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Dérivation de rivières, barrages… En Corrèze et dans les Charentes, les folles idées des élus à la recherche d’eau

À l’eau le monde. Les élu·es de Corrèze et des Charentes viennent de rendre leurs conclusions sur un projet fou de réalimentation du fleuve Charente par la dérivation d’autres cours d’eau. Loin de voir le jour, il nourrit d’autres réflexions sur la construction de barrages… faute d’interroger les usages de l’eau.
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Le fleuve Charente, qui irrigue le bassin aquitain sur quatre départements, est de plus en plus affecté par l’aggravation du réchauffement climatique. Selon les projections, il connaîtra un déficit d’eau de 80 à 100 millions de mètres cubes d’ici 2050 par rapport à aujourd’hui, soit la consommation annuelle d’eau de 1,5 à 2 millions d’habitant·es en France. Les solutions fondées sur la nature pour stocker naturellement la ressource et la sobriété des usages ne permettraient de récupérer que 50 millions de mètres cubes, selon l’Établissement public territorial du bassin de la Charente. Reste à trouver les 30 à 50 millions de mètres cubes restants.

Transférer de l’eau sur 200 kilomètres

Face à cette situation, plusieurs élu·es de Corrèze et de Charente-Maritime ont eu une idée, qui a germé il y a quatre ans, après un voyage d’étude en Espagne : transférer de l’eau sur 200 kilomètres, depuis le bassin versant de la Dordogne jusqu’à celui de la Charente. Du Massif central à l’océan Atlantique ! Un bassin versant est l’espace géographique qui alimente un cours d’eau et qui est drainé par celui-ci.

Le fleuve Charente à Montignac-Charente (Charente). © Nicolas Beublet/Vert

Selon des projections du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) appliquées à l’échelle territoriale, la Corrèze pourrait connaître des précipitations annuelles en hausse de 2% à horizon 2050. Des précipitations qui se concentreront en hiver, quand l’été connaîtra plus d’assecs (quand une rivière ou un étang ne contient plus d’eau).

Ici, «nous avons de l’eau et nous pouvons jouer sur la solidarité interbassins», a pourtant estimé Pascal Coste, président du conseil départemental, lors d’une conférence de presse à Tulle (Corrèze) mercredi. Pour vérifier la faisabilité de la dérivation, les élu·es de Charente, Charente-Maritime et Corrèze avaient confié une étude d’opportunité au cabinet Rives et eaux du Sud-Ouest. Quatre ans plus tard, elles et ils étaient réuni·es à Tulle pour rendre publiques leurs conclusions sur ce projet fou.

Qu’en ressort-il ? Dériver l’eau impliquerait la construction d’un barrage au pont d’Arpiat, sur la Dordogne, à la frontière de la Corrèze et du Puy-de-Dôme. Sa capacité de stockage serait de 45 millions de mètres cubes. Il faudrait ensuite acheminer l’eau jusque dans la Charente en utilisant la rivière Vienne, située à 60 kilomètres du barrage, comme un canal de dérivation naturel.

De gauche à droite : Mickaël Villéger, vice-président du conseil départemental de la Charente ; Pascal Coste, président du conseil départemental de Corrèze ; Françoise de Roffignac, vice-présidente du conseil départemental de Charente-Maritime ; et Éric Lopez, chef de projet de l’étude d’opportunité. © Nicolas Beublet/Vert

Cette dérivation – inédite en France car elle concerne trois bassins versants distincts – nécessiterait plusieurs stations de pompage et plus de 70 kilomètres de conduites souterraines, prévient le cabinet. La facture s’élèverait au total à 600 millions d’euros – dont 300 millions d’euros pour le seul barrage. Cela représente la somme des capacités annuelles d’investissement des trois départements concernés.

Une question de survie économique ?

Dans un contexte d’investissement public morose, le projet de dérivation est donc très loin de voir le jour. «La probabilité que la Corrèze envoie de l’eau en Charente est plus faible que celle de voir s’installer des Charentais en Corrèze à cause du manque d’eau», enterre même Pascal Coste auprès de Vert, à l’issue de la conférence de presse.

L’élu affirme tout de même vouloir continuer d’étudier la construction d’un barrage au pont d’Arpiat. Le président de la Corrèze voit à travers cette retenue une question de survie économique dans le nord du département. «Ici, il y a de la décroissance [démographique] : on a quatre ou cinq habitants au kilomètre carré. C’est un seuil d’alerte économique en dessous duquel les écoles et les supérettes disparaissent. Et l’eau, dans tout ça, c’est la vie.»

Du côté du conseil départemental de Charente-Maritime, Françoise de Roffignac ne balaye pas non plus l’optique de «stocker des excédents d’eau hivernaux». Elle évoque une option moins coûteuse : construire une retenue sur un affluent de la Charente, le Nauzon. Une option étudiée par Rives et eaux du Sud-Ouest, mais qui ne couvrirait qu’une partie des besoins du fleuve Charente, à hauteur de 12 millions de mètres cubes d’eau.

Éric Lopez, chef de projet de l’étude, détaille les éléments techniques : «Avec les eaux de pluie en amont de la retenue, six millions de mètres cubes d’eau peuvent être stockés naturellement. Il faudrait aller chercher six millions supplémentaires d’excédent hivernal depuis la Vienne.» Ce scénario n’est pas radicalement plus économique : les études de mi-parcours l’avaient estimé à 533 millions d’euros.

Questionner les usages : l’éléphant au milieu de la pièce

«Les Romains le faisaient, on ne réinvente rien», poursuit l’élue de Charente-Maritime, en mentionnant différents exemples d’aqueducs en France. «Si les anciens n’avaient pas fait les barrages, la vallée de la Dordogne ne ressemblerait pas à ce qu’elle est aujourd’hui», rebondit Pascal Coste.

Envisager tous ces projets semble surtout être un bon moyen de ne pas évoquer l’éléphant au milieu de la pièce : les usages de l’eau surdimensionnés par rapport à la ressource disponible aujourd’hui, et à l’avenir. «Ce sont des travaux titanesques. Si c’est pour assurer un maintien de l’eau potable, OK. Mais quels autres usages sont derrière ?», questionne une source proche du dossier, qui souhaite rester anonyme. La Charente-Maritime est-elle toujours capable d’accueillir autant de touristes en plein été ? L’irrigation agricole est certes nécessaire, mais pour quel type de productions ? Autant de question qui ne sont pas posées.

D’autant qu’aller chercher de l’eau ailleurs n’est pas une solution miraculeuse pour s’adapter au changement climatique. Un rapport d’information du Sénat publié en 2022 alertait sur des dérives constatées de l’autre côté de la frontière pyrénéenne : «En Espagne, l’aqueduc Tajo-Segura est accusé d’assécher les bords du Tage, en prélevant pour l’agriculture du Sud-Ouest espagnol de trop grandes quantités d’eau. Devant de tels doutes, le projet de transfert d’eau de l’Ebre vers le sud de l’Espagne a d’ailleurs été abandonné.» Les amours de vacances ne sont pas toujours les plus rationnelles.

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