Des habitant·es de Châtillon (Hauts-de-Seine) qui se baladent, bidon à la main, avec leur propre urine. Ce curieux ballet, on peut l’observer chaque mercredi, en fin de journée, aux environs du parc Henri-Matisse. Là-bas, cachée dans un petit abri en bois, se trouve une cuve capable de stocker plus de 300 litres de cet excrément naturel. Elle a été mise à disposition des Châtillonnais·es par la municipalité pour soutenir une démarche agricole des plus prometteuses : celle de Simon Ronceray. Cet agriculteur et ingénieur agronome du Loiret a fait le choix d’utiliser l’urine en guise de fertilisant, et limite ainsi la teneur de ses sols en cadmium.
Le 25 mars dernier, l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) a justement sonné l’alarme au sujet de ce métal toxique. Elle a confirmé dans une vaste étude qu’une «part significative» de la population française était imprégnée à des niveaux «préoccupants» au cadmium, qui attaque les reins et fragilise les os, reconnu comme «cancérogène, mutagène et toxique pour la reproduction». Le tout à cause de notre alimentation, considérée «de loin», comme «la source majeure d’exposition», à hauteur de 98%.

Les aliments par lesquels les Français·es sont le plus exposé·es sont les «produits céréaliers : céréales du petit-déjeuner, pains, viennoiseries, pâtes, riz et blé ; ainsi que les pommes de terre et certains légumes», a détaillé l’Anses. Et d’alerter : il faut «agir sur le niveau de contamination de ces aliments». Elle a recommandé de diminuer «les apports en cadmium dans les sols par les intrants agricoles».
«Tout pousse très bien»
Si le cadmium est naturellement présent dans notre environnement, il est surtout contenu dans les engrais phosphatés, ces fertilisants fabriqués à partir de roches contenant du phosphore que les agriculteur·ices (parfois en bio, mais surtout en conventionnel) utilisent pour augmenter les rendements. Après avoir été épandu dans les champs, le cadmium est absorbé par les végétaux et finit dans notre assiette.
En France, près de 3,3 millions de tonnes d’engrais phosphatés ont été livrées entre juillet 2024 et juin 2025, selon l’Union des industries de la fertilisation (Unifa), qui collecte ces données auprès des producteurs, importateurs et coopératives.
Certain·es agriculteur·ices préfèrent toutefois s’en passer. C’est le cas de Simon Ronceray. Sur les 60 hectares de sa ferme, il cultive près de 70 espèces de fruits et légumes – pommes de terre, poireaux, cassis, groseille… – sans aucun engrais de synthèse. Y compris des céréales, comme le blé ou le petit épeautre, dont il tire farines, pains et pâtes. Le tout est labellisé en agriculture biologique. «Tout pousse très bien», assure-t-il.

Son secret ? «Le pipi !», sourit-il malicieusement. Pour l’heure, Simon Ronceray en disperse sur ses chemins et ses haies, car l’utilisation d’urine humaine en bio est interdite. Mais les résultats sont déjà visibles, bien au-delà des zones concernées : «L’urine a un effet incroyable sur les cultures !». Le mécanisme est simple : les plantes ont besoin d’azote, de phosphore et de potassium pour se développer. Ces nutriments sont naturellement présents dans les sols, mais leur quantité diminue à mesure que les cultures s’enchaînent.
«Tout le principe de l’agriculture, c’est de produire de l’alimentation à un endroit et d’exporter la matière ailleurs. Si cette matière ne revient pas à un moment ou à un autre sur le sol, il s’appauvrit et les plantes ne peuvent plus pousser», explique l’ingénieur agronome. Dans cette logique, les excréments apparaissent comme une solution idéale. «Aujourd’hui, des cultures entières tournent grâce à l’urine, car elle contient l’azote et le phosphore dont nous avons besoin.»
«Il serait possible de nourrir la France, l’Europe, et même le monde entier»
Auprès de Vert, l’ingénieur des ponts, des eaux et des forêts Fabien Esculier abonde : «L’urine humaine, comparée aux engrais de synthèse, est 30 à 50 fois moins concentrée en azote et en phosphore. Mais cela suffit amplement pour fertiliser les sols. Nos études montrent qu’il serait possible de nourrir la France, l’Europe, et même le monde entier sans utiliser ces engrais de synthèse nocifs pour l’environnement.» Le 1er avril est paru son premier ouvrage sur le sujet, Une autre histoire des excréments, aux éditions Actes Sud.
Cette transition implique toutefois de transformer en profondeur les modèles agricoles et alimentaires, reconnaît-il, notamment en réduisant drastiquement la consommation de produits animaux. Elle suppose aussi de généraliser le recyclage des excréments humains. «C’est même nécessaire si l’on veut limiter les pollutions liées aux engrais de synthèse», poursuit-il.
Reste une difficulté majeure : l’approvisionnement. En France, les filières de collecte d’urine en sont encore à leurs balbutiements, malgré les travaux du Laboratoire eau environnement systèmes urbains (Leesu), à l’École nationale des ponts et chaussées, et son programme de recherche «Ocapi», consacré à la «recherche-action sur les systèmes alimentation/excrétion et la gestion des urines et matières fécales humaines». Certaines collectivités telles qu’Angers, Bordeaux, ou encore Paris ont fait des premiers tests de toilettes dites «fertiles», mais «on n’a pas de soutien national suffisamment clair pour généraliser ces filières à l’ensemble du territoire», regrette Fabien Esculier.
«Il y a moins de cadmium dans ce que je mange»
Simon Ronceray a choisi une solution directe : celle de ses propres client·es. Une quinzaine d’adhérent·es de son Amap – une association pour le maintien d’une agriculture paysanne – participent à la collecte. Chaque semaine, au moment de récupérer leur panier de fruits et légumes à Châtillon (Hauts-de-Seine), elles et ils amènent leur urine, stockée dans un bidon.
«Toutes les deux à trois semaines, je viens vider la cuve et ramener l’urine à la ferme», explique l’agriculteur. Celle-ci est ensuite conservée plusieurs mois. Ce stockage permet son hygiénisation – un processus validé par l’Organisation mondiale de la santé –, qui sert à éliminer les agents pathogènes et certains résidus, notamment médicamenteux.

Parmi les participant·es, Martine Velter, 78 ans, donne son urine depuis trois ans. «J’ai accepté tout de suite. Je trouve ça vraiment intéressant qu’on puisse enrichir le sol de façon non destructrice», confie cette ancienne orthophoniste, sensible aux enjeux liés aux pesticides et aux contaminants alimentaires. «Grâce à ce projet, je m’inquiète un peu moins. Je sais que je fais partie d’une Amap bio, et qu’il y a moins de cadmium dans ce que je mange.»
Laurent Modigliani, 53 ans, confirme : «Ça m’a semblé normal de participer à la fertilisation des sols, et en plus je trouvais ça très intéressant.» Au-delà de la qualité des produits, il y voit un geste politique : «Participer à ce projet, c’est soutenir une agriculture qui se passe de fertilisants fossiles et destructeurs.»
Interrogé sur ses méthodes, Simon Ronceray récuse le qualificatif de «naturelles». Il préfère parler de «solutions agroécologiques très techniques». Une précision qui, selon lui, marque une différence fondamentale avec l’agriculture conventionnelle : «On pense souvent que les agriculteurs bio sont feignants. C’est faux. L’agriculture biologique est une agriculture de pointe, très exigeante, à mille lieues du lâcher-prise.»
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