«J’ai perdu trois bêtes à cause de la sécheresse» : en Martinique et en Guadeloupe, les bovins premières victimes des canicules

Rumine déconfite.
Dans les îles antillaises, des centaines de ruminants sont morts cet été sous l’effet combiné du manque d’eau et des canicules. Alors que la sécheresse devrait s’installer, éleveur·ses et pouvoirs publics s’organisent pour repenser le modèle agricole local.
Face au manque d’herbe encore verte, des bovins ont été déplacés près d’une route départementale sur la commune du Moule, en Guadeloupe. © Ludovic Clerima/Vert

«En plus de quarante ans d’élevage, je n’ai jamais vu un carême durer aussi longtemps en Martinique. D’habitude, il fait chaud et sec pendant trois à quatre mois ; là, ça fait huit mois que la sécheresse perdure», déplore André Prosper, agriculteur en Martinique. Ses 300 vaches brahmanes qui paissent sur la presqu’île de la Caravelle, au nord-est du département, font peine à voir. Des bovins amaigris, comme on en a vu tout l’été sur l’île aux fleurs et en Guadeloupe, errent dans des pâturages vides. «Il n’y a rien à manger pour elles. Que de la terre. J’ai perdu trois bêtes à cause de la sécheresse de cette année», précise l’éleveur.

Le 15 juillet, la Coopérative des éleveurs bovins de la Martinique (Codem) indiquait que près de 200 bovins sur les 6 000 que compte l’organisation étaient déjà morts. Un chiffre qui avoisinerait les 300 aujourd’hui, alors que la sécheresse est toujours en cours. Même constat en Guadeloupe : «À ce stade, nous avons connaissance de plusieurs cas de mortalité», indique François-Xavier Richard-Rendolet, directeur de cabinet du préfet de l’archipel.

El Niño aux commandes 

Aux Antilles comme dans l’Hexagone, les canicules se répètent depuis le mois de mai. Selon Météo-France, entre le 1er mai et le 1er août, il a plu 30 à 70% moins que d’habitude en Guadeloupe et en Martinique, selon les territoires. Une anomalie liée à El Niño. Ce phénomène climatique correspond à un réchauffement périodique des eaux du Pacifique équatorial. Il revient tous les deux à sept ans et influence les températures ainsi que les précipitations à l’échelle planétaire. «Il a toujours existé dans l’histoire du climat mais, cette année, il bat des records», souligne Bertrand Laviec, chef du centre Météo-France en Guadeloupe.

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«Nous vivons une sécheresse météorologique, avec un manque significatif de pluie, et une sécheresse agricole. Lorsqu’il pleut, l’eau n’a pas le temps de nourrir le sol ; il reste sec. S’ajoute également une sécheresse hydrogéologique : des sous-sols manquent d’eau et des nappes phréatiques s’assèchent. La tendance n’est pas près de s’inverser : selon nos prévisions, les trois mois qui viennent seront tout aussi secs, avec toujours très peu de pluie», déplore le météorologue.

Une nouvelle qui inquiète les éleveur·ses. «Nous redoutons l’absence d’hivernage en 2026 [la saison humide aux Antilles, qui court de juin à novembre et pendant laquelle il pleut beaucoup, NDLR] et le passage, sans transition, de cet épisode de sécheresse à la saison du carême», cette saison sèche, de décembre à mai, où les températures sont plus élevées et la pluie plus rare, indique Olivier César-Auguste, président de l’Iguavie, l’interprofession guadeloupéenne de la viande et de l’élevage.

Pour les bovins, les conséquences de cet épisode climatique se feront sentir jusqu’en 2027, voire 2028. «La chaleur provoque des troubles métaboliques chez ces animaux. Le vêlage va durer plus longtemps et, au lieu d’avoir un veau par an, il y en aura un tous les deux ans. Les quelques veaux qui sont nés sont aussi plus fragiles et ont plus de risques de mourir», regrette Jean-Marc Ajanany, directeur général de la Codem.

Des agriculteurs sur la paille  

Pour pallier l’absence de fourrage naturel, les professionnel·les sont contraint·es d’en acheter. Mais leurs finances étant déjà exsangues. Des groupements d’élevages bovins, comme la Sica Peba en Guadeloupe, recommandent aux éleveur·ses de faire des choix et de nourrir en priorité les bêtes les plus résistantes.

Car la facture flambe très vite. Pour une exploitation de 70 têtes, il faut jusqu’à six bottes de foin par jour. Le coût d’une botte est de 130 euros, ce qui fait jusqu’à 780 euros par jour pour nourrir toutes les bêtes.

