«Le climat est devenu une épée de Damoclès» : après un été catastrophique, cet agriculteur du Poitou jette l’éponge

Lâcher la ferme.
Après cet été brûlant, 64% des responsables d’exploitation de Charente-Maritime et des Deux-Sèvres envisagent de changer de métier, selon un sondage de la chambre d’agriculture locale. Paysan en bio dans le sud du Poitou, Samuel Le Mercier a franchi le pas. La cause : des récoltes ruinées, un épuisement physique et moral et l’absence de réponse politique.
Les sécheresses ont eu raison du projet de Samuel Le Mercier. © Sylvain Lapoix/Vert

Au volant de son vieux tracteur Zetor rouge délavé, Samuel Le Mercier ramène sa dernière récolte de patates avant que l’humidité ne revienne sur les coteaux de Limalonges (Deux-Sèvres). Passées au tri, les trois quarts sont bonnes à jeter, «complètement bouffées par les taupins et les vers gris qui venaient chercher de la fraîcheur», souffle-t-il.

Son engin aurait bien besoin d’un passage au garage. D’un peu d’énergie, aussi. Mais Samuel Le Mercier ne refera pas le plein. À cause du prix du gasoil non routier qui a explosé, bien sûr. Mais aussi parce que, pendant cet été caniculaire, tout l’a lâché : «Le tracteur date des années 1980, il commence à fatiguer un peu… comme son propriétaire. Je pense que, dans mon cas, c’est réglé.» Après onze ans à cultiver sur la ferme familiale, Samuel Le Mercier arrête. Et il n’est pas le seul.

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D’après un sondage de la chambre d’agriculture de la Charente-Maritime et des Deux-Sèvres, réalisé entre le 16 juillet et le 26 août, 64% des responsables d’exploitation interrogé·es envisagent l’arrêt de leur activité – dont 21% «sérieusement» et 5% «à court terme». Dans l’ordre des préoccupations : des charges trop élevées (67%), le manque d’eau (61%) et les problèmes de trésorerie (57%).

«La sécheresse agit comme un accélérateur d’une fragilité économique préexistante», analyse la chambre. Le plan d’aide à l’agriculture présenté par la ministre début septembre n’a rien changé : Samuel Le Mercier et beaucoup d’autres n’ont plus les moyens financiers ou physiques de faire une saison de plus.

«Tous les étés, j’ai une culture qui me lâche»

Fils de céréalier, BTS agricole en poche, Samuel Le Mercier aurait pu reprendre la ferme familiale de 34 hectares en blé et tournesol conventionnels. Mais, à l’occasion d’un voyage en Argentine, il découvre des microfermes autosuffisantes où tout pousse sans pesticide.

En 2015, il contracte un bail agricole auprès de son père, convertit les céréales en bio et développe le maraîchage sur un hectare. «De toute façon, la chambre d’agriculture n’aurait pas accepté mon dossier d’installation si je ne m’étais pas diversifié, se souvient le paysan. Et, en un sens, ça m’a créé une sécurité.»

Installé à une heure des premières villes (Angoulême, Niort et Poitiers), il s’est constitué un dense réseau de distribution : légumes fournis aux paniers en ligne du Clic paysan, céréales à prix garantis aux moulins de Chassagne, deux soirs de vente directe à la ferme… Avec un chiffre d’affaires réalisé à 50% en céréales et à 50% en maraîchage, le paysan dégage un salaire de 1 260 euros. Il le partage depuis peu avec sa compagne, Aurélie Baffou, qui a délaissé son job pour prêter main-forte à mi-temps.

Samuel Le Mercier et Aurélie Baffou partagent un salaire de 1 260 euros. © Sylvain Lapoix/Vert

Dès le début, le changement climatique a labouré le modèle économique de sa petite ferme : «Tous les étés, j’ai une culture qui me lâche : c’étaient les céréales qui sauvaient le maraîchage, ou réciproquement, récapitule Samuel Le Mercier. En 2025, tout ce qui était sous serre était magnifique et, en plein champ, c’était pas la fête : la sécheresse a tué mes poireaux.» Cette dernière saison, les galères n’ont pas attendu le mois de juin pour faire basculer l’exploitation.

