«Nos fruits sont vivants, ressemons-les !» Le slogan barre le couvercle de la caisse en bois, posée au sol. Dedans, une trentaine de noyaux. Abricot, cerise, pêche, prune, amande, mais aussi pépins de pomme et de poire : l’association Le verger partagé récupère tout. Elle dispose de plusieurs points de collecte à Castries, en périphérie de Montpellier, dans l’Hérault. À la médiathèque, au centre socioculturel. Et ici, à l’entrée même du verger.
Il y a dix ans, ce n’était qu’une friche agricole. Une bande de terre grande comme un terrain de football, cernée par le mur d’enceinte du château et un lotissement avec piscines. Aujourd’hui, se dresse une petite forêt nourricière, née des noyaux et pépins semés chaque automne par des dizaines de bénévoles.
«On sème tout ce qu’on a, et c’est la nature qui décide.»
En cette chaude matinée d’août, Sylvain, trésorier de l’association, et Jenny s’engouffrent dans le verger. Ils veillent à ne pas quitter le chemin de végétation aplatie, parmi les herbes hautes. Le soleil cogne. À chaque pas, les fruits du gaillet gratteron, plante sauvage qui a inspiré les scratchs Velcro, s’agrippent un peu plus aux pantalons.

Le binôme prend le temps d’observer les arbres. L’un deux ploie sous le poids des prunes : Sylvain en a déjà tiré quarante kilos, et un pot de confiture pour chaque bénévole. Plus loin, un amandier, délesté de ses feuilles, retient de nombreux fruits. Récolte prévue en septembre.
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Sans irrigation, ni pesticides, ces fruitiers semés résistent aux sécheresses. Mieux : ils dépassent certains de leurs voisins, achetés en pépinières et arrivés les premiers, il y a dix ans.
À l’époque, une entreprise souhaite offrir cent arbres à la commune. José Brochier, membre fondateur du Verger partagé, raconte : «On a formé un petit groupe d’habitants et on est allé voir la première adjointe. On lui a dit : « On nous propose cent fruitiers, est-ce que vous avez un terrain ?”». Après quelques péripéties, 75 arbres sont plantés sur la parcelle communale en décembre 2016.
Dans la région, les vergers sont irrigués et reçoivent beaucoup de traitements pesticides. Pour innover et s’éviter un «boulot monstre», les bénévoles misent sur une agriculture pluviale, dépendante des précipitations. Mais la sécheresse s’installe. Les plants souffrent, ils exigent trop d’eau.

Alors, l’association délaisse la plantation de petits arbres. Dès la deuxième année, elle pratique le semi direct : la graine est introduite dans la terre, directement sur la parcelle, et sans travail préalable du sol. «Un arbre semé développe une racine pivot qui lui permet d’aller chercher l’eau très profondément», explique José Brochier, ingénieur agronome à la retraite.
Depuis, les bénévoles ne cessent de ressemer des pépins et noyaux, collectés auprès des habitant·es. «C’est du vivant, on ne jette pas du vivant, défend-il. On sème tout ce qu’on a, et c’est la nature qui décide.»
Résistance au changement climatique
Laisser la nature décider, une démarche au cœur de la «régénération naturelle assistée» (RNA). L’association applique ces principes d’agroforesterie : garder un sol couvert, mélanger les essences d’arbres, ne pas tailler, accueillir les espèces pionnières. Dans le verger, des ormes, frênes et acacias, semés par le vent et les oiseaux, se sont invités. «On observe des synergies. Un fruitier semé à côté d’un frêne pousse mieux que les autres», précise José Brochier.
«Celui qui va sortir dans ces conditions difficiles, génétiquement, ce sera le guerrier prêt à affronter le contexte.»
Les bénévoles ont un temps retiré à la main les capnodes, de robustes coléoptères, et les cétoines, ces insectes d’un vert lamé qui s’attaquent aux fleurs des arbres semés. Résultat : ceux-ci ont souffert de porter trop de pommes. L’association laisse maintenant la nature s’autoréguler : «Elle fait ça très bien», glisse José Brochier. Seuls certains arbres sont greffés, comme les poiriers sauvages. Cette technique horticole permet de les rendre plus vigoureux et d’améliorer la qualité de leurs fruits. Les arbres de pépinières, eux, restent faibles et résistent péniblement.
Dans un contexte d’accélération du dérèglement climatique, rien de surprenant pour Olivier Hébrard, docteur en sciences de l’eau et consultant en agroécologie : «Il y a soixante ans, on dépassait peu les 35 degrés dans l’été. Maintenant, on l’atteint largement au-delà de trente jours. Si vous associez un arbre de pépinière, dont les racines ont tendance à rester en surface, un arrosage goutte-à-goutte, et un sol pas du tout vivant, vous créez un système très fragile.»

S’appuyer sur la nature et la régénération naturelle assistée est pour le scientifique une parade. «C’est intéressant de semer des noyaux sur un sol couvert de végétation, explique-t-il. Celui qui va sortir dans ces conditions difficiles, génétiquement, ce sera le guerrier prêt à affronter le contexte.»
Escargots, broussailles et plaqueminiers
À Castries, les semences doivent résister aux mulots. Les jeunes plants aux escargots. Puis, il leur faut s’extraire des ronces et du chiendent que l’association laisse pousser, misant sur leur capacité à «réparer» le sol compacté par des années de culture de la vigne. «Une plante qui s’installe prépare l’arrivée de la suivante, confirme Olivier Hébrard. La ronce est une plante pionnière, elle a une forte capacité racinaire et un pouvoir décompactant. Elle aère la terre et prépare l’arrivée de la forêt»
Le voisinage s’inquiète de la broussaille. Mais ce couvert végétal est aussi un rempart potentiel face aux incendies, assure le scientifique. «Quand vous débroussaillez, vous asséchez le milieu. Sur un terrain plat comme le verger partagé, grâce au couvert végétal, l’eau se répartit et s’infiltre mieux. Et cette centaine d’arbres, c’est la meilleure ingénierie hydrologique : leurs racines améliorent la structure du sol et favorisent la rétention d’eau. Les plantes sont beaucoup moins inflammables. On est sur quelque chose de très réfléchi. Il faut communiquer», conclut le chercheur.

Les bénévoles favorisent le dialogue et la pédagogie. Accueillis sur la parcelle, les écolier·es de Castries peuvent choisir un «arbre ami». «Justine», «Oma» ou «Jules» : leurs étiquettes jaunes se balancent au bout des branches. Pour dupliquer son modèle de verger méditerranéen et voir naître toujours plus d’arbres, l’association se rapproche d’agriculteur·ices du territoire. Elle sème directement sur leurs parcelles en friches : trois hectares aujourd’hui, dix autres à l’automne.
Alors, il faut intensifier la collecte. L’équipe a noué un partenariat avec une grande chaîne de magasins bios, dans trois communes autour de Montpellier. Les clients peuvent déposer leurs pépins et noyaux, mais aussi en récupérer.
Au verger, Sylvain et Jenny achèvent leur tour. Seul le plus vieux cerisier semble mort, même si les autres ont perdu beaucoup de feuilles. Le plaqueminier, l’arbre du kaki, est lui couvert de fruits. Avant de partir, les bénévoles cueillent et dégustent une prune. Sitôt recrachés, les deux noyaux rejoignent la caisse de collecte, en bordure de parcelle : ils seront ressemés dès l’automne.










