«Nos enfants ne rêvent pas de ces Jeux-là» : dans les Hautes-Alpes, un bois menacé alimente la colère contre les JO 2030

Mélèze moi tranquille.
Dimanche, plusieurs centaines de personnes ont manifesté à Montgenèvre (Hautes-Alpes) pour la protection d’une forêt menacée par l’organisation des JO 2030 dans les Alpes françaises. Plus de cinq hectares de mélèzes doivent être défrichés pour construire de nouvelles pistes de ski. Vert était sur place.
Des manifestant·es inaugurent une «réserve d’enfance protégée» au bois de Prarial de Montgenèvre (Hautes-Alpes), le 6 septembre. © Thibaut Durand/Vert

«Oserez-vous toucher au bois de nos enfants ?» Face aux pistes de ski et au golf international de Montgenèvre (Hautes-Alpes), Stéphane Faure-Brac hausse le ton, comme un défi lancé aux organisateur·ices des Jeux olympiques d’hiver 2030 dans les Alpes françaises.

C’est dans ce village de 461 habitant·es, à deux pas de l’Italie, que le fondateur du Comité d’alerte sur l’organisation des Jeux olympiques et paralympiques d’hiver 2030 a donné rendez-vous pour un grand rassemblement, ce dimanche. Il est bien décidé à dénoncer ces Jeux qu’il qualifie de «gabegie».

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Selon les organisateur·ices de la manifestation, plus de 400 personnes, enfants et adultes, sont venues faire entendre leur colère. Elles et ils dénoncent une «dérive» environnementale : le défrichement de 5,5 hectares de mélèzes dans le bois du Prarial, situé sur la commune, afin d’accueillir des épreuves.

Le bois du Prarial de Montgenèvre (Hautes-Alpes) est concerné par des opérations de défrichement en vue des Jeux olympiques de 2030. © Thibaut Durand/Vert

Montgenèvre fait partie des sites hôtes de ces futurs JO et doit être le théâtre des compétitions de ski freestyle, de snowboard, de ski-alpinisme et de freeride. Problème : le village ne dispose pas de toutes les infrastructures nécessaires.

«On n’a pas besoin de soi-disant promesses de durabilité qui ne seront pas tenues»

«Pour répondre aux exigences sportives internationales, le projet prévoit l’aménagement de plusieurs pistes et équipements spécifiques de manière à créer des parcours conformes aux prescriptions de la Fédération internationale de ski et de snowboard (FIS)», taille la Solideo, l’établissement public chargé de coordonner la réalisation des futures infrastructures.

Le projet, en concertation préalable jusqu’au 2 octobre, implique aussi la «modernisation d’infrastructures du domaine skiable», notamment le remplacement d’un télésiège, pour un coût global annoncé de 26,78 millions d’euros.

Des manifestant·es dénoncent les dérives environnementales des Jeux olympiques 2030, à Montgenèvre (Hautes-Alpes), le 6 septembre. © Thibaut Durand/Vert

«C’est une aberration écologique quand on voit les données scientifiques et l’été qu’on vient de passer», dénonce Camille (qui n’a pas souhaité donner son nom), Briançonnaise, tentant de se faire entendre au milieu des morceaux joués par la fanfare, ce dimanche. Derrière elle, des enfants inscrivent leur prénom sur des plaquettes de bois, à côté d’un dessin de mélèze. «L’organisation de ces Jeux a été décidée sans que les gens puissent choisir. On fait perdurer le mythe du tout-ski», poursuit-elle.

«C’est un projet creux dont on ne sait rien. On n’a pas besoin de soi-disant promesses de durabilité qui ne seront pas tenues», abonde Stéphane Faure-Brac, avant d’indiquer le chemin vers le bois du Prarial.

«S’ils coupent un arbre, ils trancheront un rêve d’enfant»

Pour tordre le cou au projet et empêcher les défrichements, ce militant a eu une idée : créer la première «réserve naturelle d’enfance protégée» de France. «On invite les enfants à donner leur nom à un mélèze, en y accrochant une petite plaquette. Notre message est simple : nos gamins ne rêvent pas de ces Jeux, ils rêvent d’une forêt protégée. S’ils coupent un arbre, ils trancheront un rêve d’enfant avec.»

Parents et enfants inscrivent leur prénom sur des pancartes, accrochées plus tard sur les mélèzes du bois de Prarial, à Montgenèvre (Hautes-Alpes) © Thibaut Durand/Vert

Dans les enceintes résonne une chanson créée pour l’occasion, dont le refrain est chanté par des enfants : «Vieux mélèzes, vous ne tomberez pas, nous sommes une forêt d’enfants, nos racines sont sœurs éternellement.»

«C’est important pour moi d’être là, de transmettre mes valeurs de protection de la nature à mes enfants, témoigne Célia Grimal, venue en famille et avec d’autres parents. On se sent souvent impuissant face à toutes les problématiques environnementales. Mais, pour une fois, on se dit qu’on peut faire quelque chose.»

