C’est un document court, précis et sourcé, qui établit une synthèse claire des «impacts environnementaux et sanitaires» de l’acétamipride, ce pesticide que la nouvelle proposition de loi dite «Duplomb 2» espère réautoriser en France (notre article).
Fruit du travail de deux élus aux opinions bien distinctes – l’un sénateur socialiste, l’autre député du Rassemblement national – et de l’audition de 18 scientifiques, médecins ou responsables de l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses), cette «note scientifique», que Vert publie, devait être présentée ce jeudi au Sénat.

Elle faisait suite à une saisine par la commission des affaires économiques de l’Assemblée, en septembre 2025, de l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques (l’Opecst), un organe destiné à éclairer les décisions des élu·es du Sénat et de l’Assemblée nationale. Mais ses membres en ont décidé autrement : la droite (Horizons et Les Républicains) et l’extrême droite ont voté contre ce document, repoussant sa publication sans fixer de date.
«Des signaux sanitaires préoccupants»
«Les données scientifiques actuelles convergent vers une exposition environnementale diffuse, des effets écotoxicologiques sublétaux [des atteintes qui ne sont pas directement mortelles : perte de mémoire, problèmes de reproduction… NDLR] importants et des signaux sanitaires préoccupants, notamment en matière de neurotoxicité, de perturbation endocrinienne et de reprotoxicité», résume le document. Si cette «note scientifique» n’a rien d’une étude académique classique – elle n’est ni écrite par des chercheur·ses, ni publiée dans une revue relue par les pairs –, elle constitue un état des lieux solide et rigoureux des connaissances actuelles sur les risques de l’acétamipride, de l’avis de plusieurs scientifiques qui l’ont relue.
«C’est une synthèse bien faite, qui reflète correctement ce qu’il y a dans la bibliographie scientifique»
«Je trouve que c’est une bonne synthèse, elle confirme tout ce qui a été dit par les scientifiques qui ont alerté sur l’utilisation de l’acétamipride», salue Philippe Grandcolas, directeur de recherche en écologie au CNRS, qui souligne que le «cadrage» de la note aurait aussi pu être élargi aux enjeux agronomiques. «Dans l’ensemble, c’est une synthèse bien faite, qui reflète correctement ce qu’il y a dans la bibliographie scientifique», abonde Laure Mamy, directrice de recherche à l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae), interrogée par Vert avant le report de la publication.
«Les données montrent qu’on a retrouvé de l’acétamipride dans tous les milieux dans lesquels il a été recherché, que ce soit le sol, les eaux douces ou l’air, ce qui ne veut pas dire que tout est contaminé», rappelle-t-elle. Concernant les impacts sanitaires, la note souligne notamment le «potentiel neurotoxique préoccupant» de cette substance, et précise que très peu d’études documentent son «potentiel cancérigène».
La partie scientifique du rapport a été rédigée par des administrateur·ices du Parlement. Les deux élus du Parti socialiste et du Rassemblement national se sont accordés sur quatre recommandations : par exemple, améliorer l’évaluation des effets des pesticides sur la biodiversité au niveau européen, ou encore «investir massivement» dans la recherche d’alternatives pour protéger les cultures.
Une publication avant le débat sur la loi d’urgence agricole peu probable
Mais pour Stéphane Piednoir, sénateur (Les Républicains) et président de l’Opecst, ce document livre «une description quasi apocalyptique». «La note n’a pas été annulée, elle a été repoussée», assure l’élu du Maine-et-Loire, qui juge ce travail «pas suffisamment abouti» : «L’Opecst produira cette note, mais pas dans l’état actuel de cette rédaction, et éventuellement avec d’autres auditions. […] Nous respecterons nos obligations.»
Dans une scène aussi lunaire que chaotique, ce dernier a interrompu une conférence de presse au Sénat du socialiste Michaël Weber, co-rapporteur de la note, qui souhaitait présenter ce travail et expliquer les raisons du report. Lui reprochant d’avoir sollicité les journalistes au nom de l’Opecst (ce qui n’était pas le cas dans l’invitation reçue par Vert), Stéphane Piednoir est finalement resté, répondant lui aussi aux questions de la presse et adressant des piques régulières à son collègue.
«Refuser qu’une note soit faite sur ce sujet, c’est une sorte de déni de science.»
«Quand on parle de mesures, de présence, de résidus [d’acétamipride dans l’environnement, NDLR], j’aimerais bien avoir des chiffres en face : est-ce que ce sont des milligrammes ou des nanogrammes par mètre cube, par kilo de terre ?», a argué Stéphane Piednoir. Ces données sont pourtant détaillées dans les notes de bas de page, lui a répondu Michaël Weber : «Quand on lit une note scientifique, on est quand même capable d’aller regarder dans les références aux études.»
L’autre rapporteur de la note, le député (Rassemblement national) de Haute-Saône Emeric Salmon, a finalement voté contre sa publication. Auprès de l’Agence France-Presse, il explique vouloir auditionner des expert·es de l’Autorité européenne de sécurité des aliments (Efsa), qui évalue et autorise l’acétamipride dans l’Union européenne jusqu’en 2033. «Refuser qu’une note soit faite sur ce sujet, c’est une sorte de déni de science, juge Philippe Grandcolas. On touche du doigt la limite de la relation entre sciences et société.»
Selon Michaël Weber, la publication de la note «ne sera pas possible avant l’examen du projet de loi d’urgence agricole» au Sénat en juin, où la droite a prévu de proposer la réintroduction de l’acétamipride pour certaines cultures. Un tel report d’un travail de l’Opecst est rarissime : de mémoire parlementaire, le précédent remontait à une note de 2018 sur les impacts de l’huile de palme.
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