Lundi, la Haute autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP, la vigie de la probité des élu·es) a publié les déclarations de patrimoine et d’intérêts de la plupart des ministres du gouvernement Lecornu II. Monique Barbut, ministre de la transition écologique, sort du lot.
Pas pour les 583 000 euros de parts qu’elle détient dans la «SCI Santa Villa Lucia», elle-même propriétaire d’une maison à 1,2 million d’euros à Sainte-Maxime, dans le Var. Ni même pour le diamant solitaire à 30 000 euros qu’elle déclare.

Mais parce que l’ex-patronne du WWF France cumule (d’après les chiffres arrêtés au moment de sa nomination le 12 octobre 2025) 27 «participations financières directes dans le capital d’une société». En d’autres termes : des actions dans des entreprises. Et pas n’importe lesquelles, comme Vert l’a découvert.
Énergie, avion, défense, banques, luxe et fast fashion
Parmi les nombreuses firmes avec lesquelles la ministre a des liens économiques, on trouve Airbus, fleuron français de l’aéronautique civile. Si Monique Barbut n’a pas perçu de rémunération du groupe ou de gratification en 2024 (dernière année étudiée par la HATVP), elle détient tout de même 6 177 euros du capital de l’entreprise. Elle est donc «intéressée», au sens économique, par la santé financière du géant de l’aviation.
Autres exemples notables : elle déclare 5 401 euros en actions à la BNP Paribas, la banque française qui finance le plus les énergies fossiles, selon l’ONG Reclaim finance. On trouve également une ligne de 2 540 euros chez L’Oréal ou 6 805 euros chez LVMH, le numéro 1 mondial du luxe, dont le patron est Bernard Arnault.
Énergie, avion, défense, banques, luxe, fast fashion, alcool, industrie pharmaceutique… Selon nos calculs, l’ex-patronne du WWF France totalise 153 362 euros d’actions dans une foule d’entreprises, parmi lesquelles : Air Liquide (gaz industriels), Iberdrola (énergie, notamment fossile), Dassault Systèmes (logiciels), Allianz et AXA (assurances), les banques BRED et Banco Santander, Inditex (fast fashion, propriétaire de Zara), Pernod Ricard (alcool), Sanofi (industrie pharmaceutique), Thales (défense), et bien d’autres.
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Pour le cabinet de la ministre, interrogé par Vert : «Ce ne sont pas des actions qu’elle a dans l’entreprise. C’est un portefeuille d’actions géré par sa banque, un plan d’épargne en actions [PEA]. Ce n’est pas elle qui décide dans quelle boîte investir, combien, ni quand revendre… Pour vous dire, elle les a découvertes au moment du remplissage de la déclaration à la HATVP.»
La suite des explications est plus surprenante : «Quand bien même Monique Barbut aurait eu connaissance de ces actions, je ne crois pas avoir vu Total dans la liste. Il n’y a pas non plus de gros méchants. Sauf à considérer qu’une entreprise française comme LVMH soit des mauvaises personnes infréquentables…»
Après avoir travaillé pendant 30 ans sur les questions écologiques aux Nations unies, en ONG, et désormais au gouvernement, Monique Barbut aurait donc investi plus de 150 000 euros sans vérifier les entreprises qu’elle finançait, ni se soucier de l’impact environnemental de son argent ?
Pas de «droit de regard», mais le droit de regarder
Le ministère indique que le plan d’épargne en actions (PEA) de Monique Barbut fait l’objet, depuis qu’elle est ministre, «d’un mandat de gestion sans droit de regard». C’est l’une des dispositions prévues par la loi relative à la transparence de la vie publique d’octobre 2013 et son décret d’application paru en 2014. L’objectif : prévenir les conflits d’intérêt.

Mais, légalement, l’absence de «droit de regard» ne signifie pas que Monique Barbut n’a plus le droit de savoir dans quelles entreprises son banquier investira en son nom. Le mot «regard» prête à confusion : la loi interdit aux membres du gouvernement de donner des «instructions d’achat ou de vente portant sur des instruments financiers», «directement ou indirectement, et par quelque moyen que ce soit». Par défaut, la loi l’autorise donc à savoir à tout moment dans quelles entreprises son argent est investi.
Il n’est «pas prévu» que la ministre se déporte si une décision a un impact sur ses investissements
Le ministère assure que les placements de Monique Barbut «ne sont pas de nature à compromettre l’indépendance des décisions de la ministre», et ajoute que la HATVP a estimé que sa situation était «conforme aux exigences applicables».
«Avec de telles participations financières, il faudrait s’assurer que l’objectivité de madame Barbut n’a pas été compromise et que la ministre n’a pas conforté d’intérêts privés dans le cadre de son mandat public», commente Farah Zaoui, déontologue et fondatrice de Probitas, un cabinet de conseil spécialisé en prévention de la corruption.
Elle ajoute : «Si la ministre devait à l’avenir se prononcer sur un sujet relatif à Airbus, par exemple, il faudrait se demander si sa décision serait bien prise en toute indépendance, impartialité et objectivité, et éventuellement s’accompagner d’une mesure de prévention d’éventuels conflits d’intérêts.»
Pour éviter ce type de situation, «il existe des mécanismes de déport», explique Farah Zaoui. Il s’agit d’une procédure «qui permet au ministre concerné de ne pas se prononcer sur un dossier dans lequel il serait – ne serait-ce qu’en apparence – en situation de conflit d’intérêts, et qui serait de nature à jeter le discrédit sur l’impartialité de la décision publique».
Interrogé par Vert sur la mise en place de tels garde-fous, le cabinet de la ministre répond : «La HATVP n’a pas émis de recommandation, de précaution particulière vis-à-vis de ces entreprises. Donc nous n’avons pas prévu de mécanisme de déport.»
«Ils partagent des intérêts avec les entreprises qu’ils sont censés encadrer»
Du côté des ONG environnementales contactées par Vert, on ne se précipite pas pour réagir. En revanche, pour Lucie Pinson de Reclaim Finance, qui analyse le rôle des banques dans la crise climatique : «Quand celles et ceux qui écrivent les règles du jeu tirent aussi leurs revenus des plus gros joueurs, on comprend mieux pourquoi ces règles restent si peu contraignantes. Alors qu’un nombre croissant de Français comptent les jours jusqu’à la fin du mois, certains ministres comptent leurs dividendes.»
Cette spécialiste de la finance ajoute : «En tant qu’actionnaires, ils partagent des intérêts avec les entreprises qu’ils sont censés encadrer, loin des conditions nécessaires pour adopter des réglementations au service de la majorité et soumettre les grandes entreprises à de véritables impératifs de justice sociale.»