
Il est bientôt 17 heures, en ce jeudi 18 juin, et le centre aquatique Camille-Muffat d’Aubervilliers (Seine-Saint-Denis) est sur le point d’ouvrir. Familles, enfants et adolescent·es font la queue devant la piscine, malgré le soleil de plomb qui tape sur la dalle de béton. «Au moins, c’est gratuit !», lance Rayan, neuf ans, à ses copains.
Depuis mercredi et le début de l’exceptionnelle vague de chaleur de ce mois de juin, la nouvelle municipalité a rendu le lieu accessible sans frais pour les Albertvillarien·nes. «Une mesure qui s’applique dès que les températures grimpent trop haut», explique à Vert Carolina Faye, adjointe au maire (Divers gauche) à la transition écologique. La Seine-Saint-Denis, comme 52 autres départements, est placée en vigilance orange canicule depuis ce vendredi. «Dimanche et lundi pourraient être parmi les journées les plus chaudes jamais mesurées à l’échelle de la France», avertissait jeudi Météo-France.
Pendant la canicule, la piscine permet de sortir la tête de l’eau
Abdelaali Boughazi accompagne ses deux enfants, Anas et Dania, au centre aquatique. «Il fait trop chaud à la maison, on est obligé de sortir ; alors on est venu à la piscine directement après la sortie de l’école», raconte-t-il. Dania est en CM2, elle venait régulièrement ici avec sa classe et sait nager la brasse et le crawl. Pour son père et son frère, c’est la première fois dans l’établissement. Durant les quatre premiers jours de chaleur du mois de juin, 4 000 visiteur·ses se sont rendu·es au centre aquatique.
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Géraldine* est bien occupée par sa petite de quatre ans, Emlys Mya, et son jeune bébé. «Je suis venue depuis Pantin [une commune voisine, NDLR] pour qu’ils puissent se rafraichir ; je paye, contrairement aux autres, car je n’habite pas Aubervilliers, mais il fait trop chaud, donc ce n’est pas grave», raconte la jeune mère.

Nombre d’habitant·es cherchent un refuge hors de leur logement. À raison : dans le parc privé comme dans le public, les bailleurs tardent à effectuer les rénovations énergétiques pour mieux isoler les appartements de la chaleur. À Aubervilliers, Michelle Audrin, 67 ans, vit dans la cité Cochennec. Chez elle, il fait 26,7 degrés Celsius (°C) en début d’après-midi et, dans le salon exposé plein ouest, le mercure grimpe à 32°C en fin de journée. Pourtant, la sexagénaire a multiplié les techniques pour rafraîchir son logement. Elle aère dès qu’elle peut, ferme lorsque la température grimpe et a installé des rideaux réflecteurs sur sa fenêtre, en plus d’un revêtement blanc sur la vitre.
Rejoindre un syndicat de locataires pour accélérer la rénovation thermique
Elle sait bien que ces petits gestes sont secondaires à côté des travaux nécessaires à l’isolation thermique de son bâtiment en béton armé. Outre la débrouille individuelle, elle souligne la nécessité de s’organiser collectivement pour demander des travaux d’isolation thermique au bailleur. Elle est présidente du syndicat Locataires ensemble, avec lequel elle avait interpellé l’Office public de l’habitat (OPH) l’été dernier, lancé une pétition et déposé des lettres de mise en demeure pour exiger un plan d’actions contre les bouilloires thermiques (installations de volets et de VMC par exemple). «Mon credo c’est : seul, on subit ; ensemble, on est plus forts», s’enthousiasme-t-elle.
Un constat partagé par Malika Melki. La jeune femme vit dans une bouilloire thermique depuis cinq ans, à quelques rues de chez Michelle Audrin. «Ça fait des années que j’essaye de faire bouger les choses, car chez moi c’est un four. J’ai proposé à mes voisins qu’on se rassemble en collectif, mais beaucoup de monde avait peur», témoigne-t-elle. Depuis, les choses ont changé : un groupe intercommunal de locataires du bailleur privé Immobilière 3F s’est monté pour réclamer des travaux de rénovation thermique. Il prépare une manifestation à Rosny-sous-Bois (Seine-Saint-Denis), lundi prochain, pour se faire entendre. «Les bailleurs ne comprennent pas l’ampleur du problème, on ne peut même pas installer de tringles pour mettre des rideaux, car les murs sont imbibés d’eau à cause des dégâts qui s’accumulent», s’agace-t-elle.
En Seine-Saint-Denis, la canicule ne fait pas de quartier
Les plus pauvres sont deux fois plus touchés par la précarité énergétique, et les quartiers populaires sont particulièrement surexposés aux vagues de chaleur, rappelle la Fondation pour le logement des défavorisés (ex-Fondation l’Abbé Pierre) dans un rapport paru cette semaine. Les habitant·es des quartiers prioritaires de la ville (QPV) souffrent de la densité du bâti et des matériaux qui absorbent la chaleur (béton, asphalte…). À cela s’ajoute «l’assignation à résidence» pendant l’été, faute de pouvoir partir en vacances dans des endroits plus frais, ainsi que le manque de moyens pour acheter des brasseurs d’air ou climatiseurs.
Selon une autre étude de la Fondation, dépendre d’appareils de climatisation augmente les factures d’électricité de 15 à 25% en été. Un coût que tout le monde ne peut pas se permettre. En Seine-Saint-Denis, le taux de précarité énergétique s’élève à 48%, contre 10,8% dans le reste de la France, selon les associations Ghett’up et Oxfam.

Et ces territoires cumulent les difficultés : mal adaptés au réchauffement climatique, ils sont souvent des déserts médicaux. «Nous rencontrons beaucoup de femmes et d’hommes avec des problèmes de santé, qui s’aggravent avec la canicule. Leur appartement, qui se transforme en étuve, ne les protège pas et peut même aggraver la situation», relève Christophe Robert, délégué général de la Fondation pour le logement des défavorisés.
Une pluie de mesures pour rafraîchir la ville et ses habitants
Pour tenter de rendre la ville plus habitable en période de fortes chaleurs, l’équipe du maire Sofienne Karroumi (divers gauche) a annoncé une série de mesures. Elle a notamment débloqué un budget pour acheter des brumisateurs et des fontaines à installer dans l’espace public et, outre la gratuité de la piscine, a allongé les horaires d’ouverture des parcs et jardins jusqu’à 22 heures. «L’accès à des jeux d’eau et à la piscine vise, entre autres, à éviter l’ouverture de bornes à incendies, détaille Carolina Faye, l’adjointe à la transition écologique. On veut apporter des réponses aux fortes chaleurs dans ces quartiers pendant que d’autres se lancent dans des débats stériles qui stigmatisent les jeunes de banlieue.»

«À Aubervilliers, il y a moins de deux mètres carrés d’espace vert par habitant», insiste-t-elle. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) préconise dix mètres carrés de parcs et jardins par personne. La nouvelle mairie souhaite donc végétaliser les cours d’école et les ouvrir au public pendant les périodes de fortes chaleurs.
À partir du 1er juillet, des bâtiments climatisés serviront de lieux refuges pour les habitant·es, comme la salle de spectacle L’Embarcadère. Au début de l’été, les douches du gymnase Robespierre seront également mises à disposition du public, de midi à 14 heures. Au foyer Édouard-Finck, dans le quartier de la Maladrerie, les personnes âgées peuvent déjà s’abriter au frais et prendre un repas pour cinq euros. Des interstices de fraîcheur appréciables mais encore rares, alors que le mercure grimpera dimanche jusqu’à 38°C.
*Les personnes interrogées n’ont pas souhaité donner leur nom de famille.








