Cette nuit, dans les vignobles de champagne du Barrois (Aube), les températures sont passées dans le négatif dès minuit trente, laissant craindre de lourdes conséquences sur les cultures. «Cette nuit était la plus froide, nous sommes descendus à -5°C», raconte Pauline Langry, qui s’occupe de neuf hectares de vignes avec son frère à Celles-sur-Ource (Aube). Mais il faudra attendre plusieurs jours pour estimer les dégâts : «Une bonne partie des bourgeons sont sortis avec une avance d’une quinzaine de jours et sont susceptibles d’être abîmés par le gel», explique-t-elle.
Le phénomène était craint depuis plusieurs jours dans de nombreuses régions. Après un «faux printemps» de plusieurs semaines, qui a conduit à un éveil précoce de la végétation, le retour du froid menace les cultures partout en France. Après une nette chute des températures depuis mercredi, «des gelées fréquentes sont attendues en plaine à l’aube de vendredi sur une large partie nord-est, jusque dans l’intérieur de la Normandie, au Val de Loire, au Poitou et au Massif central», a annoncé Météo-France.

«Le retour du gel intervient sur des végétaux dont l’avancée est parfois record, alertait dès dimanche dernier l’agroclimatologue Serge Zaka. Le risque de pertes de production est fort, voire total pour les variétés les plus avancées.» La vigne et l’arboriculture (cerises, abricots, poires…) sont particulièrement exposées dans plusieurs régions de l’Hexagone.
«Ce qui n’est pas normal, c’est d’avoir des hivers aussi courts et des printemps aussi précoces»
Les bourgeons qui se sont développés plus tôt cette année à la faveur du redoux de ces deux derniers mois risquent désormais de subir le déclin brutal des températures. «C’est une tendance que l’on voit de plus en plus apparaître ces dix à quinze dernières années, expose Iñaki García de Cortázar-Atauri, directeur de l’unité de suivi agroclimatologique de l’Institut national de la recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae). Cette année, elle est particulièrement importante sur la moitié Nord et pour un certain panel d’espèces qui ont démarré parfois entre deux et trois semaines plus tôt leur végétation, et notamment les floraisons.»
«Avant, les gelées de printemps étaient au mois d’avril, mais maintenant nous sommes exposés dès la mi-mars.»
Un constat que confirme sur le terrain Stéphanie Michelet, vigneronne indépendante à Lignorelles (Yonne) : «Les pointes vertes [le stade de la vigne où les jeunes pousses commencent à apparaître, NDLR] sont généralisées, et il y a parfois une à deux feuilles étalées, cela dépend vraiment des parcelles, de leur disposition, des dates de taille… Nous entrons dans une zone très sensible, nous sommes exposés cette nuit [de jeudi à vendredi, NDLR], mais aussi pour tout le mois d’avril.»
Le vignoble dont elle fait partie – le célèbre Chablis – souffre en plus de contraintes particulières : il est plus au nord que les autres vignes de Bourgogne, donc plus exposé au froid. «Avant, les gelées de printemps étaient au mois d’avril, mais maintenant nous sommes exposés dès la mi-mars, s’inquiète Stéphanie Michelet. Le problème, ce ne sont pas ces gelées. Ce qui n’est pas normal, c’est d’avoir des hivers aussi courts et des printemps aussi précoces.»
D’après une étude du réseau scientifique international World weather attribution, le changement climatique a augmenté de 60% la probabilité de gelées printanières comme celle d’avril 2021, qui avait engendré des dégâts de plusieurs milliards d’euros sur les cultures (notre article). «À l’avenir, avec le réchauffement climatique, les gelées printanières risquent donc de se produire plus tôt dans la saison», abonde Météo-France.
Glace protectrice et guirlandes électriques
«Il y a toujours eu du froid et des pertes, mais c’est devenu beaucoup plus violent et récurrent, complète Stéphanie Michelet. Depuis dix ans, c’est comme si on perdait un millésime sur trois en termes de volume, ce qui devient compliqué économiquement.» En plus des gelées printanières, les vignobles subissent aussi sur la période estivale les fortes chaleurs, qui peuvent brûler les fruits, et le manque d’eau (notre article). L’an dernier, la production française de vin a légèrement rebondi après une année 2024 catastrophique, mais elle reste en deçà de la moyenne des cinq dernières années.
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Face au gel, les viticulteur·ices tentent de limiter au mieux les dégâts. Dans l’Aube, Pauline Langry utilise un ingénieux système sur une partie de ses parcelles : l’aspersion. Avec d’autres agriculteur·ices du secteur, elle a l’autorisation de pomper de l’eau dans la rivière voisine pour l’asperger sur les vignes en cas de gel. Le résultat est contre-intuitif, mais réel : «L’eau vient se mettre autour du bourgeon et forme un cocon de glace, à l’intérieur duquel la température reste autour de zéro.» Ce système est efficace à 90%, estime-t-elle : «Ça peut nous sauver la récolte.»
«Vu le prix de nos bouteilles, on ne peut pas se permettre de mettre en place ces systèmes dans les vignes.»
D’autres méthodes sont également utilisées par le monde de la viticulture face au gel : les «bougies», ces sortes de braseros déployés dans les champs pour réchauffer l’air lors des nuits les plus froides ; les «éoliennes», de grosses hélices qui brassent de l’air chaud au-dessus des vignes, ou encore les câbles chauffants, sur lesquels est attachée la vigne.
Coûteuses en énergie comme en prix (plusieurs milliers d’euros par hectare), ces technologies restent l’apanage d’une minorité d’exploitations. Sur les 45 hectares de vignes qu’elle gère avec son cousin à Saint-Bris-le-Vineux (Yonne), Lina Sorin n’a aucun moyen de se protéger du gel : «Vu le prix de nos bouteilles, on ne peut pas se permettre de mettre en place ces systèmes dans les vignes, ce serait un gouffre financier.»
Et quand des exploitations en bénéficient, ces protections ne couvrent souvent qu’une partie des parcelles. Dans le Chablis, Stéphanie Michelet protège cinq de ses 27 hectares avec de l’aspersion et des «éoliennes» – le reste des vignes est livré à lui-même. En Champagne, seule la moitié des parcelles de l’exploitation Pauline Langry a été aspergée d’eau cette nuit. «C’est la première fois où nous commençons l’aspersion aussi tôt. Nous avons connu des années très froides où il fallait arroser quinze jours d’affilée, mais jamais au mois de mars, explique-t-elle. Il faut encore finir la période de gel jusqu’aux saints de glace [les 11, 12 et 13 mai, NDLR] ; d’ici là, il peut se passer encore plein de choses.»
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