L’ancien conseiller de Paris, Alexandre Florentin, ne cache pas son émotion lorsqu’il évoque les destructions causées par l’agent orange. Ce samedi, il fait face à plus de 250 personnes : un parterre d’élu·es, de diplomates vietnamien·nes, et des associations des diasporas du Vietnam, du Cambodge et du Laos. «Ce système ne relève pas seulement du passé ou d’ailleurs. En France aussi, on invisibilise des personnes dont les origines et les corps sont différents. On ne rend pas justice aux victimes de l’agent orange ou du chlordécone. En rendant hommage aujourd’hui, nous faisons plus que nous souvenir […] nous luttons aussi au présent», lance-t-il.
Avec ce discours poignant, l’ex-élu parisien inaugure la toute première stèle de France en hommage aux victimes de l’agent orange. Installée dans le parc de Choisy, dans le 13ème arrondissement de Paris et au cœur du plus grand quartier est-asiatique d’Europe, cet ouvrage fait suite à un vœu qu’il a fait voter au Conseil de Paris. Soulagé d’avoir accompli sa mission, l’élu sortant confie que «tout cela n’est pas fini ; en France, il y a une énorme communauté d’origine vietnamienne, mais on ne les voit nulle part dans l’espace politique et médiatique, alors que les histoires de France et du Vietnam sont totalement interpénétrées».

La communauté est représentée par des associations dont les membres sont traumatisé·es par les effets de l’agent orange. Ce poison a été utilisé pendant une décennie par l’armée étasunienne pour détruire les jungles du Vietnam, du Laos et du Cambodge durant la guerre. Plus de 80 millions de litres de cet herbicide ont été épandus. Résultat : une contamination des sols, des eaux et des populations. Cela a provoqué des cancers, des malformations et des maladies qui se transmettent de génération en génération, y compris dans les diasporas.
Une étude publiée dans la revue Nature en 2003 estime que 2,1 à 4,8 millions de Vietnamien·nes ont été directement exposé·es au produit chimique entre 1961 et 1971 – sans compter les contaminations dans les pays voisins. «C’est la plus grande guerre chimique de l’Histoire. Ce mémorial s’inscrit dans des décennies de lutte des associations en France pour faire connaître le drame de l’agent orange», précise Léa Dang, qui s’exprime au nom du comité de soutien à Tran To Nga.
Dans le public, tous les regards sont braqués sur cette femme. Tran To Nga, Franco-Vietnamienne de 85 ans, contaminée par l’agent orange, est la dernière à prendre la parole. Ancienne journaliste pendant la guerre, elle a été exposée à l’herbicide en 1966, alors qu’elle couvrait le maquis du côté du Front national de libération du Sud-Vietnam. Depuis 2014, elle est engagée dans un combat judiciaire contre les multinationales étasuniennes qui ont fabriqué le défoliant.

Venue la soutenir, la députée Les Écologistes Sandrine Rousseau explique qu’il «faut faire payer les firmes car, le jour où les vendeurs de pesticides seront concernés pénalement par les conséquences des produits qu’ils fabriquent, on passera un cap. L’objectif est d’avoir une jurisprudence.» Tran To Nga a perdu son premier procès, puis l’appel, mais demande à ses soutiens «courage, patience, espoir et détermination», avant de promettre de «continuer le combat».
«Des victimes du présent»
Les intervenant·es s’accordent sur un même objectif, commémorer «les victimes du présent». Audrey Pulvar, adjointe au maire de Paris, rappelle que «des enfants naissent encore avec des malformations héréditaires provoquées par l’agent orange». «Les effets se font encore sentir aujourd’hui. Certaines tragédies ne s’arrêtent pas à la fin des combats», enchaîne Michel Criaud, député Horizons et président du groupe d’amitié France-Vietnam à l’Assemblée nationale.
«Les effets sur la santé des petits-enfants et des arrière-petits-enfants des personnes touchées par les dispersions de l’agent orange continuent. C’est d’autant plus d’actualité qu’il y a toujours des guerres meurtrières de masse et des écocides, avec des conséquences pour la santé humaine ; on continue d’utiliser les pesticides, notamment comme munitions, précise Audrey Pulvar. C’est une problématique qui concerne Paris et ses habitant·es, dont ceux issus de l’immigration vietnamienne qui sont aujourd’hui des Français·es et des Parisien·nes à part entière.» «Aujourd’hui, une nouvelle migration vietnamienne vient du nord et des zones les plus contaminées, s’inquiète un autre conseiller de Paris, Daniel Tran. Cela augmente les probabilités qu’il y ait des personnes malades ici.»

Nouvellement élu, il reprend le flambeau laissé par Alexandre Florentin. «Lui et moi, on s’est engagé en politique avec nos racines, de culture vietnamienne, qui nous reliaient aux associations. C’était vraiment important pour nous de porter ce projet, d’autant plus dans ce lieu symbolique, un quartier avec une très importante communauté vietnamienne», raconte-t-il.
«Un système de domination raciste»
«Il y a ce qui est écrit sur la stèle et, au-delà, il y a la visibilisation d’un système de domination raciste qui montre que ce qui est fait à la nature est aussi fait à certaines populations. Que ce soit sur plusieurs générations et que ça continue, c’est incommensurable, je ne sais même pas comment le qualifier», abonde Alexandre Florentin.
Audrey Pulvar, qui parle de «colonialisme chimique», fait la comparaison avec le chlordécone dans les Antilles françaises. Ce pesticide utilisé dans les plantations de bananes pour lutter contre un coléoptère est responsable d’un des plus forts taux de cancer de la prostate au monde. Selon Santé publique France, plus de 90% de la population des îles impactées est contaminée. La mairie de Paris avait d’ailleurs adopté, en juin 2023, un vœu pour faciliter le dépistage gratuit du chlordécone pour les Parisien·nes originaires de Guadeloupe et de Martinique. «C’est quelque chose qui peut s’envisager pour l’agent orange également. Il suffit qu’un groupe politique dépose un vœu à ce sujet et il sera étudié avec intérêt», répond la maire adjointe.
Cela permettrait de dépister gratuitement la dioxine, une molécule cancérigène contenue dans l’agent orange, qui persiste dans l’environnement et dans les graisses. Pour le moment, les concerné·es doivent passer par des laboratoires étrangers. «Il faudra alors faire une campagne de communication pour informer la population qu’ils y ont droit car, faire sans informer, c’est comme ne rien faire», complète Daniel Tran, qui imagine d’autres actions publiques et dit rêver de voir Tran To Nga devenir citoyenne d’honneur de la ville de Paris.
Alors que la cérémonie touche à sa fin, c’est de nouveau vers elle que tous les regards se tournent. Le 16 juin, Tran To Nga aura rendez-vous avec la Cour de cassation. Après son échec au tribunal d’Évry, puis à la cour d’appel de Paris, il s’agira de sa troisième tentative pour obtenir justice. Une victoire lui permettrait d’obtenir un jugement sur le fond, car les tribunaux se sont jusqu’ici contentés de débattre de la légitimité de la procédure, en s’appuyant sur le principe de l’immunité de juridiction, qui prévoit qu’un tribunal ne peut pas juger un État étranger.
Il faudra alors repartir de zéro, avec encore plusieurs années de procédures. «Il faut garder espoir, surtout que le rapporteur a noté dans son rapport que le raisonnement juridique de la cour d’appel de Paris pouvait être rejeté et que l’immunité de juridiction pouvait être écartée», confie avec beaucoup de précaution William Bourdon, l’un des avocats. De quoi rappeler les mots de la plaignante : «Patience, espoir et détermination».
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