«Il n’y a plus qu’à attendre que la végétation pousse», lance fièrement Hervé Caltran. Cet homme longiligne, veste fluo du Grand Lyon sur le dos, est le directeur du projet «ville perméable» mené par la métropole lyonnaise depuis une petite dizaine d’années. Le territoire rhodanien est à la pointe de ces recherches en hydrologie urbaine, qui visent à reconsidérer la pluie comme une ressource.
En cette matinée de mars, le docteur en écologie inspecte l’aboutissement de son travail. Il s’agit d’un nouveau site de 1 700 mètres carrés à Villeurbanne, un «démonstrateur» des ouvrages de gestion des eaux de pluie. Le but : permettre aux professionnel·les de l’aménagement (paysagistes, urbanistes, architectes) et aux étudiant·es de comprendre ce qu’est une ville perméable et comment la mettre en œuvre partout sur le territoire. Vert a pu visiter les lieux, quelques jours avant la fin des travaux.

La ville perméable, ou ville éponge, est une nouvelle manière de construire ou d’adapter l’existant, après des décennies de minéralisation et d’artificialisation des sols en milieu urbain. «Lorsqu’il pleut beaucoup sur ces surfaces minérales, imperméables, l’eau ruisselle et entraîne des inondations ou sature les réseaux d’assainissement», retrace Hervé Caltran. La ville perméable consiste à trouver des moyens de désimperméabiliser les sols pour que l’eau de pluie s’infiltre de nouveau au plus près de là où elle tombe. Et, ainsi, restaurer le cycle de l’eau.
On peut retirer du bitume ou du béton, mais ce n’est pas toujours si simple. Le site expose une dizaine d’ouvrages de gestion des eaux pluviales éprouvés, avec des effets plus ou moins bénéfiques sur l’adaptation au changement climatique, l’érosion de la biodiversité et le cadre de vie.
Les solutions grises
Les premières solutions, dites «grises», sont plus «techniques» qu’écologiques, présente ce passionné d’hydrologie.
Il peut s’agir de revêtements poreux, qui laissent passer l’eau afin d’éviter le ruissellement. «C’est un peu plus cher à l’investissement mais, au global, moins coûteux pour la collectivité», assure sa collègue Annette Lashermes, chargée de projet «ville perméable». En cas de grosses pluies, l’eau ruisselle moins ; elle finira donc moins souvent sa course vers une station d’épuration.

L’eau de pluie n’étant pas ou peu polluée, cela évite une dépense inutile pour la collectivité. À Lyon, on retrouve ce type de revêtements sur les voies lyonnaises, ce réseau de pistes cyclables express (notre article), ou le long des nouvelles lignes de tramway.
Dans l’éventail des solutions grises figurent aussi les dalles alvéolaires. Elles permettent au gazon de pousser entre elles. Ces ouvrages sont utilisés pour des places de parking ou des chemins pédestres.

Le démonstrateur permet aux professionnel·les de voir ce qui est invisible en surface, sous les dalles : une couche de gravier sous la couche de terre.
L’eau peut s’y stocker avant de s’infiltrer progressivement dans le sol. Un géotextile, du tissu perméable, sépare la terre du gravier pour éviter que le tout se mélange malgré l’infiltration de l’eau. «C’est l’une des limites : il faudrait des géotextiles biosourcés, mais c’est difficile de savoir ce qu’il y a vraiment dedans en raison du secret industriel», regrette Hervé Caltran.
Enfin, le démonstrateur abrite plusieurs puits d’infiltration, des bassins enterrés, «un peu comme des caisses en plastique mises les unes sur les autres», qu’on trouve encore le long des routes.

