Infomaniak, Proton, Tuta… Quelle boîte mail choisir pour éviter Gmail et Outlook ?

Face à Gmail, il existe plusieurs messageries françaises. © Adobe stock

En France, Gmail, le service courriel de Google, domine le marché des messageries électroniques. Il représente 37,7 % de parts de marché, devant Microsoft (via les extensions Outlook, Hotmail, Live et MSN) à 18,3 % et Orange à 9,2 %, selon une étude internationale publiée en 2025 par l’entreprise américaine Validity, qui évoque un paysage où subsistent aussi des acteurs nationaux comme SFR, Free ou La Poste. Mais pourquoi repenser sa boîte mail, cet espace numérique où s’accumulent messages et données personnelles ?

Une dépendance qui n’est pas sans risque

«Le premier risque est celui de la dépendance technologique et politique», alerte Philippe Lenoir, cofondateur de la messagerie française Mailo. Il fait référence au cas du juge français de la Cour pénale internationale, Nicolas Guillou, visé par des sanctions américaines depuis août 2025. Parce qu’il a autorisé l’émission de mandats d’arrêt, notamment contre le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou, le magistrat s’est retrouvé privé de carte bancaire et d’accès à Gmail, Amazon, Airbnb ou Booking.

💻 Cet article fait partie de notre série qui vous aide à sortir de la dépendance aux Gafam (Google, Amazon, Facebook, Apple et Microsoft). Dans cet épisode, on se penche sur les messageries, un marché dominé par Gmail, et donc Google. 👉 Cliquez ici pour découvrir d’autres articles qui vous aident à fuir les Gafam.

Au-delà du risque de coupure, c’est le contrôle de nos données qui interroge. «Votre boîte mail concentre les messages de réinitialisation de mots de passe, les factures et les courriers bancaires. L’entreprise qui la gère détient donc, dans une certaine mesure, les clés d’une grande partie de votre vie numérique», souligne Dante Emilio Grassi, fondateur d’European Tech Map, un répertoire numérique de plus de 3 000 éditeurs de logiciels européens lancé en février 2026.

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Le droit américain est un autre enjeu. Le Cloud act de 2018 permet, sous certaines conditions légales, d’exiger des fournisseurs américains la transmission de données, même hébergées en Europe. Lors d’une audition au Sénat, le 10 juin 2025, le directeur des affaires publiques et juridiques de Microsoft France a déclaré qu’il ne pouvait garantir que les données des citoyens français ne seraient jamais transmises aux autorités américaines sans autorisation française.

S’y ajoutent les inquiétudes liées à l’exploitation des données, notamment pour l’intelligence artificielle. «Beaucoup de particuliers affirment qu’ils n’ont rien à cacher. À mes yeux, ce n’est pas la bonne manière de poser le problème. Leurs données méritent d’être protégées», insiste Philippe Lenoir.

Comment choisir une messagerie indépendante ?

Quitter Gmail ne se résume pas à changer d’adresse mail. «Il ne suffit pas que les serveurs qui stockent vos mails soient situés en France, prévient le cofondateur de Mailo. Il faut aussi comprendre qui possède et exploite la technologie, quelles sont les dépendances de l’éditeur et quelles juridictions peuvent s’appliquer.» Dante Emilio Grassi recommande également d’examiner l’actionnariat, car «le pays du siège et celui des propriétaires ne coïncident pas nécessairement».

Il faut aussi prendre en compte la réversibilité, soit la capacité à récupérer l’intégralité de ses données (courriels, contacts et documents), et la portabilité, soit la capacité de déplacer à volonté vos données entre deux systèmes. Peut-on facilement migrer vers un autre service ou risque-t-on de se retrouver enfermé dans un écosystème ? C’est l’une des questions à se poser avant de changer de fournisseur.

Alors vers quelles solutions se tourner ? Philippe Lenoir nous conseille évidemment de tester Mailo. Il suggère également Infomaniak, Tuta et Proton, tout comme Dante Emilio Grassi. Orange, SFR, Free ou La Poste ne sont pas les solutions les plus abouties, d’autant que la plupart sont liées à un abonnement mobile ou box préalable.

Proton Mail, pour un premier pas vers la dégooglisation

Proton Mail est né en Suisse en 2014 autour de scientifiques passés par le Cern, le laboratoire européen pour la physique des particules.

Il mise sur le chiffrement de bout en bout entre ses utilisateurs et propose des échanges chiffrés avec des correspondants externes – avec ce système de communication, seuls l’expéditeur et le destinataire peuvent lire les messages échangés, car ils sont transformés en code illisible dès leur rédaction.

