Analyse

À Zaporijia, centrale au cœur de la guerre de Poutine en Ukraine, «la sûreté nucléaire est une question de respect des droits humains»

Réacteurs sombres. Depuis quatre ans, Zaporijia, la plus grande centrale nucléaire d’Europe, est occupée par les forces armées russes. L’association ukrainienne de défense des droits humains Truth hounds vient de sortir un rapport pour documenter les exactions sur les civil·es et les employé·es du site. Elle dénonce des crimes de guerre et une menace constante sur la sûreté nucléaire.
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Il y a quatre ans jour pour jour, le 4 mars 2022, les forces armées de Vladimir Poutine s’emparaient de la centrale nucléaire de Zaporijia. Avec six réacteurs de 950 mégawatts chacun, elle est la plus grande d’Ukraine et d’Europe. C’est la première fois dans l’histoire de l’humanité qu’une guerre de haute intensité se déroule dans un pays aussi nucléarisé. Aujourd’hui, le site est militarisé et opéré par l’entreprise russe Rosatom. Dans un rapport qui vient de sortir, l’association ukrainienne de défense des droits humains Truth hounds documente l’occupation de la centrale ainsi que de la ville d’Enerhodar, où elle se trouve, au sud-est du pays.

Elle dénonce de «multiples exactions sur des civils et des employés» et «des violations de sécurité nucléaire». Le rapport indique que, depuis 2022, «226 résidents d’Enerhodar et employés de la centrale nucléaire de Zaporijia» ont été arrêtés illégalement. La plupart «ont été soumis à des tortures physiques et psychologiques afin d’obtenir des informations, de forcer des aveux, de punir la dissidence, d’intimider et de contraindre à la collaboration». Selon les informations de l’association, au moins treize membres du personnel ukrainien opérant la centrale sont actuellement détenu·es en Russie.

La centrale est à l’arrêt mais nécessite toujours la présence de milliers de salarié·es pour s’assurer de son entretien. ©️ Stringer/Anadolu Agency via AFP

«Une partie des crimes de guerre que nous documentons relève des choix idéologiques. Ce sont les personnes avec des positions pro-ukrainiennes qui ont été visées, explique à Vert Denys Sultanhalieev, coauteur du rapport. Mais une autre partie vient de la volonté de Rosatom de forcer des salariés ukrainiens à signer un contrat de travail avec eux.»

Une collaboration essentielle pour assurer le bon fonctionnement de la centrale, car les installations ukrainiennes et russes présentent chacune des spécificités techniques. Impossible, donc, de laisser l’entièreté de la gestion de la centrale de Zaporijia à des ingénieur·es russes qui ne disposent pas des connaissances nécessaires.

La centrale est à l’arrêt depuis avril 2022 et les six réacteurs ne produisent plus aucune énergie depuis son occupation. Mais elle nécessite toujours la présence de milliers de salarié·es pour s’assurer de sa bonne gestion, notamment pour garantir le refroidissement en continu des cœurs des réacteurs.

Dans ce contexte, les pressions sur les employé·es menacent leur capacité à mener à bien leur travail et fragilisent la sûreté nucléaire. Selon l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), «le personnel d’exploitation doit pouvoir s’acquitter de ses tâches et prendre des décisions sans pressions indues». Il s’agit de l’un des sept piliers établis par l’institution pour éviter un accident nucléaire. Ainsi, un·e salarié·e doit pouvoir signaler librement une anomalie ou demander l’interruption d’un processus si il ou elle estime que cela représente un danger pour la sécurité de la centrale.

«Le plus grand risque, ce sont les erreurs humaines, que la fatigue psychologique et la peur favorisent»

Un principe bien loin de la réalité de Zaporijia où, sur le site même de la centrale, «les Russes ont installé des centres de détention provisoire», indique Truth hounds. «La sûreté nucléaire est une question de respect des droits humains, souligne Denys Sultanhalieev. Le plus grand risque, ce sont les erreurs humaines, que la fatigue psychologique et la peur favorisent.» Il raconte : «Un des opérateurs qui a une position de haute responsabilité a par exemple été enlevé de son lieu de travail, torturé puis forcé le jour d’après à travailler sur la centrale.»

Difficile d’assurer la sécurité d’une centrale nucléaire qui est aussi utilisée comme une position militaire stratégique dans la guerre. En 2023 déjà, l’ancien directeur du site, Ihor Murashov, décrivait au New York Times l’installation de mines autour des infrastructures et la dissimulation d’équipements militaires dans des salles proches des réacteurs nucléaires. En janvier dernier, l’AIEA a déploré «une recrudescence significative des activités militaires autour de la centrale, dont des explosions entendues à proximité du site».

Une centrale au cœur des négociations pour la paix

L’intégrité physique des infrastructures est un autre pilier essentiel à la sécurité nucléaire. Or, depuis le début de la guerre, des attaques de drones et des impacts de missiles ont endommagé certaines installations et coupé des lignes électriques qui alimentent la centrale. Kiev et Moscou s’accusent mutuellement d’en être à l’origine.

Au total, au moins onze coupures d’électricité ont eu lieu, obligeant les salarié·es à recourir aux générateurs diesel de secours pour alimenter la centrale nucléaire. Cet approvisionnement en électricité est nécessaire au bon refroidissement du cœur du réacteur nucléaire. Selon l’AIEA, plusieurs fois depuis le début de la guerre, chacun des sept piliers essentiels à la sûreté et à la sécurité d’une installation nucléaire a été bafoué.

Le coauteur du rapport souligne le rôle de Rosatom dans les exactions, qu’il accuse d’être «complice des crimes qui ont eu lieu à Zaporijia et Enerhodar». Aucune sanction de l’Union européenne n’a été prise contre le groupe, et pour cause : environ un quart de l’uranium naturel utilisé sur le continent est fourni par l’entreprise russe. Un enjeu commercial et énergétique énorme que n’ignore pas Denys Sultanhalieev. Selon lui, sans pour autant couper leurs liens avec la firme, les pays européens pourraient «imposer des sanctions personnelles aux dirigeants de Rosatom ou simplement exiger la libération des personnes détenues illégalement».

La gestion de la centrale de Zaporijia est une des questions les plus sensibles des négociations de paix entre l’Ukraine et la Russie, qui se déroulent sous l’égide des États-Unis. Ses réacteurs produisent un cinquième de l’électricité de l’Ukraine et représentent donc un enjeu crucial de souveraineté pour le pays. Du côté de Moscou, le gouvernement a annoncé son intention de connecter la centrale à son propre réseau d’électricité.

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