«Nous évitons d’en faire aujourd’hui : c’est compliqué à entretenir et on ne sait pas comment le plastique va se comporter dans 50 ou 60 ans», poursuit le spécialiste. Ces ouvrages incitent à creuser en profondeur, parfois trop près des nappes phréatiques.
Les solutions fondées sur la nature
Puis, le démonstrateur vante l’intérêt des solutions douces ou végétalisées, dites «fondées sur la nature» (SFN). Elles sont définies par l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) comme «les actions visant à protéger, gérer de manière durable et restaurer des écosystèmes naturels ou modifiés (…) tout en assurant le bien-être humain et produisant des bénéfices pour la biodiversité». En clair, appliquées à la gestion des eaux pluviales, les SFN participent à rendre la ville perméable tout en l’adaptant au changement climatique et à l’érosion de la biodiversité.

Exemple avec les noues, des fossés peu profonds et larges utilisés en bord de voirie ou au pied d’immeubles, où les petites pluies vont s’infiltrer : «Une noue n’est pas intrinsèquement fondée sur la nature. Elle le devient à partir du moment où on travaille sur la biodiversité à partir de cet ouvrage. Ici, on montre aux pros jusqu’où on peut aller», illustre Hervé Caltran.
La première partie de la noue est recouverte uniquement de gazon – pas encore sorti de terre en cette fin mars – et n’est pas considérée comme une SFN. Puis viennent s’ajouter des buissons et des fleurs pour les pollinisateurs et, enfin, des arbustes et des arbres pour les oiseaux. «Ils viendront manger les larves des moustiques», se réjouit-il. Côté limites, ces noues fondées sur la nature demandent plus d’entretien que les noues engazonnées. À Lyon, on en retrouve le long des voies cyclables.
En face de la noue plus ou moins végétalisée, le site accueille une tranchée de Stockholm. Elle est utile dans des espaces contraints, ou dans des zones urbaines avec un trafic important.

«La meilleure solution pour gérer l’eau de pluie, c’est de la terre avec une pente là où on veut que l’eau aille. Mais cela empêche de marcher ou de garer des voitures. La tranchée répond à ces enjeux», note Hervé Caltran. Elle permet aux arbres d’avoir suffisamment d’espace pour développer leur système racinaire, sans que cela soit visible à première vue.
Sous le revêtement – imperméable ici, pour que l’eau ruisselle jusqu’aux arbres –, un mélange de terre, de cailloux et de graviers permet aux racines de se développer, à l’eau de se stocker, à l’air de circuler et au sol de supporter des charges importantes, comme des voitures. «Chaque solution développée répond à un contexte bien précis», souligne-t-il. Les aménageur·ses peuvent ensuite pousser plus ou moins loin le bouton de la solution fondée sur la nature, en travaillant sur le tour de l’arbre, avec ou sans grille métallique, par exemple.
Vient enfin le clou du spectacle de la ville perméable végétalisée : l’arbre de pluie. Cela peut sembler tout bête. Il s’agit d’agrandir les pieds d’arbres en milieu urbain pour permettre à l’eau de mieux s’infiltrer dans le sol tout autour.

Et pourtant, il y a quelques années encore, les habitudes urbanistiques tendaient plutôt à étouffer les troncs. Cette technique de l’arbre de pluie permet de regagner du terrain, arbre par arbre, sur le bitume en ville. Mais elle demande un vrai savoir-faire pour aménager autour de l’existant : la difficulté est de creuser délicatement autour de l’arbre, sans toucher aux racines.
«Cette solution permet d’apporter plus d’eau à l’arbre, qui va ensuite mieux rafraîchir la ville grâce à l’évapotranspiration», souligne notre interlocuteur devant un sureau qui, contrairement aux autres végétaux du site, était déjà là avant le début des travaux. L’évapotranspiration correspond à l’émission de vapeur d’eau dans l’atmosphère depuis le sol et la surface des végétaux. Les arbres de pluie sont donc de précieux alliés face à la hausse des températures en ville. La métropole de Lyon s’était donné l’objectif d’en réaliser 800 sur le mandat écoulé (2020-2026). Une première étape dans sa volonté de passer d’une ville imperméable à une ville perméable végétalisée.
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