À neuf miles nautiques des côtes gambiennes, petit pays d’Afrique de l’Ouest, une silhouette sombre glisse à l’horizon. Un chalutier. À cette distance, soit un peu plus d’une quinzaine de kilomètres des côtes, la zone de pêche artisanale s’achève : les bateaux de pêche industrielle peuvent légalement déployer leurs filets. En ce début février, sur le pont de l’Arctic Sunrise, le navire de Greenpeace, les jumelles circulent de main en main. Le vent soulève quelques embruns. Un pêcheur note des coordonnées GPS. À ses côtés, un autre tente de distinguer le nom peint sur une coque rouillée.

La scène donne le ton de la mission : pendant une semaine, des pêcheurs gambiens embarqués sur ce bateau apprennent à traquer la pêche illégale et à utiliser les bons outils pour dénoncer les mauvaises pratiques. Le chalutier est-il trop près ? Non, il est à la distance réglementaire. Mais que pêche-t-il ? Le zodiac est mis à l’eau. En quelques minutes, une petite équipe fend les vagues pour s’approcher. Photos. Heure exacte. Coordonnées. Les filets sont abaissés. Le bateau est bien en train de remonter des poissons.
«On ne peut pas les forcer à relever les filets», rappelle Amadou Touré, responsable de la campagne pour Greenpeace. «C’est dommage», lance Omar Gaye. Le pêcheur en est persuadé : ce bateau a tout l’air de recourir à des méthodes illégales. «C’est exactement ce type de bateau qui vient dans nos eaux prendre nos poissons», observe-t-il.
Dans la salle commune transformée en centre de formation, Sophie Cook, une formatrice de Greenpeace spécialisée sur le sujet, présente les différents outils. L’AIS – système d’identification automatique – affiche les trajectoires des navires. Chaque bateau équipé émet un signal contenant son identité, sa position et sa vitesse. Ces données sont captées par des stations côtières et par satellite, puis consultables en quasi-temps réel. En théorie, impossible de disparaître.

En théorie seulement. Car même si la pratique est illégale, sauf exception, un navire peut couper son AIS. Lorsqu’il est éteint, le bateau devient invisible. «C’est souvent là que commencent les soupçons et les mauvaises pratiques», explique la formatrice.
La plateforme Global fishing watch permet d’aller plus loin. Elle croise les signaux AIS avec des images satellites et des algorithmes capables de repérer des comportements suspects : ralentissements prolongés, trajectoires en zigzag, concentrations anormales de navires. Dans cette zone d’Afrique de l’Ouest, la pêche dite INN – illégale, non déclarée, non réglementée – est monnaie courante. Dans le détail : illégale, lorsqu’un navire pénètre dans une zone interdite ou utilise des engins prohibés ; non déclarée, lorsqu’il capture davantage que ce qu’il annonce ; non réglementée, lorsqu’il cible des espèces ou des stocks sans en avoir le droit.
«Ce n’est pas seulement une question de bateaux étrangers, explique Omar Gaye. C’est une question de règles qui ne sont pas respectées.» Il évoque les filets sectionnés au passage d’un chalutier, les intrusions nocturnes dans la zone de pêche artisanale, les pirogues frôlées par des navires dix fois plus grands, et même, à plusieurs reprises, des combats entre pêcheurs.
Disparition des sardinelles
Un soir, alors que le soleil tombe derrière la ligne d’eau, la conversation dérive vers la sardinelle, un petit poisson proche de la sardine. «Avant, elle était partout, raconte Momodou Sarr, pêcheur depuis la fin des années 1980. Maintenant, il faut des jours en mer pour en ramener en quantité suffisante.» Elle est aujourd’hui l’une des espèces de poissons les plus menacées d’Afrique de l’Ouest.

