Décryptage

Une Grande Muraille verte pour stopper l’avancée du désert : au Sénégal, autopsie d’une fausse bonne idée qui se heurte au réel

Désert de déjà-vu. L'ambition panafricaine de Grande Muraille verte peine à se concrétiser après deux décennies de développement et des promesses de financement faramineuses. Le cas des jardins communautaires au Sénégal illustre l'approche verticale d’un projet aux rares bénéfices écologiques, ignorant les besoins des populations locales.
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«Sur le terrain, on se demande où se trouve cette Grande Muraille verte.» En février 2023, Mia* se rend à Widou Thiengoly, au Sénégal, terrain de son mémoire de recherche en géopolitique portant sur les jardins féminins de la région du Ferlo. Ils s’inscrivent dans le mégaprojet de Grande Muraille verte (GMV), lancé en 2007 et supposé verdir l’Afrique de Dakar (ouest) à Djibouti (est), sur un couloir de 7 000 kilomètres de long pour 15 de large.

Carte d’Hervé Tronchère extraite de «Image à la une : jardins féminins aux portes du Sahel», de Léa Billen, Géoconfluences, mai 2016.

À l’origine, ce programme environnemental panafricain vise à stopper l’expansion du désert au Sahel. Il se concentre aujourd’hui davantage sur un changement d’usage des terres, via une myriade d’actions et de projets de restauration écologique au sein des 11 pays concernés.

Au Sénégal, ces jardins féminins sont censés employer des femmes de la région tout en promouvant des pratiques agroécologiques. Influencée par une couverture médiatique dithyrambique, Mia part pour le Sénégal avec «des a priori plutôt positifs», confie-t-elle, mais a «complètement déchanté» en arrivant sur place. Dans son mémoire – non publié, que Vert a pu consulter –, elle écrit : «Il y a quelques parcelles, mais la végétation y est sèche, les clôtures sont délabrées. Pour ce qui est des jardins, […] ils sont tous plus ou moins en ruine.» De retour en France, Mia décide de ne pas publier son mémoire publiquement, après avoir subi des «pressions» de la part d’acteurs impliqués dans le projet au Sénégal.

Un impact écologique imperceptible

En juin 2025, Annah Lake Zhu et Amadou Ndiaye, chercheur·ses respectivement en politique environnementale et en sociologie rurale, contribuent à un article publié dans la revue Land Use Policy sur la GMV au Sénégal. À partir d’images satellites, de visites et d’entretiens, elle et il montrent qu’une seule parcelle de reboisement sur les 36 étudiées présente une végétation plus dense depuis le lancement du projet, malgré certains impacts sociaux positifs localement.

Un berger et son troupeau sur la commune de Widou Thiengoly, dans le secteur du Ferlo, Sénégal. © Gilles Boëtsch

Amadou Ndiaye explique : «Il faut nuancer la question de l’emploi quand on l’aborde depuis l’Occident. Ce que les femmes font dans les jardins, au-delà d’obtenir un revenu financier direct, permet aussi d’avoir des produits frais et de diversifier les revenus – financiers ou non – des exploitations pastorales et agricoles. Ces espaces favorisent aussi des rencontres communautaires entre femmes hors du cadre familial, l’échange d’informations non filtrées et, progressivement, des dynamiques de transformation sociale.»

Des bénéfices toutefois très dépendants des financements alloués : «Tant que les subventions continuent de tomber, les femmes pourront continuer les activités de production agricole dans les jardins. Autrement, il sera très difficile de les poursuivre en autonomie, étant donné les rendements actuels, qui ne permettent de prendre en compte ni les dotations aux amortissements, ni les besoins en fonds de roulement», souligne le sociologue.

Une gestion bureaucratique

Pour la période 2021-2025, les promesses de financements internationaux pour la GMV s’élevaient à 19 milliards de dollars (soit environ 16 milliards d’euros), d’après la Banque africaine de développement. Toutefois, la déperdition entre ces promesses, les fonds envoyés, ceux reçus par les États africains et ceux effectivement alloués aux différents projets est vertigineuse : un rapport de 2020 de la Convention des Nations unies sur la lutte contre la désertification (UNCCD) estime que moins de 20% des fonds distribués entre 2011 et 2019 sont bien parvenus aux gouvernements nationaux.

