Malgré plusieurs décennies d’alertes scientifiques, ce n’est qu’au printemps dernier que le grand public français a véritablement découvert l’ampleur de la contamination des sols et de l’alimentation au cadmium, un métal lourd cancérigène. Principal responsable de ce que les scientifiques ont qualifié alors de «bombe sanitaire» : l’épandage d’engrais phosphatés sur les cultures.
La situation est particulièrement préoccupante en France, où le taux de cadmium relevé dans le sang est en moyenne deux à trois fois plus élevé que dans les pays voisins. En cause, entre autres : l’utilisation massive d’engrais – la France en est le premier consommateur en Europe – en provenance du Maroc. Le pays possède les plus grandes réserves de phosphate du monde, mais ses roches affichent naturellement des teneurs très élevées en cadmium.

«Pour pouvoir continuer à s’appuyer sur le gisement marocain, la France a appliqué des seuils limites de cadmium dans les engrais qui sont supérieurs de 50% à ceux fixés par l’Union européenne, avec un plafond de 90 milligrammes par kilogramme, contre 60 dans le reste de l’Europe», expliquait à Vert le député (Les Écologistes) de Charente-Maritime Benoît Biteau.
L’un des plus gros prêts de son histoire
Du reste, les Français·es ne sont pas les seul·es à encourir des risques sanitaires : dès 2021, les journalistes de Vert de rage avaient révélé l’intoxication des riverains des usines d’engrais marocaines dans leur documentaire «Engrais maudits».
Malgré ces alertes, l’Agence française de développement (AFD) a accordé, le 9 mai 2025, l’un des plus gros prêts non souverains (qui n’est pas accordé à un État) de son histoire à l’Office chérifien des phosphates (OCP), l’entreprise publique qui exploite les gisements marocains. Le Maroc, qui ne figure pourtant pas parmi les pays prioritaires au titre de l’aide française au développement, est de longue date le premier pays d’intervention de l’AFD, illustrant les relations toutes particulières que la France entretient avec ce pays.
Ce financement de 350 millions d’euros doit servir à assurer «la sécurité alimentaire en Afrique» et «ambitionne ainsi de fournir aux agriculteurs, et particulièrement en Afrique, des engrais verts produits de manière durable», a juré l’AFD. Le versement du prêt, prévu sur 24 mois, est d’ailleurs corrélé à l’atteinte «d’indicateurs de performance» basés prioritairement sur la décarbonation de la production d’engrais, ainsi que des «indicateurs climatiques et de biodiversité dans les processus de gestion des risques du groupe». Pas un mot sur la pollution des sols et des corps au cadmium.
À l’AFD, des remous en interne
De son côté, l’Office chérifien des phosphates s’était engagé dès la fin 2022 à conquérir le marché africain, promettant de «consacrer 4 millions de tonnes d’engrais au renforcement de la sécurité alimentaire en Afrique», soit «plus du double de l’approvisionnement consacré par OCP au continent en 2021 et plus d’un quart de la production totale prévue par le groupe».
En 2025, la branche du groupe dédiée aux marchés africains revendique douze filiales, essentiellement en Afrique de l’Ouest (Bénin, Burkina Faso, Togo, Cameroun, Côte d’Ivoire, Ghana, Sénégal, Nigeria), mais aussi à l’Est, en Ethiopie, Kenya, Rwanda, Tanzanie et Zambie. Le groupe assure ainsi vendre ses produits dans 42 pays africains, «touchant plus de 4,2 millions de petits exploitants».
Derrière les éléments de langage officiels, «en interne à l’AFD, le projet a été débattu», explique à Vert une source proche du dossier. Les causes du malaise sont multiples : «Il y avait l’idée que l’Office chérifien des phosphates n’a pas besoin de l’AFD pour se financer, que l’utilisation qu’il allait faire de cet argent n’était pas suffisamment cadrée ou bien encore que la notion d’”engrais vert” est finalement assez questionnable», raconte cette même source. Surtout, ajoute-t-elle : «Ça ne dit rien sur le cadmium!». Des documents que Vert a pu consulter prouvent pourtant que le sujet a été soulevé plusieurs fois en interne, sans résultat.
Risques pour l’Afrique
Selon la Fondation pour l’agriculture et la ruralité dans le monde (Farm), elle-même financée par l’AFD, le risque est réel de voir les sols – et l’alimentation – de nombreux pays africains à leur tour contaminés au cadmium. En Afrique de l’Ouest, par exemple, les sols acides et pauvres en matière organique favorisent la migration du cadmium vers les plantes, aggravant ainsi le risque de contaminer la chaîne alimentaire. D’autre part, les concentrations maximales de cadmium tolérées dans les engrais y sont «nettement plus élevées que dans l’Union européenne, pouvant atteindre environ 1 000 mg/kg» selon les pays.
Toujours selon Farm, «l’apport de phosphates demeure indispensable […] pour compenser le déficit de fertilité» des sols africains, mais l’association estime indispensable de mettre en place des «précautions». Elle mentionne en particulier l’importance de la décadmiation, processus qui consiste à réduire la teneur en cadmium des engrais phosphatés par des traitements chimiques.
Aucune de ces «précautions» n’est mentionnée dans l’accord de financement rendu public entre l’OCP et l’AFD. Et pour cause, estime notre source : ce prêt a fait partie en 2024 d’une série d’accords censés sceller la réconciliation entre Emmanuel Macron et le roi du Maroc, comme le racontait Les Echos. Cet accord vise donc avant tout à entretenir de bonnes relations avec le Maroc, l’une des dernières portes diplomatiques de la France en Afrique.
L’argent ne se mange pas, le cadmium, si.
Contactés, l’AFD n’a pas souhaité répondre à nos questions et l’OCP n’a pas donné suite. Après la sortie du documentaire Vert de rage, l’entreprise avait réagi, indiquant que «le consensus scientifique actuel ne suggère pas de corrélation entre l’utilisation des engrais phosphatés et l’exposition alimentaire au cadmium et établit que les principaux facteurs d’exposition ne sont pas liés aux engrais», ce que des études ont démenti de longue date. C’est même sur la base de ces connaissances scientifiques que l’Union européenne a décidé dès 2003 de réduire la teneur en cadmium dans ses engrais phosphatés. «En tout état de cause, le groupe OCP répond rigoureusement aux réglementations internationales les plus exigeantes en la matière», avait-il également souligné. Réglementations dont les pays africains ne sont pas dotés…