Scrutant les arbres, dont certains sont centenaires, Louise, 7 ans, et son amie Coline, 11 ans, sont du même avis. «Ça nous fait de la peine de savoir que tous ces arbres vont être coupés. On a besoin de protéger notre montagne», confie la première.

Comme elles, Lynn, Hyacinthe, Romane, Sacha, Pacôme, Léonce et plus de 600 enfants à travers la France ont désormais un mélèze à leur nom. «Nous avons ouvert les parrainages en ligne et notre appel a été entendu jusqu’en Bretagne et à Lille», rembobine Stéphane Faure-Brac.

Coline, 11 ans, et Louise, 7 ans, devant le mélèze qui porte leur prénom, dans le bois de Prarial, à Montgenèvre (Hautes-Alpes). © Thibaut Durand/Vert

L’initiative a même trouvé un écho en Suisse, avec la venue à Montgenèvre de John Moorhead, représentant de la Global Coalition for Responsible Sport. Cette association suisse cherche à mettre les organisations sportives face à leurs responsabilités environnementales lors de l’organisation de mégaévénements. «Ce qui va se passer à Montgenèvre, alors que l’on vient de vivre l’été le plus chaud de l’histoire, est une honte. Le peuple doit se mobiliser», lance-t-il. Stéphane Faure-Brac formule le même vœu : «Les gens de Montgenèvre doivent se réveiller.»

«Les JO sont un prétexte de mobilisation pour les gens anti-tout»

Dans la commune, le sujet est très clivant. Certain·es lorgnent de potentielles retombées économiques et touristiques. «Tous ces changements vont être bénéfiques pour nous, ça nous assure au moins vingt belles années de ski après les Jeux, s’enthousiasme Vincent Voiron, directeur technique de l’École du ski français de Montgenèvre. Cela va sécuriser certaines pistes et apporter du renouveau. Quand on bosse dans l’industrie du ski, on ne peut pas s’opposer aux JO.»

La maire (sans étiquette), Muriel Jourdain, ne voit pas de «conséquences visuelles importantes» concernant le projet sur le bois du Prarial. «Les JO sont un prétexte de mobilisation pour les gens anti-tout, qui ne veulent plus de tourisme, plus d’investissement, mais qui ne proposent rien pour faire vivre les gens de la montagne. Ici, l’hiver, mille personnes trouvent un équilibre financier. Si demain on n’a plus de ski ni de Jeux olympiques, que feront-ils ?»

Un manifestant à Montgenèvre (Hautes-Alpes), le 6 septembre. © Thibaut Durand/Vert

Toutefois, l’édile le reconnaît : «Tout le monde sait que, quand on parle de Jeux durables, c’est antinomique. On va dépenser beaucoup d’argent et il y aura beaucoup d’infrastructures.» Et d’ajouter que «Montgenèvre ne peut pas rétropédaler et renoncer à accueillir les Jeux. Je n’ai pas la prétention d’avoir des milliards d’euros à gaspiller quand on ne recevra plus de subventions de l’État et de la Région parce que j’aurais refusé les JO.»

Une délocalisation des épreuves à Val Thorens ?

Dans le bois du Prarial, certain·es estiment que les leçons des précédents JO, notamment ceux de Milan-Cortina (Italie) cette année, n’ont pas été retenues. «On est toujours incapable d’organiser des Jeux sans tout détruire, sans folie des grandeurs, et avec un peu d’intelligence. Je suis pour le sport, mais ces JO 2030 sont absurdes», peste Bertrand Camus, professeur de ski à Briançon (Hautes-Alpes).

Muriel Jourdain n’est pas de cet avis : «Il y a quand même moins de faste que lors des précédentes éditions. On vit une époque de transition ; on voit bien que les choses ne collent plus, mais on n’a pas de solutions pour faire vivre les gens sans produire.»

Stéphane Passeron, ancien skieur de fond professionnel et ex-entraîneur de l’équipe de France de ski nordique handisport, s’est fait une raison. «J’étais aux Jeux d’hiver de Vancouver en 2010, je sais ce que c’est. Le ski, c’est ma vie. Mais le modèle des Jeux de 2030 est dépassé : c’est une folie, il faut en prendre conscience. Il est temps de passer à autre chose», tranche-t-il.

Stéphane Passeron, ancien skieur de fond professionnel et ex-entraîneur de l’équipe de France de ski nordique handisport, à Montgenèvre (Hautes-Alpes), le 6 septembre. © Thibaut Durand/Vert

Existe-t-il une autre voie ? «Qu’ils organisent les épreuves de Montgenèvre à Val Thorens, en Savoie, propose Stéphane Faure-Brac. Ils ont les infrastructures pour et accueillent déjà des Coupes du monde.»

Une solution qui ne semble pas être d’actualité. Dans son dossier de concertation préalable, la Solideo ne l’envisage pas parmi les options étudiées, estimant que «les Jeux constituent un accélérateur permettant de regrouper des investissements répondant à des besoins à la fois sportifs et de long terme pour le territoire». Les travaux de défrichement dans le bois du Prarial devraient commencer à l’automne 2027.

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