Et les aides financières peinent à arriver. En Martinique, la préfecture et la Direction de l’alimentation, de l’agriculture et de la forêt (Daaf) ont mis en place des dispositifs pour faciliter le transport de bananes non destinées à la commercialisation vers les exploitations les plus en difficulté, afin de servir de fourrage. «J’avais prévu 250 bottes d’herbe pour tenir la saison sèche, mais tout est parti depuis longtemps. Heureusement, avec d’autres éleveurs, nous avons pu compter sur la solidarité des agriculteurs de la filière banane pour obtenir les produits invendus ; ou de la filière de la canne à sucre avec la bagasse [le résidu fibreux qui reste après le broyage de la canne, NDLR] pour nourrir les animaux. Sans ça, je crois que ça aurait été la fin de la filière bovine en Martinique», rembobine l’agriculteur André Prosper.

En Guadeloupe, les éleveur·ses peuvent également compter sur les résidus de canne offerts par les planteur·ses. D’autres déplacent leurs animaux vers des secteurs qui disposent encore de ressources fourragères. Ainsi, près de la commune du Moule, sur la côte est de l’île de Grande-Terre, en Guadeloupe, quelques vaches ont été déplacées près de la route départementale, où quelques herbes encore vertes subsistent.

Des bovins déplacés près du Moule, en Guadeloupe. © Ludovic Clerima/Vert

Des solutions transitoires, dans l’attente d’aides plus importantes. «Nous avons enclenché la procédure pour mobiliser le Fonds de secours pour l’outre-mer (FSOM), qui pourra indemniser les pertes fourragères en fonction des constats définitifs. Par ailleurs, le ministère chargé de l’agriculture étudie les possibilités de mise en place d’aides exceptionnelles en faveur des territoires particulièrement impactés par la sécheresse», précise François-Xavier Richard-Rendolet, le directeur de cabinet du préfet de la Guadeloupe

Des aides qui tarderont à arriver

De son côté, la Collectivité territoriale de Martinique annonce vouloir mobiliser le Fonds européen agricole pour le développement rural (Feader), consacré à la reconstitution du potentiel de production agricole. «Des expertises sont en cours pour évaluer précisément les pertes et déterminer les territoires et filières concernés. L’ouverture des dossiers dépendra toutefois de la publication des textes reconnaissant l’état de calamité agricole», précise la collectivité, qui bénéficie du soutien de la préfecture de Martinique.

Reste que les premières indemnisations n’arriveront pas avant longtemps sur le compte en banque des agriculteur·ices. «Le temps que l’ensemble des informations soient remontées au préfet et qu’il les transmette au ministère, il ne faut pas s’attendre à ce que les éleveurs reçoivent les premiers versements avant la fin de l’année, voire le début de l’année 2027», souffle Jean-Marc Ajanany, le directeur de la Coopérative des éleveurs bovins de la Martinique.

La députée martiniquaise (socialistes et apparentés) Béatrice Bellay n’est pas plus optimiste : «Le Feader est le fonds le plus en retard, or il y a urgence. Un éleveur ou une éleveuse qui doit nourrir son troupeau aujourd’hui ne peut pas attendre plusieurs semaines ou plusieurs mois le dénouement d’une procédure. Il faut un véritable dispositif d’urgence permettant notamment de prendre en charge l’alimentation animale, le transport du fourrage et des aliments de substitution, et de soutenir la trésorerie des exploitations les plus fragilisées.»

Une attente que les éleveur·ses de Guadeloupe peinent à comprendre, alors que la collectivité vient de débloquer près de 5 millions d’euros d’avance remboursable pour soutenir la trésorerie des agriculteur·ices, après leur mobilisation le 12 août. «Il n’y a pas de volonté politique pour développer la souveraineté alimentaire en Martinique», enrage André Prosper.

Préparer l’avenir 

Pendant que les procédures administratives patinent, les éleveur·ses préparent l’avenir. «Ces épisodes vont se reproduire ; il y a urgence à repenser notre manière de travailler», pointe Jean-Marc Ajanany. «Avec l’État et la collectivité territoriale de Martinique, nous souhaitons rapidement mettre en place une association foncière pastorale afin de mettre plus facilement à disposition des terrains naturels ou en friche pour les animaux. On pourrait y planter du fourrage que l’on faucherait et stockerait pour les sécheresses, imagine-t-il. Nous travaillons également avec la Daaf pour créer une sorte d’économie circulaire avec les produits que l’on jette habituellement, comme les bananes non vendues, la paille de canne ou la pulpe de certains fruits. Nous savons que nous pouvons nourrir nos bêtes avec cela.»

Des réflexions également menées en Guadeloupe. François-Xavier Richard-Rendolet détaille : «Il faut aussi soutenir et promouvoir les croisements avec les races bovines créoles, qui supportent bien mieux la chaleur que les autres bovins. Renforcer la résilience des élevages guadeloupéens face aux épisodes de sécheresse à venir est l’un des enjeux majeurs du plan de souveraineté alimentaire 2036.» Des idées à mettre en place rapidement, tant les conséquences du réchauffement climatique s’accélèrent dans les Caraïbes.

D’une canicule à l’autre, nous oublions collectivement ce que nous avons subi. Une amnésie qui conduit beaucoup d’entre nous à élire celles et ceux qui aggravent la crise climatique.

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