Selon une récente enquête de l’Institut de recherche pour le développement (IRD), les captures de sardinelles, qui oscillaient entre 100 000 et 250 000 tonnes par an dans les années 2010, sont tombées à environ 10 000 tonnes annuelles ces dernières années, à leur plus bas niveau enregistré. Aujourd’hui, les scientifiques s’accordent à dire que ses stocks sont «en état de surexploitation critique» avec un risque d’effondrement.
D’un côté, la pêche artisanale la cible massivement pour alimenter les marchés locaux car c’est le poisson le plus consommé localement, pilier de la sécurité alimentaire au Sénégal, en Gambie, en Mauritanie ou en Guinée-Bissau. De l’autre, une part croissante est transformée en farine et en huile de poisson dans des usines installées le long des côtes, pour nourrir l’aquaculture et l’élevage industriel en Europe et en Asie. À cela s’ajoutent les captures de juvéniles (jeunes poissons pas encore aptes à se reproduire), le non-respect des périodes de reproduction, les intrusions industrielles dans les zones côtières et, enfin, le réchauffement des eaux qui modifie les routes migratoires.
Au moment même où les pêcheurs étaient rassemblés à bord, une réunion d’expert·es était organisée à Dakar pour sauver l’espèce. Elles et ils ont plaidé pour un repos biologique strict pendant la période de reproduction et pour l’instauration d’une taille minimale de capture de 18 centimètres, afin de protéger les juvéniles. À moyen terme, les expert·es appellent à harmoniser les règles entre pays voisins et à renforcer l’évaluation scientifique des stocks.
Usines chinoises
Pour Lamine Jassey, un activiste gambien lui aussi à bord, il faut cibler les usines de farine de poisson, principalement chinoises, installées le long de la côte. Leur production alimente les élevages de poissons en Asie, mais aussi en Europe, notamment de bar et de saumon vendus dans des supermarchés européens, comme l’a démontré une enquête de DeSmog et The Guardian fin mai 2025.

«Quand l’usine de farine de poisson s’est installée à Gunjur [au sud de la Gambie, NDLR], au début, nous étions contents. On nous promettait des emplois, des opportunités économiques. Les anciens ont cédé les terres gratuitement, pensant au développement de la communauté, se rappelle Lamine Jasseyl. Mais, très vite, les problèmes ont commencé.»
Pollution, nuisances sonores et olfactives permanentes, impact sur le tourisme, tensions sociales… Rapidement, l’activiste rejoint le front contre ces usines, subissant des menaces et même de la prison après avoir organisé des manifestations et retiré des tuyaux qui rejetaient des produits polluants en pleine nature. «Nous ne sommes pas contre l’investissement. Nous demandons simplement qu’ils respectent les règles et qu’ils n’anéantissent pas la pêche artisanale. Pour moi, le principal problème reste le leadership politique des autorités. Trop souvent, les décisions ne sont pas prises dans l’intérêt des communautés, souvent à cause de la corruption», estime-t-il, pendant que les autres pêcheurs acquiescent d’un hochement de tête.
Au Sénégal comme en Gambie, le poisson est la première source de protéines animales. Quand les stocks diminuent, les prix montent, mais les revenus des pêcheurs baissent malgré tout.
Omar Gaye, le pêcheur, évoque ces jeunes qui investissent dans une pirogue : «S’ils rentrent plusieurs fois sans bonne prise, ils s’endettent. Certains finissent par vendre leur bateau. Beaucoup pensent à partir parce qu’ils ne voient plus d’avenir ici.»
Entre deux briefings, les pistes se dessinent : rendre l’AIS réellement obligatoire et contrôlée, encadrer strictement le transbordement (pratique qui consiste à transférer une cargaison de poissons d’un navire à un autre afin d’éviter les contrôles portuaires et de masquer les captures illégales) partout en mer, protéger effectivement la zone artisanale, imposer des filets de pêche adaptés, soutenir financièrement les pêcheurs pendant les éventuelles périodes de fermeture. Et donc s’appuyer sur les communautés pour contrer la pêche illégale.
Dans des États où les moyens de contrôle restent limités, les communautés deviennent des «sentinelles». «Les pêcheurs connaissent la mer mieux que quiconque, insiste Amadou Touré. Les associer à la surveillance est essentiel si on veut que les pratiques changent.»
Au large, le chalutier s’éloigne lentement. Il remontera ses filets une fois hors de vue de l’Arctic Sunrise. Sur le pont, les pêcheurs continuent d’échanger. La pêche illégale, ils la subissent depuis des années. Mais ils sont désormais mieux équipés pour la dénoncer et plus remontés que jamais pour préserver leur métier, et leurs poissons.
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