un drone s’est écrasé sur le sarcophage de protection du réacteur 4, créant un immense incendie et endommageant la structure d’isolation. Depuis, des expert·es de l’Agence internationale de l’énergie atomique, dépêché·es sur le terrain pour évaluer les dégâts, ont estimé que l’arche de protection avait «perdu ses fonctions de sécurité principales, y compris sa capacité de confinement» des déchets radioactifs. Greenpeace Ukraine a également alerté sur les risques radioactifs en cas d’effondrement du sarcophage. Le 14 avril dernier, dans un rapport, Pauline Boyer, chargée de campagne «nucléaire et transition énergétique» pour l’ONG, précise : «La catastrophe est toujours en cours, et sa dangerosité est accentuée par les risques liés à la guerre.»

Bien que la centrale ne soit plus active, une nouvelle attaque aérienne sur la structure pourrait entraîner davantage d’évaporation de poussières hautement toxiques. D’autant que, depuis 2022, la menace ne vient plus seulement du ciel. «La militarisation de la zone pose beaucoup de problèmes dans notre travail. Avec la présence de soldats, les abords de la centrale deviennent une cible pour les Russes. Sans compter l’installation d’infrastructures qui perturbent la vie sauvage», se désole Denis Vishnevskiy. Au printemps 2024, des feux de forêt d’origine humaine ont ravagé des dizaines d’hectares dans la zone protégée.
Devant cette même forêt, toujours flétrie par les incendies, le soleil se couche enfin, sous les yeux émerveillés du scientifique. Paisiblement, il se livre une dernière fois : «J’ai beaucoup d’admiration pour la manière dont la France protège ses habitats naturels. Ici, nous pensons que le modèle le plus adapté à la zone d’exclusion correspondrait à ce que vous avez fait avec le parc naturel régional de Camargue. Tout comme cette région, Tchernobyl est à la fois une zone humide et une réserve de biosphère importante.»
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