Des membres du jardin polyvalent de la commune de Widou Thiengoly, secteur du Ferlo, Sénégal. © Priscilla Duboz

Ce même document indique également que plus de 18 millions de dollars (près de 17 millions d’euros – avec le taux de 2019) ont été mobilisés par le Sénégal dans le cadre de la GMV. Résultat : une finance «spectacle», qui revêt une visée davantage symbolique que pratique et qui nuit largement au développement des projets de la GMV sur le terrain. Sans parler du manque de traçabilité de ces investissements massifs.

Au Sénégal en particulier, les fonds suivent un véritable parcours du combattant bureaucratique, transitant d’abord par l’agence panafricaine, puis par l’agence nationale sénégalaise, avant d’être redistribués aux bureaux régionaux et, enfin, aux six antennes locales de la région du Ferlo. «À l’échelle mondiale, les bailleurs de fonds ont des attentes précises quant à l’usage de leur argent. Or ces attentes ne correspondent pas toujours aux réalités pratiques ni à ce que les gouvernements souhaitent réellement en faire», explique Annah Lake Zhu.

«Néocolonialisme vert»

En 2021, lors du One Planet Summit, Emmanuel Macron annonçait le lancement de l’«accélérateur de la Grande Muraille verte». Objectifs : restaurer 100 millions d’hectares de terres et créer 10 millions d’emplois en zone rurale d’ici 2030. Un dispositif qui a valu au président français d’être accusé de «néocolonialisme vert» par une partie de la communauté scientifique, «en dictant à ces pays ainsi qu’à leurs populations sa propre temporalité politique».

Un constat partagé par Annah Lake Zhu dans le cas du Sénégal, pointant notamment le chapeautage militaire du projet par le ministère sénégalais des eaux et forêts – une administration héritée de la période coloniale – et la mécompréhension profonde des modes de vie nomades des populations pastorales locales, les Peuls. «Il y a un décalage fondamental entre le fonctionnement du nomadisme transhumant dans le Ferlo et les interventions modernes basées sur les droits de propriété. Ce sont deux modes d’organisation profondément différents», explique la chercheuse.

Et d’ajouter : «Dans les zones arides, où les pâturages et les précipitations sont très variables, la mobilité est indispensable pour épouser cette variabilité. C’est précisément ce que les systèmes modernes ne prennent absolument pas en compte.» Cette tension se traduit également dans les modes d’usage de l’eau, une ressource précieuse dans la région. «Le fait d’utiliser de l’eau dans cette zone pastorale pour la production végétale, y compris pour la pépinière forestière, ne rencontre pas l’adhésion de la population», illustre Amadou Ndiaye. Un symptôme d’une approche verticale, «qui ne prend pas toujours en compte l’activité principale des locaux», précise-t-il.

«Il faut réfléchir autrement»

Est-il envisageable, dès lors, que la GMV puisse avoir un véritable impact socioécologique positif au Sénégal ? Amadou Ndiaye soutient qu’«il faut réfléchir autrement et adapter le projet aux pratiques pastorales locales. Ce n’est pas du tout l’idée à l’origine de la GMV, qui est d’arrêter le désert, alors que les populations locales pensent qu’il faut mettre en place des activités plus susceptibles de valoriser l’écosystème de steppes, qui constituent la formation végétale dominante.»

Autre élément crucial : abandonner l’approche verticale favorisée jusqu’ici dans l’implémentation du projet. Encore faut-il que les sites soient opérationnels et qu’un suivi transparent soit possible. «Une chose qui, à mon avis, serait utile, consisterait à ne pas prendre pour argent comptant les statistiques annoncées, par exemple sur les superficies de terres restaurées. On pourrait utiliser des images satellites pour suivre les changements des états écologiques. C’est faisable aujourd’hui et cela devrait être mis en œuvre», précise Annah Lake Zhu.

Alors que l’horizon de fin du projet, prévu pour 2030, approche à grands pas, il paraît urgent de revoir les objectifs et la portée du projet, sans quoi la Grande Muraille verte restera, probablement à jamais, un grand mirage vert.

*Mia n’a pas souhaité donner son nom.

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