Dans son livre-enquête Main basse sur la ville, enquête au Blanc-Mesnil, territoire trahi de la République (Stock, 2026), la journaliste indépendante Nassira El Moaddem s’est penchée sur la gestion politique du Blanc-Mesnil (Seine-Saint-Denis). Pressions sur les employé·es de la mairie et sur certain·es habitant·es, financements occultes… Elle a mis au jour des pratiques hallucinantes de la municipalité. «C’est la première ville [de ce département] à avoir basculé à l’extrême droite», estime-t-elle, en référence à l’ancien maire (Les Républicains) Thierry Meignen, aujourd’hui sénateur de la Seine-Saint-Denis. Contacté par Vert, il n’a pas répondu.

Aux élections municipales de 2026, il n’a pas été réélu : une défaite qu’il attribue à Nassira El Moaddem et à son ouvrage. «Je vais la faire condamner pour diffamation. Je vais la fouetter. J’irai au bout, elle va mourir, je la tue», avait-il déclaré au Monde, deux jours avant le second tour. En plus de ces menaces de mort, la journaliste et présentatrice pour Arrêt sur images raconte avoir été victime d’intimidations et de vol de matériel pendant son enquête. Avec sa maison d’édition Stock, elle a porté plainte contre Thierry Meignen auprès du procureur de la République de Paris. À la suite de ces révélations, Gérard Larcher, président (LR) du Sénat, a saisi le comité de déontologie de l’institution.
Auprès de Vert, Nassira El Moaddem revient sur son travail d’investigation et sur les pressions qu’elle a subies.
Quelles pressions avez-vous subies pendant votre enquête ?
Au fur et à mesure, j’ai compris la peur ; j’ai compris la terreur des habitants. J’ai compris pourquoi les gens avaient tout simplement peur de me parler et de raconter leur histoire. Il y avait une nécessité de raconter et une peur de se livrer. Quand on est un habitant d’une ville où il y a un tel système mis en place, une telle emprise, on y réfléchit à deux fois avant de faire des confidences à une journaliste.

Au départ, je n’y prêtais pas attention, mais j’ai fini par comprendre que j’étais suivie, y compris en dehors de la commune. J’ai été intimidée sur le terrain, jusqu’à ce qu’on me vole mon matériel professionnel juste devant l’école de mes enfants, alors que je n’habite pas au Blanc-Mesnil. Mais il n’est pas question de céder à ces menaces.
Pourquoi vous êtes-vous intéressée à la gestion politique du Blanc-Mesnil ?
C’est une ville assez particulière : c’est la première à avoir basculé à l’extrême droite dans le 93. C’est un pur hasard que je m’y sois retrouvée. En 2020, c’était la crise sanitaire et je couvrais la question de l’impact du vide sur les habitants des quartiers populaires. J’ai rencontré les résidents du Blanc-Mesnil et il s’est avéré que les gens me parlaient plutôt de la manière dont la municipalité les maltraitait. Toutes leurs histoires m’ont intéressée : elles sont hallucinantes. C’est comme si j’avais une pelote de laine que je pouvais dérouler sans que jamais ça ne s’arrête. Ça a donné ce livre-enquête paru chez Stock.
Qui est Thierry Meignen, et quelle est selon vous sa ligne politique ?
Officiellement, Thierry Meignen est étiqueté Les Républicains : il appartient à ce groupe au Sénat. Officiellement, c’est donc quelqu’un de droite. Mais toute mon enquête consiste à documenter le fait que Thierry Meignen est à l’extrême droite, et depuis longtemps. Il a dissimulé son logiciel politique auprès des habitants du Blanc-Mesnil. Pourquoi ? Pour avoir la ville, il a bien été obligé de séduire, notamment dans les quartiers populaires.
Thierry Meignen est un proche d’Éric Zemmour et de Sarah Knafo, donc de Reconquête. Il a reçu le premier à déjeuner au Sénat ; il a versé une subvention de 20 000 euros à une association complètement bidon liée à la seconde.

Jusqu’en 2024, il avait un directeur de cabinet, Vijay Monany, qui a été porte-parole de la campagne d’Éric Zemmour. Il est aujourd’hui secrétaire général adjoint du groupe parlementaire européen L’Europe souveraine des nations, où siègent Sarah Knafo et certains eurodéputés proches de la mouvance néonazie.
On observe une forme de trahison, quand on se dit que ce maire s’est rapproché de l’extrême droite la plus raciste au détriment des intérêts de ses administrés. Cette dissimulation a été très loin : il a noué des alliances politiques avec le Rassemblement national dès le début de son mandat de 2014. Ce que j’ai vu toutes ces années d’enquête, c’est un clientélisme extrêmement méthodique, industriel, organisé par cette droite-là.
Vous dites que votre livre a été retiré de la seule librairie du Blanc-Mesnil : les habitants ne pouvaient donc pas facilement se le procurer ?
Ce livre, je l’ai fait à destination des habitants ; je voulais qu’ils soient informés de ce qui se passait dans leur propre ville. Le problème, c’est qu’ils n’ont pas eu accès à mon livre. Au Blanc-Mesnil, il y avait une librairie jusqu’en 2015, mais elle a dû fermer parce qu’on lui a retiré un marché public. Aujourd’hui, le seul endroit où on peut acheter des livres au Blanc-Mesnil, c’est au centre Leclerc.
Problème : j’ai eu la confirmation que le livre avait été retiré des rayons. J’ai aussi appris récemment qu’il avait été placé dans un tiroir du bureau du directeur du magasin… La consigne était : si des gens veulent l’acheter, on leur donne au compte-gouttes.
Ils ne voulaient pas le mettre en évidence dans les rayons. Pour autant, ils ne pouvaient pas refuser de le vendre : c’est illégal. La solution trouvée a été de le mettre à l’abri, caché dans ce bureau. Ça me semble complètement hallucinant que ça puisse exister en France. J’espère que les choses changeront avec la nouvelle municipalité. Visiblement, il est de nouveau en rayon aujourd’hui. Tant mieux.
Faites-vous encore face à des intimidations depuis la sortie du livre ?
Oui… Les intimidations, elles ont plutôt lieu en ligne, c’est du cyberharcèlement. C’est notamment une opération de décrédibilisation de la journaliste que je suis. Il y a les traditionnels «Militante d’extrême gauche», «Islamo-gauchiste», voire «Islamiste». On dit de moi que j’ai été payée par les communistes pour faire ce travail. C’est vraiment une opération de délégitimation, de décrédibilisation.
Je sais aussi que les proches de Thierry Meignen envoient des personnes assister à mes rencontres pour voir avec qui j’échange et rapporter ce que je dis. C’est dans cette ambiance-là que la promotion et les rencontres autour du livre se font. Mais je suis très sereine. C’est important d’aller à la rencontre des habitants pour pouvoir faire la restitution de mon travail. Et, surtout, écouter ce qu’ils ont à me dire.
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