
Au pied de l’imposante résidence du Lac, dans le 3ème arrondissement de Lyon (Rhône), le béton recrache sa chaleur étouffante, ce lundi 22 juin. Depuis leurs fenêtres, des locataires de cette longue barre de logements collectifs recrachent autre chose : leur colère. Alors que la température avoisine les 40 degrés Celsius (°C) en fin d’après-midi, une quarantaine d’entre elles et eux ont installé des protections thermiques de fortune dans leur logement. Un drap blanc tendu par des pinces à linge : c’est la seule solution que ces locataires ont trouvée, alors que leur bailleur, la Compagnie foncière lyonnaise (CFL), filiale du Crédit Agricole Centre-Est, refuse d’installer des stores. Sur les tissus figurent des inscriptions, visibles depuis le parvis du siège de la Métropole de Lyon : «Des stores, urgence» ; «Droit d’renov» ; «Justice climatique».
«On a demandé l’installation de stores à notre bailleur. Sans réponse de sa part, on a mis des protections nous-mêmes», résume Fannie Munoz, installée au 13ème étage de la résidence du Lac depuis 2023. Sur son drap figure un gland, le logo de Locataires Ensemble. Cette association, habituée des coups médiatiques, lutte pour de meilleures conditions de logement. «On râlait chacun dans notre coin, maintenant on râle ensemble, c’est plus structuré», savoure la costumière, séduite par la proposition d’action de Locataires Ensemble. Son drap protège un peu sa loggia des rayons du soleil, évitant au balcon d’emmagasiner la chaleur toute la journée et de la relâcher la nuit. Elle s’estime chanceuse : son appartement est traversant, ce qui lui permet de faire circuler l’air frais quand la température redescend.

Ce n’est pas le cas du T1 de Daphné Rozet, la locataire à l’origine de la mobilisation dans cette résidence. Son long balcon, exposé à l’ouest, se transforme en piège chaque été. L’aide-soignante a fini par alerter Locataires Ensemble au sujet de sa situation. Ses demandes à la CFL d’installer des protections thermiques ou un brasseur d’air n’ont pas abouti. Plus précisément, elle demandait la mise en conformité de son logement sur le «système de régulation de chaleur fonctionnel et suffisant», en s’appuyant sur un article du Code de la santé publique, en vigueur depuis fin 2023 mais peu appliqué, selon Locataires Ensemble. L’absence de stores l’empêche de se protéger de la chaleur et, comme son appartement n’est pas traversant, celle-ci ne peut pas être évacuée la nuit. Deux conditions indispensables pour avoir un système de régulation de chaleur «fonctionnel et suffisant».

Ce lundi matin, quelques heures avant que le tifo ne soit déployé, ses demandes sont de nouveau restées lettre morte. Une médiation était pourtant organisée par la Ville de Lyon entre la CFL et Locataires Ensemble, en présence de l’adjoint au logement. Daphné Rozet en est ressortie pleine de rage : «J’ai interpellé le directeur de la CFL, je l’ai invité à venir voir par lui-même. Pour cette barre, ils ont dit qu’ils ne feraient rien», lâche-t-elle, épuisée, avant d’enfiler un t-shirt Locataires Ensemble. «On veut juste vivre décemment dans des logements qu’on paie chaque mois», souffle-t-elle.
Cet article est en accès libre.
C’est un engagement fort de notre équipe, pour permettre à tout le monde de s’informer gratuitement sur l’urgence écologique et de faire des choix éclairés. Si vous le pouvez, faites un don pour soutenir notre travail dans la durée et garantir notre indépendance.
Contactée, la CFL indique dans un communiqué qu’elle sera «à l’écoute des cas individuels particulièrement critiques». Elle rappelle aussi que les immeubles de la rue du Lac sont déjà équipés de volets occultants – même s’ils ne protègent pas les balcons et ne laissent pas passer la lumière en journée –, et qu’elle déploiera un plan d’action doté d’un million d’euros d’ici l’été prochain. Ces fonds serviront entre autres à «l’étude» de l’installation de jalousies, de stores ou de brasseurs d’air, en priorisant les appartements non traversants.
Une réponse teintée de mauvaise foi, selon Fabien Hue, porte-parole de Locataires Ensemble. «Nous avons été reçus ce matin par des gens qui méprisent vos quotidiens pour leurs intérêts économiques», a-t-il lancé en fin de journée devant une vingtaine de locataires, d’élu·es et la presse conviée pour l’occasion. Pendant quelques minutes, ses camarades et lui ont déployé une banderole indiquant : «Ici, logement bouilloire». Et de rappeler que cette situation n’est pas une fatalité mais bien le résultat de décisions politiques.

«Cette barre était équipée de stores lors de sa construction, afin de protéger les balcons», insiste Solène Peyragrosse, ingénieure thermicienne. Il en reste certains, notamment aux trois premiers étages, possédés par un autre bailleur. Plus haut, les stores ont été progressivement désinstallés au fil des rénovations et des changements de locataires. Un moyen pour la CFL d’économiser les coûts d’entretien, devinent les locataires. Des économies qui mettent en danger ces dernier·es, alors que la canicule s’éternise : «En période caniculaire, le balcon se comporte comme un petit radiateur une partie de la nuit», détaille Solène Peyragrosse.
Pour les mobilisé·es du jour, il s’agit désormais d’obtenir mieux que de l’attention médiatique : «Ces stores témoignent de notre colère, mais aussi de notre impuissance à faire respecter la loi», harangue l’un d’eux. Sur l’esplanade, plusieurs options ont été discutées : acheter des brasseurs d’air et envoyer la facture à la CFL, envoyer des devis et se coordonner pour ne pas payer le loyer pendant un mois ou deux, obtenir un «droit d’renov» afin que de petits travaux de protection thermique réalisés par les locataires puissent être déduits des loyers… Des membres de Locataires Ensemble se mettent même à rêver d’une police municipale du logement, afin de verbaliser les bailleurs hors-la-loi.