50% de pertes sur les légumes

Dans les champs mal préparés à cause d’un hiver boueux (41% de pluie en excédent en Nouvelle-Aquitaine, selon Météo France), la chaleur a dépassé les 30 degrés Celsius (°C) dès avril. «Les blés ont pris un coup de chaud, ça a anéanti leur potentiel : j’ai récolté tout ce que j’ai pu», se désole le cultivateur. Un genou à terre, il ausculte les tournesols : teint grillé, tête basse, la plupart des tiges ne dépassent pas la ceinture.

Épuisés, les pieds de tomates qui donnaient auparavant jusqu’en décembre tendent leurs derniers fruits. Samuel Le Mercier a tout essayé : «Quand on a blanchi les serres à la chaux, les orages ont tout lavé en une après-midi sans faire tomber les températures…» Au lieu de sept à huit fleurs blanches au printemps, les plants d’aubergines n’ont tendu qu’un pistil.

Dans le sondage de la chambre d’agriculture, la moitié des répondant·es déclare prévoir des récoltes en baisse de 25 à 50%. «Je devrais être en train de semer mes cultures d’hiver, déplore Samuel Le Mercier. Mais, quand j’ai perdu 1 500 choux en juillet à cause des ravageurs et de la sécheresse, j’ai décidé d’abandonner.»

«Toutes les aides vont à l’agroindustrie !»

Fataliste, il constate : «Les seuls qui s’en sortent, ce sont ceux qui ont un accès sécurisé à l’eau, une bassine ou un bon puits.» L’agriculteur s’était pourtant équipé : «J’ai fait un forage à 40 mètres qui donne bien. Mais, quand l’arrosage est lancé dans les champs de maïs du coin, à la mi-juillet, je suis vite à sec.» Il branche alors sa citerne sur le réseau et change de tarif : de 50 centimes le mètre cube, il passe à deux ou trois euros. Malgré son goutte-à-goutte, le compteur affiche vite une facture à quatre chiffres.

Les canicules ont poussé le corps du paysan vers des fatigues inconnues : coup de pompe, douleurs articulaires… © Sylvain Lapoix/Vert

Un coût qui s’ajoute à une inflation généralisée : essence du tracteur, assurances, comptable… «Dès que j’ai un souci, il faut que je bricole : le mécano, c’est 70 euros de l’heure, sans les pièces», illustre-t-il.

Membres du syndicat agricole Confédération paysanne, qui demandait 5 000 euros de soutien par ferme, Samuel Le Mercier et sa compagne ont déchanté à l’annonce du plan d’urgence à un milliard d’euros de la ministre de l’agriculture, Annie Genevard. «Tout est orienté vers l’agroindustrie, désespère Aurélie Baffou. On cherche à nourrir nos enfants, préserver les écosystèmes… et la ministre ne donne pas un euro pour s’adapter. Et l’année prochaine, ils vont faire quoi ?»

Le climat, «une épée de Damoclès»

«Travailler pour pas grand-chose, j’ai l’habitude, ironise le paysan. Mais quand ton corps ne te répond plus, tu ne peux pas envisager l’avenir sereinement.» Après un hiver à cracher ses poumons à cause d’une infection résorbée à coups d’antibiotiques, les canicules ont poussé le corps de cet ancien footballeur amateur vers des fatigues inconnues : coup de pompe après une matinée sous la serre, douleurs articulaires pendant les récoltes… «Et je n’ai que 40 ans», rappelle-t-il.

L’été à peine passé, les prévisions météorologiques pour la prochaine saison se voient de nouveau bouleversées par le retour du phénomène El Niño. Perturbation naturelle liée à la hausse des températures à la surface des océans, cette anomalie augmente les précipitations et les températures. Une nouvelle source d’instabilité qui a achevé de convaincre Samuel Le Mercier : «Le climat, c’est une épée de Damoclès : tu as beau t’accrocher, tu n’es pas maître de ton destin.»

D’une canicule à l’autre, nous oublions collectivement ce que nous avons subi. Une amnésie qui conduit beaucoup d’entre nous à élire celles et ceux qui aggravent la crise climatique.

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