Sans publicité ni exploitation commerciale des messages, l’écosystème de Proton Mail comprend un agenda, un VPN (service qui permet de se connecter depuis un autre pays), du stockage et un gestionnaire de mots de passe.

Mais confidentialité ne signifie pas anonymat absolu. Proton Mail peut être contraint de transmettre certaines métadonnées aux autorités, comme l’illustrent des affaires de partage d’adresses IP, c’est-à-dire la localisation d’activistes en 2021 et 2024 avec des autorités internationales. Depuis 2024 d’ailleurs, une fondation suisse détient la majorité de son capital. Côté environnement, peu d’informations publiques détaillées permettent d’évaluer son empreinte écologique.

Infomaniak, pour l’équilibre entre qualité, proximité et écologie

Autre acteur suisse, Infomaniak propose une messagerie gratuite de 20 gigaoctets (Go), sans publicité, hébergée dans ses propres centres de données. Il dispose d’un outil qui facilite la migration depuis Gmail. L’entreprise, dont une fondation détient la majorité des droits de vote depuis mai 2026, se distingue par sa transparence environnementale avec la publication de bilans carbone, d’analyses de cycle de vie, l’utilisation d’électricité renouvelable et la récupération de la chaleur des serveurs. Elle revendique également une compensation de ses émissions à hauteur de 200 % depuis 2017.

Cet engagement notable n’efface toutefois pas l’impact de la construction de nouveaux centres de données ni la croissance globale des usages numériques. À noter aussi qu’en matière de confidentialité, son chiffrement ne garantit pas systématiquement la même protection que Proton Mail. Ce dernier a un modèle zero-access, un système de sécurité informatique dans lequel le fournisseur du service numérique ne peut pas lire vos données car il ne possède pas les clés de déchiffrement ; à Infomaniak, les clés sont gérées dans l’infrastructure.

Tuta, pour l’indépendance du code et la confidentialité

Fondée en Allemagne en 2011, Tuta privilégie l’indépendance technologique. Son code est publié sur Github, une sorte de réseau social pour les programmeurs: n’importe lequel d’entre eux peut donc voir comment Tuta fonctionne. Ses applications revendiquent leur autonomie vis-à-vis de Google.

Messages entre utilisateurs, contacts et agendas bénéficient d’un chiffrement de bout en bout. Les données sont hébergées en Allemagne, sur des infrastructures alimentées en électricité renouvelable. Sans publicité, Tuta offre 1 Go de stockage, puis des abonnements dès 3 euros (€) par mois.

En contrepartie, son ergonomie et certaines fonctionnalités, notamment la recherche dans l’offre gratuite, restent plus limitées. Ses engagements environnementaux sont par ailleurs peu documentés publiquement.

Mailo, pour la souveraineté française

Créée en 1998, cette PME tricolore développe sa propre technologie de messagerie, sans dépendre des infrastructures cloud des géants américains pour héberger les courriels. Les données sont stockées en France dans un data center exploité par Ecritel, entreprise française spécialisée dans l’hébergement informatique alimenté par une électricité annoncée 100% renouvelable.

Mailo garantit ne pas exploiter le contenu des messages à des fins publicitaires ni revendre les données. Son offre gratuite doit prochainement évoluer vers un modèle sans publicité, source actuelle de financement. Des abonnements sans publicité, notamment familiaux, débutent à 1,50 € par mois.

Ecomail, pour financer la protection de l’environnement

Lancée en 2016 à Clermont-Ferrand, Ecomail se distingue par son modèle : 15 à 30 % de son chiffre d’affaires (et non simplement une part de ses bénéfices) sont reversés à des associations environnementales. Au 16 octobre 2026, l’entreprise revendiquait 114 600 € de dons cumulés depuis sa création, justificatifs à l’appui.

Hébergée chez le Français Scaleway, sa messagerie fonctionne sans publicité ni revente de données, avec un abonnement dès 12 € par an. Elle propose aussi un agenda et un carnet de contacts.

Une limite subsiste toutefois, Ecomail utilisant encore la solution américaine Mailchannels pour une partie de l’acheminement de ses messages sortants. La preuve qu’un hébergement français ne garantit pas, à lui seul, une indépendance technologique totale.

En conclusion, Vert recommande Infomaniak à toutes celles et tous ceux qui souhaiteraient abandonner Gmail ou Outlook. Pourquoi ? Parce que c’est une solution européenne efficace, que la détention de la majorité des droits de vote de l’entreprise par une fondation assure son indépendance totale et verrouille son ADN éthique sur le long terme, qu’elle est transparente sur le plan environnemental et qu’elle respecte vos données.

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